Frontières : le « game » des exilées, mythe de Sisyphe contemporain

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30 août 2021

 

Il arrive que des migrantes, des exilées tentent de « passer » la frontière dix fois, trente fois, voire soixante fois... avant de réussir réellement à la franchir. Elles et ils sont engagées dans le « game », une marche éternelle qui ressemble à celle de Sisyphe poussant son rocher dans un environnement sans fin et sans horizon. C’est exactement ce à quoi ressemble la migration aujourd’hui dans les Balkans. Le mythe de Sisyphe, pour Albert Camus, symbolisait aussi la révolte de l’être humain face à l’absurdité de la vie. Harold Robert, qui prépare une thèse en anthropologie politique à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), a restitué - sur la base de leurs témoignages - les itinéraires et les histoires de trois de ces exilées qui se sont heurtées à l’absurdité des politiques migratoires européennes. Nous vous proposons de les accompagner sur les routes de leur exil.

Textes : Harold Robert

Cartes : Mathias Pérodeau (avec Harold Robert)

Photos : Julien Cotta

Les cartes ont été spécialement adaptées et re-designées par visionscarto.net pour cet article.
Photo du bandeau : Alberto Campi.

Ces cartes et ces récits de vie ont été réalisés à la suite d’une recherche ethnographique entreprise au Refuge solidaire de Briançon en octobre 2019 et février 2020. Ouvert depuis 2017, le Refuge solidaire est un lieu associatif qui accueille les exilées ayant traversé la frontière franco-italienne. Les séjours sont de courte durée (quelques jours, rarement plus de deux semaines). Depuis son ouverture en juillet 2017, il a accueilli plus de 11 000 femmes, hommes et enfants [1].

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Place Baščaršija, 4 mars 2021, Sarajevo
photo : Julien Cotta

Chacune des cartes qui illustrent ces récits est une synthèse du parcours migratoire de Mohsen, de Ahmad et de Saeed entre l’Iran et la France, retranscrits selon leurs témoignages. Ils y retracent leurs expériences de franchissements de frontières, d’attentes dans des camps de transit, de rétention ou de fortune, voire dans des prisons.

Elles livrent un message : à la liberté de circulation des biens et des personnes au sein de l’Union européenne (UE) s’oppose une figure de l’altérité - les exilées, les migrantes, les demandeuses et demandeurs d’asile, les étrangères et étrangers. Une humanité qui n’a de cesse d’être contrôlée, filtrée, dispersée, harcelée par les États et l’UE (Barnier, Casella-Colombeau, Gardesse, Guenebeaud & Le Courant, 2019). De cette gestion « différentielle » entre les citoyenes européennes - toutes celles et ceux qui possèdent un document de voyage valide - et les étrangères et étrangers, émerge une forme d’exercice du pouvoir, fondamentalement discriminatoire, et aux marges de la légalité.

Les récits de vie ont été recueillis dans la langue maternelle des exilés, le persan. Plusieurs raisons à ce choix :

— Principalement parce qu’aucun d’eux ne maîtrisant l’anglais ou le français, le détail de leur vécu aurait été altéré par l’impossibilité de décrire correctement leurs expériences ;

— Ensuite, par un renversement de situation intéressant, recueillir leur parole sans la comprendre nous mettait précisément dans leur situation lorsqu’ils circulaient dans des pays où les langues leur étaient incompréhensibles et qu’ils se sentaient totalement exclus. Cet inversion des rapports, dans les locaux du Refuge solidaire, où les langues dominantes sont le français et l’anglais, a conduit à aménager un espace au sein duquel ils ont pu donner du sens à leur vécu en se le réappropriant avec leurs propres mots ;

— Enfin, en s’exprimant dans une langue inconnue de nous, ils pouvaient s’exprimer sans crainte des regards et des jugements sur leurs expériences, souvent traumatiques, et plus librement dans la manière de raconter et de transmettre.

Criminaliser les exilées

Les refoulements illégaux et violents, aux frontières terrestres et maritimes, intérieures et extérieures de l’Union européenne (UE), constituent de plus en plus une approche systématique de la gouvernance des migrations à l’échelle européenne. Ces éléments mettent en lumière une vérité gênante : l’Europe dans laquelle nous vivons aujourd’hui est un lieu où les personnes déplacées sont marquées d’une croix rouge lorsqu’elles tentent d’accéder au territoire de l’UE, où les personnes en détresse en mer sont attaquées et visées par les garde-côtes de l’UE en plein jour, et où les personnes fuyant des pays déchirés par la guerre sont abattues lorsqu’elles tentent de franchir les frontières de l’UE. » [2]

Pour la traduction des récits de Mohsen, Ahmad et Saeed, des situations comparables ont été mises en exergue : s’y mêlent grande précarité, violence, peur et courage. Dans leurs souvenirs, les mêmes réalités, les mêmes spectres de celles et de ceux qui sont « illégalisées », fragilisées, et malgré tout se risquent à franchir les frontières.

L’UE a décidé d’« externaliser » systématiquement le pouvoir de contrôle aux frontières [3] et c’est notamment à la Bosnie-Herzégovine, État extérieur, qu’incombe la responsabilité de gérer les « populations en mouvement » dont on suppose qu’elle souhaitent se rendre dans l’Union européenne [4] (Blanchard 2006). Les exilées avec lesquelles nous nous sommes entretenues étaient d’accord pour dire que le passage d’une frontière était une expérience particulièrement terrifiante : en particulier celle qui sépare la Bosnie de la Croatie. Ce n’est pas la seule « frontière violente », loin de là, mais la brutalité dont fait preuve de manière systématique la police croate entaille profondément, à la fois psychologiquement et physiquement, les exilées qui la traversent [5] (Verseck 2021, Carretero 2021).

