Comment le « Cameroons » est devenu allemand

Histoire d’une appropriation par la manipulation et par la force.

31 décembre 2023

 

Dès l’origine, le projet colonial s’est accompagné d’une « rhétorique de civilisation » et d’une volonté d’accumulation d’exemples matériels de la culture et de la nature du continent africain, ce qui, en d’autres termes, revenait à organiser la « protection » de l’État pour les collectionneurs et les collections : en Afrique centrale, c’est dans la région qui constitue le territoire national de l’actuel Cameroun que les effets s’en feront particulièrement ressentir. Nous esquissons ici les conditions politiques de l’exploitation culturelle du pays par la puissance coloniale allemande.

Par Richard Tsogang Fossi

Germaniste, spécialisé en études littéraires et culturelles, en histoire et mémoire coloniales, et en recherches de provenances.
Membre de l’équipe de recherche Provenance Inversée, Université technique Berlin (TU)/ Université de Dschang/GBHS Sangmelima.

Cet article a été initialement publié en allemand dans l’Atlas der Abwesenheit. Kameruns Kulturerbe in Deutschland (Atlas de l’absence. Le patrimoine culturel du Cameroun en Allemagne), issu du projet « Umgekehrte Sammlungsgeschichte » (Histoire inversée des collections) porté par l’Université de Dschang au Cameroun (Prof. Dr. Albert Gouaffo) et l’Université Technique de Berlin (Prof. Dr. Bénédicte Savoy).

« Leur faire apprécier les avantages de la civilisation »

Le 26 février 1885, dans la capitale de l’Empire allemand, 19 puissances européennes signent l’Acte général de la Conférence de Berlin. Dans l’article 6, on peut lire sous le titre « Dispositions relatives à la protection des indigènes, des missionnaires et des voyageurs, ainsi qu’à la liberté religieuse » :

Toutes les puissances qui exercent des droits de souveraineté ou une influence sur les territoires considérés s’engagent à veiller à la conservation des populations indigènes et à l’amélioration de leurs conditions de vie morales et matérielles, et [...] à favoriser les entreprises créées et organisées dans ce but, ou qui visent à instruire les indigènes et à leur faire comprendre et apprécier les avantages de la civilisation. » [1]

Suit une phrase, rarement citée, mais qui va garantir la prospérité de tous les musées européens :

Les missionnaires chrétiens, les savants, les explorateurs, ainsi que leurs équipes, leurs biens et leurs collections, font également l’objet d’une protection spéciale.

Avant 1880, des royaumes autonomes existaient dans les régions côtières à l´ouest de l’Afrique, et leurs souverains entretenaient des relations complexes avec les rois de l’intérieur du continent. Cette structure sociale a perduré malgré le commerce transatlantique des esclaves et les contacts existant avec les commerçants et les missionnaires européens [2]. Mais ce que l’on a appelé le Scramble for Africa, la course au partage du continent, dirigée depuis l’Europe, a provoqué un changement radical [3], qui a touché également le territoire de Douala - connu jusqu’alors sous le nom de « Cameroons » - sur lequel régnaient quatre familles et leurs rois : Ndumb’a Lobe (King Bell, mort en 1897), Ngando Mpondo (King Akwa), Jim Ekwalla (King Dido) et Kum’a Mbape alias Lock Priso Bell (1846-1916) de part et d’autre du fleuve Wouri [4].

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« Carte tribale du continent africain » en 1959.
Ce document, publié par George P. Murdock, avait pour objectif de montrer les « limites très approximatives des territoires de cette multiplicité de tribus et de nations avant la colonisation systématique de l’Afrique ». Même si la crédibilité de cette carte a été remise en question, elle donne tout de même une idée de la diversité et de la densité culturelle du continent sur le territoire camerounais.
George P. Murdock, « Africa : Its Peoples and their Culture History », 1959.