Nous effectuons le parcours inverse de celui des exilées en remontant le chemin qu’ils et elles ont emprunté, jusqu’à la frontière croato-bosniaque. C’est par ce mouvement que nous pouvons relier aujourd’hui Briançon à Bihać, et porter un regard croisé sur la violence d’une frontière interne à l’UE (entre la France et l’Italie) à celle d’une frontière externe (entre la Croatie et la Bosnie-Herzégovine). Par le biais des politiques européennes d’externalisation des contrôles aux frontières ou des accords de réadmission, ce qui se décide à la Commission à Bruxelles a de profondes répercussions à des milliers de kilomètres, en Bosnie, en Libye ou au Maroc.

Face à ces politiques migratoires, le « savoir-circuler » des exilées (terme employé par le collectif d’auteures dans la revue Multitude de 2021 [6] qui renvoie aux modes de circulation et à ses connaissances relatives) s’exprime notamment par un terme anglophone, très fréquemment employé par les personnes en mobilité : le « game » (Debuyser, 2019).

Dans de nombreux témoignages, les multiples tentatives de passage des frontières, réussies ou non, sont désignées par ce terme. Ce « game » met les exilées au défi d’inventer, d’adapter, de mobiliser des savoirs et des pratiques très spécifiques pour permettre leur franchissement [7]. Dans ce jeu, deux grands acteurs s’opposent : les agentes du pouvoir et leurs dispositifs de contrôle (essentiellement la police et l’armée) d’une part, et les exilées de l’autre. Les premiers bâtissent et « défendent » la frontière en sophistiquant chaque jour les systèmes de surveillance, les seconds se déplacent dans l’ombre, inventent des chemins tortueux, élaborent des tactiques pour échapper aux premiers [8].

Ces deux acteurs ne sont pas monolithiques, mais entourés de figurantes plus ou moins présentes : milices, voisines vigilantes, mais aussi de voisins solidaires, associations et organisations non-gouvernementales (ONG).

L’usage du terme « game » est devenu courant pour de nombreuxses exilées qui l’utilisent pour qualifier l’ensemble de toutes les tentatives de passage frontalier et les refoulements dont elles et ils font l’objet et qui ressemble souvent à une éternel recommencement. Il crée une sorte de solidarité et de complicité entre les migrantes, quelque soit leur nationalité ou leur statut. Le « game » souligne un lien de filiation entre celles et ceux qui sont parties, et qui ont traversé les mêmes obstacles par le passé, et celles et ceux qui partent aujourd’hui. Une filiation que De Genova nomme « un ensemble », un champ de tactiques (2017).

Souad Osseiran, dans sa thèse soutenue en 2017, Migration, waiting and passing at the borders of Europe : Syrian refugees in Istanbul, rend compte de la transmission d’informations entre les exilées syriennes sur la route des Balkans et celles et ceux qui, en Turquie, s’apprêtent à partir. Cette transmission se fait dans l’espace et le temps : les migrantes expérimentent des tactiques qui seront, par la suite, communiquées à leurs successeures. Dans le rapport de pouvoir instauré à la frontière, les exilées rivalisent d’ingéniosité pour la contourner, et surtout échapper autant que possible à la brutalité endémique, structurelle, de la police et de l’armée.

À travers le récit des trois itinéraires migratoires d’Ahmad, Saeed et Mohsen - chacun illustré d’une carte et d’une photo - nous essayons de comprendre et d’identifier les mécanismes des politiques migratoires européennes, et leur impact sur la vie des exilées.

1 - Mohsen

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L’expérience croate

« Je vous disais qu’ils [les policiers croates] nous ont fait sortir du bateau. Ils avaient deux ou trois chiens, et nous ont fait marcher pendant environ 45 minutes. Eux, par contre, étaient dans une voiture ! Ils nous ont arrêtés quelque part et là cinq autres voitures sont arrivées. Il était presque trois heures du matin. Je pense qu’il faisait quelque chose comme - 9°. Cette histoire est mon premier « game ». Quelqu’un est alors arrivé et nous a dit : « Enlevez vos vêtements, enlevez vos sacs et vos vêtements ! ». Ils nous ont même pris nos sous-vêtements. C’était très dur. On était complètement gelé. Déjà avant on avait très froid, mais là on était vraiment glacé.

Ils nous ont entièrement fouillé. Ils ont gardé nos sacs et nos affaires. On s’est rhabillé et ils nous ont embarqué dans la voiture où on est resté environ une heure. Puis ils nous ont emmenés dans un centre de détention pendant deux jours. Ils ont récupéré toutes les informations de nos téléphones portables. J’avais une chanson iranienne, je et crois qu’ils l’ont l’écoutée plusieurs fois. Ceux qui nous surveillaient nous ont déshabillé, mais ils ne nous ont pas frappé et ils n’ont pas cassé nos portables. Ils ont juste pris le petit élément en plastique dans lequel on glisse la carte SIM, et je ne peux donc plus utiliser mon téléphone. Ils nous ont délesté de notre argent. Ils nous ont pris toutes nos affaires mais je les ai supplié de me laisser ma bague, mes lunettes et ma montre. Pour ma bague, je les ai supplié plusieurs fois, parce qu’elle était en or, j’ai vraiment pensé qu’ils allaient me la voler ; ils ne voulaient pas me la rendre, mais je les ai tellement supplié - c’était ma bague de fiançailles - que finalement, ils me l’ont laissée. Ils nous ont livré à la police bosniaque après deux ou trois jours. Ils nous avaient mis dans une chambre pour une personne alors qu’on était six : trois Iraniens et trois Kurdes d’Irak.

Après le premier « try », on s’est reposé un peu. On a conclu un contrat d’environ 4 000 euros pour faire un deuxième « try ». Nous étions avec deux familles, en tout environ une quinzaine de personnes. Nous étions répartis dans quatre voitures. On a d’abord pris le bateau pour traverser la rivière. La première fois que le bateau est revenu, il était percé. Les passeurs l’ont réparé et je l’ai pris pour la deuxième traversée. Le bateau est revenu une troisième fois avec quelques personnes de plus. À minuit, il est reparti et n’est jamais revenu. De l’autre côté, il y avait deux passeurs et une famille kurde qui avait allumé une lampe de poche et qui faisait beaucoup de bruit. Vu que la police m’avait arrêté la première fois à côté de cette même rivière, je me suis dit qu’on allait nous arrêter encore une fois, et qu’on allait nous le faire payer très cher. Je ne sais pas si c’était la bénédiction de ces deux enfants ou quoi, mais moi je me suis mis sous un arbre, en me servant d’un épais manteau comme sac de couchage ; mes jambes étaient gelées bien que j’avais quatre paires de chaussettes et que chacun de mes pieds étaient enfouis dans deux sacs plastiques dans mes chaussures. Je ne sentais plus mes pieds tellement il faisait froid. J’ai quand même dormi jusqu’à sept heures du matin car j’étais épuisé. Il y avait énormément de brouillard, on ne pouvait même pas voir à un mètre, et je crois que même si les policiers s’étaient tenus à un mètre de nous, ils ne nous auraient pas vus.

À sept heures du matin les passeurs sont revenus. Apparemment le bateau était encore abimé et ils n’avaient pas d’outils pour le réparer. Ils sont donc partis pour en chercher. Nous les avons attendus pendant très longtemps, puis nous sommes partis. Sur la route, il n’y avait vraiment personne, jusqu’à ce qu’on arrive à un canal. Il faisait -8°et l’eau était gelée. Nous avons donc décidé de marcher sur la glace, mais je pensais à cette famille kurde, et j’étais persuadé que la glace allait se briser et qu’elles allaient tomber dans l’eau. De peu que cela arrive effectivement, pour ne pas voir, je me suis éloigné et j’ai tourné la tête. Mais heureusement la glace était assez épaisse et tout le monde à pu passer. Les copains disent que la glace a craqué mais moi je ne l’ai pas constaté. Vers neuf heures du matin, on est allé dans une forêt et on a fait un feu pour se réchauffer un peu. Nous y sommes restés jusqu’au soir, car c’est là où nous avions rendez-vous avec des passeurs qui devaient venir nous chercher en voiture. On a finalement dû marcher encore 45 minutes pour rejoindre le lieu où nous attendait la voiture, et c’était très dangereux parce qu’on a dû longer une autoroute. Les conditions météo étaient très mauvaises, il faisait sombre et très très froid. Les deux premières voitures sont arrivées, et on a décidé que les familles avec des petits enfants seraient prioritaires. Les deux premières voitures ont emmené les deux familles, deux autres voitures devaient venir nous chercher vingt minutes plus tard, mais elles ne sont jamais venues... Nous sommes alors retournés dans la forêt où nous sommes restés pendant trois ou quatre jours sans eau ni nourriture. »

D’Italie en France

« Nous sommes arrivés dans l’après-midi à Trieste, et de là, on a pris des billets de train, et on est allé jusqu’à Milan. Un fois arrivés, personne n’a voulu nous vendre de carte SIM, il était alors impossible de contacter quelqu’un. On est allé dans un café où le serveur nous a autorisé à utiliser Internet dix minutes pour qu’on dise à nos familles qu’on était arrivé en Italie.

Je n’ai pas pu contacter Mehrad. Il était dans un autre camp, quelque part vers Oulx. C’était apparemment une maison dont il m’a donné l’adresse. On a cherché toute la journée et on a finalement trouvé un supermarché sur la vitre duquel était écrit « wifi free ». On a pu se connecter - avec beaucoup de difficultés - et on a pu parler avec Mehrad. Il nous a expliqué comment rejoindre la ville d’Oulx.

Nous sommes allés à Turin en train. Quand on est descendu du train, le train d’Oulx allait partir : le contrôleur qui compostait les billets nous a dit : « Si vous partez pour acheter des billets, le train sera parti quand vous reviendrez ». Il nous a donc fait monter comme ça dans le train. Merci beaucoup ! Par contre je crois que le prix du train, ça ne coûtait pas plus que cinq ou six euros. En tout cas, nous sommes arrivés à Oulx. Mehrad nous attendait à la gare et nous a emmené dans la maison où il vivait, moi et deux autres copains kurdes.

Il y avait une très bonne ambiance. Par contre moi, comme je n’avais pratiquement pas mangé depuis huit ou neuf jours, j’ai juste fait ce qui était nécessaire pour les saluer et les remercier pour cette faveur, et je ne savais plus ce que je faisais. Je mangeais sans m’arrêter, c’est tout. Quand j’ai quitté l’Iran, je pesais cent kilos, j’ai fait un régime et je suis arrivé à environ quatre-vingt kilos. Hier ou avant hier, quand je me suis pesé dans la ville où nous sommes arrivés, je pesais soixante-deux kilos... Et ça, après un mois ici où je n’ai rien fait d’autre que me reposer, manger et dormir.

Mehrad est venu en France, à Briançon dans cet établissement où il y a nos amis que je remercie vraiment - ils nous aident sans attendre quoi que ce soit de nous. La première fois qu’on a voulu traverser la frontière franco-italienne, la police française nous a arrêtés et nous a emmenés dans un petit commissariat. Une dame nous a donné des biscuits : vraiment, elle pouvait être tout sauf de la police ! Elle était super gentille. Au moins avec nous, elle l’était.

On nous a donné un papier, et elle a dit : « Que vous le signez ou pas, on va vous ramener en Italie ». Mais moi, je voulais rester en France. C’est-à-dire que j’avais dit à mes copains : « Quand j’arrive en France, je veux faire une demande d’asile ». Il y avait un mec, un policier, qui était un peu plus sévère, et je lui ai dit que je voulais rester. Il m’a répondu : « Que tu veuilles rester ou pas, que tu signes ce papier ou pas, on te renvoie en Italie ».

Alors j’ai signé le papier dans le respect, je me suis dit que la situation n’était pas encore compliquée. Ce qui était intéressant c’est que deux policiers italiens sont venus dans ce commissariat français, ils nous ont amenés à l’étage et ils ont pris des empreintes de nos deux index, puis ils nous ont ramenés en Italie. Et nous avons compris que ce n’étaient pas des policiers français seulement quand on est monté dans la voiture. Ça m’a vraiment surpris. Comment se fait-il qu des policiers italiens puissent entrer dans un commissariat français, et que ce soit eux qui prennent des empreintes ?

On est donc reparti en Italie, après qu’ils aient pris les empreintes de nos dix doigts et notre photo. On n’était pas sous pression, mais on était obligé. Puis, ils nous ont dit que dans trois jours on aurait dû se présenter à la police de Turin pour l’identification. Mais on n’est pas retourné à Turin et la même nuit nous avons pris le train pour revenir dans la maison à Oulx. Et là mes deux copains kurdes ont dit : « On ne peut plus passer par là ».

Et ils sont partis, ils sont retournés pour discuter avec un passeur pour qu’il les amène d’Italie en France. Et quand je les ai appelés il y a quelques jours, ils étaient à Calais. Moi, avec cinq ou six autres amis nous avons à nouveau traversé la frontière dans la neige. On a marché presque deux ou trois heures et on est arrivé à Montgenèvre. »

Extrait du récit de vie de Mohsen, du lundi 24 février 2020.

Au cœur du récit de vie de Mohsen, il y a la structure et l’organisation des franchissements dits « irréguliers » (l’organisation entre passeurs et exilées), ainsi que les modes opératoires de la police. Les passeurs et les exilées forment un groupe qui échange et fonctionne ensemble, et les polices de part et d’autre de la frontière en forment un autre (qui coopèrent aussi potentiellement).

Loin d’avoir abouti à l’éviction des passeurs, objectif officiellement annoncé par les polices concernées comme par les instances européennes, la sécurisation des frontières Schengen semble en effet davantage avoir conduit à une adaptation des stratégies de passage tant des passeurs que des migrants : les tarifs ont souvent augmenté et les risques encourus par les migrants se sont accrus, comme en témoigne l’exemple de William et Kasun contraints de franchir de nuit et sans guide une frontière qu’ils ne connaissent pas, contrairement à l’accord qui les liait au passeur ».
Darley, 2010.

Mohsen raconte, dans cet extrait, le déroulement d’un refoulement (ou push-back), c’est-à-dire un acte qui consiste à repousser les exilées hors de l’espace national vers un autre pays - ici la Bosnie. Les refoulements sont illégaux, interdits par les dispositions nationales et internationales, puisqu’ils empêchent les exilées d’exercer leur droit à déposer une demande d’asile (droit pourtant reconnu par la Convention de Genève de 1951).

La pratique du « push-back », systématisée par le premier ministre ultranationaliste, Viktor Orban, et développée ailleurs dans l’Union. Le fait de repousser les migrants arrivés sur le sol européen sans leur laisser la possibilité de déposer une demande d’asile n’a pas été partout aussi clairement assumée qu’en Hongrie, mais la Grèce, la Croatie, l’Italie ou la Slovénie, notamment, ont été mises en cause pour s’être livrées, elles aussi, à cette pratique illégale. Un « Livre noir », épais de 1 500 pages et présenté récemment par un réseau d’ONG [9], a recensé pas moins de 900 cas de ce type, concernant près de 13 000 personnes ».

Chastand et Stroobant, Le Monde, 2021.

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Bihać, Bosnie, à la frontière avec la Croatie. Une ancienne maison de retraite squattée par des exilées, février 2021.
photo : Julien Cotta

C’est à cet interstice précis que s’illustre l’un des paradigmes de la notion du « game » – qu’on pourrait traduire par tactique. En effet, les policières, les passeurs et les exilées connaissent précisément les modes d’action de chacune des protagonistes. Ils et elles en connaissent les tactiques, que ce soit pour tenter de franchir la frontière, ou l’empêcher. La police utilise tout un arsenal qui va des lunettes thermiques, des murs à fréquence sonore et des drones aux chiens, aux barbelés, à la torture ou au vol (Ceyhan, 2010 ; Lüdke et Vögele 2020). Les tactiques des passeurs et des exilées - de leur côté - s’adaptent aux conditions du moment : ils et elles utilisent des camions, des voitures, des containers, des petites embarcations, des bicyclettes, etc.

Tous ces modes d’action font partie intégrante du « game », mais ne s’exercent pas dans un rapport d’égalité. Les passeurs agissent et fonctionnent en réseaux et disposent de moyens financiers. Les policières et policiers disposent d’un arsenal coercitif, légal et sont légitimées dans leur mode opératoire par les États et l’Union européenne. Lorsque les exilées sont dans l’impossibilité de payer les passeurs, ils et elles sont souvent isolées, et ne peuvent pas se défendre face aux agissements de la police. Ils et elles sont alors les victimes toutes désignées de violences et d’exactions.

2 - Ahmad

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Violences policières

« Quelles histoires je n’ai pas eues en Bosnie ! La police bosnienne nous a battus, et la police croate s’est comportée comme des fascistes. Ils ont pris notre argent, nos portables, nos produits alimentaires, et ils nous ont battus. Ils ont pris nos sacs, nos manteaux, et ils les ont jetés dans le feu, malgré le froid - quelques degrés en dessous de zéro. Ils nous ont même retiré nos lacets pour qu’on ne puisse plus marcher. Nous leur disions : « Nous ne sommes pas des terroristes, nous sommes des réfugiés. Nous avons pris la route parce que nous avions un problème avec notre gouvernement, et que nous voulions juste un endroit pour vivre en sécurité. À part notre gouvernement, nous n’avons aucun autre problème dans notre pays ».

Pendant toute une période, j’ai vraiment beaucoup souffert, beaucoup. Je vivais dans la forêt. À Bihać, on l’appelait le « camp de la forêt ». La Croix-Rouge nous a fourni quelques tentes dans lesquelles nous vivions, mais il n’y avait même pas de salle de bain ni de toilettes. Il n’y avait rien. À un moment, nous avons fait sept fois le « game » avant de réussir à traverser la frontière. Quelles histoires n’a-t-on pas vécues à chacune de ces sept fois. Ça m’arrive souvent d’y penser, et ça me fait du mal, ça me blesse psychologiquement. Nous avons souffert. Nous avons vu beaucoup de tortures... En Bosnie et en Croatie surtout. Ils nous ont beaucoup violenté. Je leur ai dit plusieurs fois : « Je suis un chrétien, je peux me réfugier dans ce pays chrétien. Est-ce que vous pouvez m’aider ? » Mais malheureusement, pour toute réponse, ils ne faisaient que nous battre. Ils nous embarquaient dans une bagnole, mais avant cela, ils prenaient le temps de mettre nos affaires dans le feu, ou ils les confisquaient. Tout ce qu’on cachait sous notre ceinture et dans nos pantalons, en particulier l’argent, ils s’en emparaient et le mettaient dans leurs propres poches. Ils nous ont battus avec des matraques. Il y a de nombreuses scènes dont je ne pourrai pas parler avant longtemps (…)

Finalement, la huitième fois, nous avons pu nous rendre au rendez-vous avec l’aide d’un passeur et en payant un taxi 3 000 euros (le prix initial était de 3 500 euros mais je n’ai pas pu trouver plus). À partir de là-bas, dans les bagnoles des passeurs, on nous a amenés à Zagreb où nous sommes restés deux jours, puis enfin à la frontière slovène. Là, une voiture est venue nous chercher pour nous amener à Trieste, en Italie. On avait très peur que la police italienne ne nous attrape. On a essayé de passer, mais par deux fois, la police française nous a arrêté et ramené depuis Vintimille vers l’Italie. Nous sommes finalement rentrés en France par Turin. »

Extrait du récit de vie de Ahmad, du lundi 24 février 2020.

La carte retraçant le parcours d’Ahmad montre qu’il a été maintes fois empêché de traverser les frontières. Après avoir séjourné plus d’un an et demi en Grèce, et à la suite des violences subies dans un camp de réfugiées, il a décidé de partir pour se rendre à Calais. Il traverse alors l’Albanie, la Bosnie, la Croatie, la Slovénie, l’Italie et arrive au début du mois de février 2020 à Briançon au Refuge Solidaire. Entre la Grèce et la France, Ahmad fait la douloureuse expérience de « l’externalisation du contrôle des frontières européennes » ainsi que des « zones d’attente généralisées » ou « hotspot ».

Lors de son récit, Ahmad utilise parfois le « nous », parfois le « je ». Cela montre la diversité des situations dans lesquelles il se trouve : il est parfois seul et isolé, et parfois dans un groupe en mouvement, en particulier lors des franchissements de frontières ou lorsqu’il attend dans des camps.

Nous nous sommes rendus, en février 2021, à Bihać et à Velika Kladusa, là où Ahmad est resté bloqué pendant trois mois.

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Une ancienne maison de retraite à Bihać occupée par des exilées. Chaque semaine, la police municipale entre dans le bâtiment et conduit les exilés au camp de Lipa. Chaque semaine, les exilées y reviennent à pied - quatre heures de marche, février 2021.
photo : Julien Cotta

Nos rencontres avec des exilées à Bihać et les échanges avec les membres de l’association Kompass71 à Sarajevo nous ont fait prendre conscience de ce qu’elles et ils vivent : l’attente qui prend souvent des allures d’éternité, et surtout le recommencent de tout, des démarches, des tentatives de passage... Comme Sisyphe et sa pierre dans un mouvement éternel et inutile.

Des exilés pakistanais passent leurs journées dans leur chambre, au premier étage la maison de retraite abandonnée, à regarder les matchs de cricket sur un téléphone posé sur un mur de briques rouges. Ils boivent du chai, se baladent dans la ville de Bihać et se lavent dans la rivière Una. Dès qu’ils et elles le peuvent et lorsqu’ils et elles ont réuni assez d’affaires, ils tentent le « game ». Arrêtées, racketées, elles et ils sont renvoyées en Bosnie, parfois jusqu’à Sarajevo, ou dans un camp plus proche de la frontière comme celui de Lipa (qui a été incendié en décembre 2020).

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Bihać, dans une maison de retraite abandonnée, Radha regarde le cricket, février 2021.
photo : Julien Cotta

Dans le local de Kompass71 à Sarajevo, ouvert cinq jours par semaine, des bénévoles donnent aux exilées des vêtements, des sacs de couchage, des trousses de toilettes, des batteries de téléphone, parfois juste un thé et une écoute bienveillante. Début mars 2021 à Sarajevo, Irène, une bénévole, expliquait qu’elle voit venir parfois dix ou vingt fois la même personne : « Ils viennent pour avoir des affaires chaudes pour le « game », mais la police les arrête, les dépouillent et les renvoie sans rien, alors ils reviennent ici ». En une journée, Irène donne 150 sacs de couchage : « J’étais heureuse, je pensais qu’ils allaient durer peut-être une semaine. Mais ici on manque de tout, il n’y a jamais assez ».

Voilà les tragédies quotidiennes qui se jouent ici, aux frontières externes de l’UE : la violence y est devenue banale, comme une dimension constante de la vie des exilées. Pris dans un piège agencé et organisé par l’UE, les populations en mouvement n’ont d’autres choix que de se risquer, encore et encore, au péril de leur vie, à tenter la traversée, à faire le « game »...

3 - Saeed

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Traverser la Grèce

« Nous arrivions près des côtes grecques dans un bateau gonflable dont la capacité était de six personnes, peut-être moins, mais ils y avaient embarqué beaucoup de monde, peut-être dix ou douze personnes. Il a été troué en-dessous, et l’eau entrait partout. On a failli se noyer. Le passeur a réussi à amener progressivement le bateau vers la terre - là où il y avait la forêt - pour qu’on puisse descendre.

Et nous sommes entrés sur le territoire grec à pied, par la route. Le chemin était très risqué, c’était dangereux. J’ai failli mourir deux fois. J’ai vu la mort devant mes yeux. Je suis resté en Grèce pendant un mois et quelques jours. Puis, le passeur est venu nous chercher en camion pour nous emmener en Italie.

Le chauffeur avait installé des boîtes qui ressemblaient à des cercueils, dans lesquels les gens se glissaient. Je ne sais pas exactement combien ils étaient, mais à l’arrivée, certains étaient morts. Ceux qui ont survécu, alors qu’ils étouffaient, c’est parce qu’ils avaient un couteau, avec lequel ils ont pu ouvrir les boîtes et sortir du camion.

Il y en a un qui a raconté qu’un homme était couché sur lui. Il m’a dit : Quand j’étais à l’intérieur du camion, tout d’un coup, j’ai vu que l’urine de quelqu’un coulait sur moi. J’ai commencé à l’insulter en lui disant : mais qu’est-ce que tu fais ? Pourquoi tu fais ça sur moi ? Tu urines sur moi ! En fait, il ne s’était même pas rendu compte que cette personne était morte asphyxiée... »

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Image : AFP / American Science and Engineering, 2001. Source : revue de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) Réfugiés, 2007, n°148, vol. 4., pp. 4-5.

« Après la Grèce, je suis arrivé en Italie et ensuite, je suis monté vers le nord. J’ai vécu en Norvège pendant plusieurs années et malheureusement, ma demande d’asile a été rejetée et on m’a donné l’ordre de quitter le territoire. Je suis donc allé au Danemark, un nouveau pays dans lequel je ne savais jamais ce qui allait m’arriver. Quand je suis arrivé, jamais je n’aurais pensé qu’on allait m’enfermer dans un « closed camp » (camp de rétention) pendant un mois et quelque. On m’a dit que j’étais un « dublined » (dubliné) et que donc, je ne pouvais pas rester sur le territoire danois, qu’il fallait que je retourne d’où je venais... C’est-à-dire la Norvège, là où les Danois m’ont finalement renvoyé.

J’y suis resté aussi pendant un moment. Mais il y a eu des problèmes : en Norvège, on ne m’a pas permis d’exercer mes droits. Je ne pouvais ni étudier, ni travailler. Ça a duré à peu près cinq ans, et pendant deux ans environ, j’ai vécu clandestinement dans une église pour éviter d’être deport (déporté) vers l’Iran. Quand les autorités norvégiennes m’ont donné l’ordre de quitter le territoire, je suis allé en Allemagne. La Norvège m’a signifié une interdiction de retour pendant cinq ans. Mais bon, je ne le savais pas, et quand j’ai voulu retourner de nouveau en Norvège, on m’a arrêté à la frontière danoise. On m’a interrogé, vérifié toutes mes affaires. Ils ont regardé tout ce que j’avais, mes habits et tout. Puis on m’a dit que je ne pouvais pas retourner en Norvège. Et on m’a de nouveau renvoyé vers l’Allemagne où je suis resté pendant quelques années, avant de reprendre la route et partir vers l’Italie.

J’ai encore eu des problèmes là-bas. J’ai discuté avec un policier et je lui ai dit : « Vous me dites de quitter le territoire italien. Je veux aller en France, mais vous ne me laisser pas passer ». Il ne savait pas lui-même quoi me répondre. Il a juste dit : « C’est vrai, tu ne peux pas y aller ». Je lui ai alors demandé : « Où est-ce que je vais alors ? » Il m’a lancé : « Retourne en Iran ! », ce à quoi j’ai répondu : « Mais je ne peux pas aller en Iran, ma vie y est menacée. Je ne peux pas y retourner ». Il a terminé la discussion en m’expliquant : « Je ne peux vraiment pas t’aider. Je ne sais pas... je ne sais pas quoi te dire ». Même lui n’avait aucune réponse à me donner.

Je leur ai demandé d’enregistrer ma demande d’asile en tant que réfugié. Mais ils ont refusé de me considérer comme un réfugié, et tous les jours, ils me demandaient de quitter le territoire italien. Mais quand je voulais quitter le territoire, ils m’arrêtaient à la frontière et me « deported » (déportaient) de nouveau vers l’Italie ! Finalement, les Italiens m’ont une énième fois donné l’ordre de quitter le territoire dans les sept jours. Je n’avais aucune solution. Je ne pouvais pas aller vers un autre pays en bus, je ne pouvais pas demander l’asile en Italie. J’ai donc décidé de tenter le passage vers la France à travers les Alpes. »

Extrait du récit de vie de Saeed, du lundi 24 février 2020.

Sur la carte de Saeed, la première séquence débute en Iran et s’achève en Norvège : c’est un voyage « choisi » qui est conduit à son terme, malgré les difficultés et les dangers de cette première étape de son parcours. Pour atteindre son objectif, Saeed a mis en œuvre des tactiques spécifiques. Lorsqu’il arrive en Norvège avec sa famille, il compte y déposer une demande d’asile et y poursuivre sa vie de jeune homme de 17 ans.

Les politiques migratoires européennes - spécialement via le règlement de Dublin - exercent une pression considérable sur les exilées qui ne cessent d’être contrôlées, empêchées, forcées, arrêtées... Saeed utilise des termes anglais : Dublined, close camp, deport,... L’emploi de ce lexique anglophone vient de la langue politique et administrative de l’UE et rend compte d’une gestion et d’une emprise spécifiques.

Assez rapidement après son arrivée en Norvège, Saeed se voit notifier une obligation de quitter le territoire. Il a en effet donné ses empreintes en Italie et, par l’application du règlement de Dublin, la Norvège décide de ne pas lui accorder l’asile. Il est obligé de partir pour le Danemark où il est enfermé pendant 45 jours dans un centre de rétention administrative. Ensuite, les autorités danoises le renvoient en Norvège, pays duquel il a été expulsé deux mois plus tôt. Il y séjourne irrégulièrement pendant cinq ans, durée au cours de laquelle il ne peut pas suivre d’enseignement, ni pratiquer une quelconque activité qui exige d’être administrativement en règle.

Le régime administratif européen ne laisse aucun choix viable à Saeed : soit il quitte la Norvège pour se rendre dans un pays où il ne connaît personne, soit il demeure irrégulièrement en Norvège. C’est au retour d’un voyage en Allemagne que Saeed est arrêté à l’aéroport et se voit interdit de retour en Norvège. Il décide de se rendre au Danemark avec l’idée de revenir « clandestinement » en Norvège. Sa tentative échoue, et à la suite de son arrestation, il est déporté vers Italie.

À son arrivée en Italie, Saeed fait à nouveau la douloureuse expérience de l’absurdité des règlements européens concernant les demandeurs d’asile : il ne peut pas déposer de demande d’asile, et lorsqu’il explique sa situation à un policier, et annonce qu’il souhaite aller en France, il se voit opposé une interdiction formelle. Saeed est pris au piège.

Le confinement des demandeurs d’asile, et plus largement des étrangers en Europe, dépasse les contours des espaces fermés ou partiellement fermés à vocation assistantielle ou sécuritaire pour s’inscrire dans un spectre plus large de situations de mise à l’écart qui incluent le mouvement contraint. Ce faisant, le confinement dans la circulation rend compte de l’exercice d’un pouvoir, non pas qui immobilise mais qui, pour ainsi dire, fait bouger des corps. »

Carolina Kobelinsky, 2010.

Le règlement de Dublin III, ainsi que les décrets associés produisent une forme de contrôle implacable sur les exilées, qui se retrouvent emmêlés corps et âme dans ce fatras législatif absurde. Le récit de Saeed en est le symbole. Si la vie dans la clandestinité l’amène à déserter les institutions étatiques et transnationales sous peine d’être arrêté, Saeed demeure sujet de ces lois et règlements et reste de fait soumis à toute une série de contraintes.

Premièrement, en quittant leur pays d’origine, elles et ils doivent littéralement « cacher » leur corps, le dissimuler autant que possible, caché sous ou dans des camions, tapi dans des fossés, blotti dans des embarcations de fortunes. Au cours de leur déplacement, les exilées se projettent dans un mouvement vers l’intérieur de l’Europe, et cette projection est tout d’abord mentale.

Le corps, c’est plutôt « ce qui nous précède », et l’expérience de la migration « illégalisée » (ou irrégulière) tient à présenter le corps comme ce qui succède aux exilées.

Le franchissement physique de la frontière, qu’elles et ils appellent « game », et la mise en avant de son corps, vient à la suite de leur projection vers le territoire désiré. C’est en ce sens qu’on peut voir le corps des exilées non comme ce qui les précède, c’est-à-dire ce qui est à l’origine du mouvement, mais plutôt comme ce qui les succède. Les fréquentes violences qu’elles et ils subissent lors du passage des frontières les incitent à se cacher, à trouver les moyens d’être le moins visible possible dans le paysage, ce qui implique de faire, par anticipation, une bonne préparation mentale. Le mouvement physique des exilées est, par conséquent, le dernier geste de leur passage frontalier.

Lorsque les exilées envisagent leurs déplacements et leurs itinéraires, ils et elles doivent consciencieusement prévoir les franchissements frontaliers, et donc récolter et partager des informations (De Genova, Osseiran, 2017), élaborer un ensemble de tactiques qui s’énoncent aux avants de la traversée. Les exilées se renseignent et s’organisent, planifient leur trajet. Leurs projets se heurtent aux lois et aux règlements, aux dispositifs de surveillance et de contrôle. Elles et ils doivent en tenir compte et se préparer, d’autant plus que les autorités européennes ont choisi, à travers leur politique d’asile, d’exercer, et pire, d’administrer, la violence sur les corps comme forme de gestion des mouvements migratoires. Les corps des migrantes en portent les marques. Au cours du « game », les corps sont retenus, empêchés, contraints, brutalisés : ils sont exposés à la répression.

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À Montgenèvre, dans des algecos de la police aux frontières, des exilées arrêtées attendent avant d’être renvoyées en Italie, novembre 2020.
photo : Julien Cotta

La liberté par la « désobéissance spatiale »

L’Europe est recouverte de camps officiels ayant différentes fonctions, de l’accueil à la détention administrative en passant par le transit. Mais d’autres formes de refuges - éphémères et précaires - existent pour celles et ceux qui traversent l’Europe par les voies irrégulières. Ces alternatives aux camps officiels permettent aux exilées d’échapper en partie aux structures étatiques de contrôle et de tri, et de retrouver une certaine autonomie. Une autonomie relative, compte tenu des souffrances physiques et psychologiques auxquelles elles et ils sont confrontées, y compris dans les campements autogérés.

Mais par ces modes d’organisation et d’évitement qui échappent aux formes institutionnelles, par cette « désobéissance spatiale » (Tazzioli, 2017), les exilées déjouent les dispositifs européens et étatiques de contrôle frontalier et, en se dérobant à leurs regards, manifestent une puissance subjective, collective, qui s’oppose à la figure victimaire du demandeur d’asile.

Cette résistance renverse la perspective qui présente les migrantes comme des victimes, dont les déplacements ne seraient que forcés (Mantanika 2017) ; elle oppose une nouvelle perspective politique et sociale, celle de l’autonomie des migrations, à un mouvement perçu uniquement comme subi (De Genova 2015). Le « game », représenté dans les cartes de Saeed, Ahmad et Mohsen, est une manière de souligner la force des exilées, leur courage à entreprendre à de multiples reprises des franchissements de frontières qui s’accompagnent souvent de violences.

L’autonomie de la migration n’est pas censée signifier la souveraineté des migrants, mais plutôt que les migrants ne sont pas simplement des objets de contrôle de l’État - que les migrants défient les contrôles et résistent à la discrimination raciste. »

Walter 2008.

J’irai avec toi et j’irai avec moi
Pour entendre mes pas sur le quai de mer
Un pays dans l’ombre et un pas dans la lumière blessée,
La lumière brisée, la lumière déchirée sur les bords
Et ceux qui ont traversé hier
sont des fantômes errants dans une lumière brûlée ».

Nourri Al-Jarrah, Une barque pour Lesbos et autres poèmes, les éditions Moires.

Bibliographie

 Catherine Achin, Delphine Naudier, 2013, « L’agency en contexte : réflexions sur les processus d’émancipation des femmes dans la décennie 1970 en France », Cahiers du Genre, vol. 55, no. 2, pp. 109-130.

 Nourri Al-Jarrah, 2017, Une barque pour Lesbos et autres poèmes, les éditions Moires, réimprimé en 2017.

 Sarah Barnier, Sara Casella-Colombeau, Camille Gardesse, Camille Guenebeaud, Stefan Le Courant, 2019, La police des migrants. Filtrer, disperser, harceler, éditions du Passager clandestin.

 Emmanuel Blanchard, 2006, « Qu’est-ce que l’externalisation ?, Migreurop.

 Ayse Ceyhan, 2010, « Les technologies européennes de contrôle de l’immigration. Vers une gestion électro-nique des ’personnes à risque’ », Réseaux, vol. 159, no. 1, pp. 131-150.

 Mathilde Darley, 2010, « Passages négociés à la frontière Schengen. », Plein Droit, 84 (1), pp. 8–11.

 Nicholas De Genova, 2017, The Borders of Europe, Duke University Press.

 Carolina Kobelinsky, 2010, L’accueil des demandeurs d’asile. Une ethnographie de l’attente, éditions du cygne.

 Pierre Lascoumes, 2004, « La Gouvernementalité : de la critique de l’État aux technologies du pouvoir », Le Portique, pp. 13-14.

 Rengina-Eleni Mantanika, 2017, Le sauvage dans la ville ou l’émergence d’une sociabilité politique : négociation et reconfiguration du paysage des migrations par les exilés aux frontières d’arrivée et dans les villes portuaires en Grèce, thèse de doctorat, Université Sorbonne Paris Cité.

 Patrick Modiano, 1972, Les boulevards de ceinture, Gallimard.

 Souad Osseiran, 2017, « Europe » from « Here » : Syrian Migrants/Refugees in Istanbul and Imagined Migrations into and within « Europe », Duke University Press.

 Pablo Pachilla, 2015, « Deleuze politique ? », Revue philosophique de la France et de l’étranger, vol. tome 140, no. 1, pp. 79-94.

 Harold Robert, 2020, « Le refuge solidaire une attente structurée au sein de mobilités extrêmes », mémoire de master, EHESS.

Sources diverses :

 Asile en France, La Procédure Dublin.

 Leslie Carretero, 2021, « ‘Quand vous entrez en Roumanie, vous êtes un homme mort’ : Adama raconte les violences perpétrées par les policiers roumains », Infomigrants.

 Jean-Baptiste Chastand, Jean-Pierre Stroobants, 2021, « L’agence européenne Frontex fragilisée par les accusations d’expulsions illégales », Le Monde.

 Claire Debuyser, 2019, « Bosnie – Croatie : le game du chat et de la souris entre les migrants et la police à la frontière », InfoMigrants.

 European Council of Refugees and Exiles (ecre), 2020, « Austria : Chain Pushbacks to Bosnia Amid Growing Evidence of Widespread Abuse in the Balkans ».

 InfoMigrants (La rédaction), 2020, « Bosnie : le camp de Lipa ravagé par un incendie, 1 300 migrants à la rue », InfoMigrants.

 Steffen Lüdke, Nicole Vögele, 2020, « Video Documents Illegal Refugee Pushbacks in Croatia », Der Spiegel.

 Charlotte Oberti, 2020, « La police croate accusée de marquer les migrants avec des bombes de peinture », Infomigrants.

 OnuInfo, 2020, « Bosnie-Herzégovine : des milliers de migrants sans abri après l’incendie d’un camp ».

 Keno Verseck (Deutsche Welle, trad. de Marco Wolter), 2021, « La Hongrie ignore la justice européenne en expulsant des migrants vers la Serbie », InfoMigrants.

 Kanak Attak (n.d.), « Speaking of Autonomy of Migration... Racism and Struggles of Migration », cité dans William Walters, « Acts of Demonstration : Mapping the Territory of (Non-) Citizenship », in E. Isin et G. Neilson (editors), Acts of citizenship, ed. Books, Londres, 2008.