Les commerçants allemands - tels Adolf Woermann (1847-1911), le principal armateur sur la côte ouest de l’Afrique -, qui opéraient jusque-là dans la région, agissaient sans le soutien officiel de l’Empire [5]. Du fait de l’importance croissante du commerce et de la difficulté des relations avec d’autres puissances européennes comme la France et la Grande-Bretagne, qui possédaient déjà sur la côte ouest-africaine des colonies [6], les acteurs allemands tenaient de plus en plus à acquérir des colonies, notamment pour que les commerçants se sentent protégés. Confiantes dans leur propre puissance, d’aucune des micro-nations de l´ouest de l´Afrique ne pensait pouvoir être colonisée [7], pourtant l’intérêt des États et des entreprises européennes pour le contrôle territorial ne cessait de croître, de l’océan au fleuve, du fleuve à la terre et de la terre à l’arrière-pays.

Beaucoup d´écrits, parfois nostalgiques [8], existent déjà sur la façon dont s’est déroulée la conquête du « Cameroon », ainsi que sur les hésitations initiales du gouvernement impérial à créer des colonies formelles [9]. Au-delà de l’intérêt croissant pour la colonisation au-delà des frontières de l’Empire allemand, nous verrons comment les traités coloniaux sont en fait l’œuvre d’acteurs de la politique allemande d’expansion, comme le commerçant et armateur Adolf Woermann, le médecin et consul intérimaire pour le Cameroun Max Buchner (1846-1921), le premier gouverneur Julius von Soden (1846-1921) ou encore le juriste et naturaliste Eugen Zintgraff (1858- 1897) qui, à partir de 1886, dirige les premières expéditions dites d’arrière-pays pour le compte du ministère des Affaires étrangères allemand, et dont les déclarations doivent donc être sujettes à une relecture critique. Il convient de s’intéresser de plus près à la manière dont les Dualas ont tenté de contrecarrer les manœuvres des représentants des intérêts allemands, et donner ainsi plus de visibilité à leur agentivité. Pour finir, nous présenterons l’appropriation « imaginée et réelle » de la région à la suite des traités.

L’enthousiasme colonial des années 1880

Dans les années 1880, la pensée coloniale occupait une place très importante en Allemagne, autant chez les missionnaires et les commerçants que chez les hommes politiques. La question coloniale n’était pas seulement considérée comme une affaire de prestige pour un État promu au rang de puissance mondiale, mais aussi comme un moyen éprouvé de combler les déficits sociaux [10] survenus après la fondation de l’Empire, du fait d’une dépression persistante, de la baisse des salaires, de la hausse des loyers, des licenciements ou encore, à partir de 1879, de la crise agricole.

Sont alors nées de nombreuses sociétés qui prônaient l’engagement politique colonial comme solution à la crise économique [11].

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Page de couverture de l’ouvrage d’Ernst Friedrich Fabri, Bedarf Deutschland der Colonien ? Eine politisch-ökonomische Betrachtung L’Allemagne a-t-elle besoin de colonies ? Considérations politico-économiques »), 1879.

. Les personnalités connues qui ont œuvré dans ce domaine [12] sont des missionnaires, tel Ernst Friedrich Fabri (1824-1891), directeur de la plus grande société missionnaire protestante d’Allemagne ; des commerçants, comme Adolf Woermann, Wilhelm Jantzen (1839-1917), Johann Thormählen (1842-1909), Ernst von Weber (1830-1902) ; ou des écrivains et théosophes comme Wilhelm Hübe-Schleiden (1846-1916). Le traité de Fabri Bedarf Deutschland der Colonien ? [L’Allemagne a-t-elle besoin de colonies ?] publié en 1879, a suscité un véritable engouement parmi les hommes d’affaires, les grands banquiers, les hommes politiques, les militaires et les armateurs. La propagande était le fait d’associations coloniales comme l’Association ouest-allemande pour la colonisation et l’exportation, créée en 1881 à Düsseldorf à l’initiative de Fabri [13]. Les objectifs de cette dernière, qui allaient marquer la politique coloniale dans les années à venir, furent fixés dès sa séance constitutive :

On ressent de plus en plus vivement en Allemagne le besoin de colonies d’outre-mer qui garantissent à nos émigrés ruraux et autres un nouveau foyer allemand, ouvrent au capital une rente sûre et élevée, à l’industrie des débouchés accrus, au commerce et à la navigation de nouvelles possibilités d’activités lucratives. » [14]
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Timbre à cachet de l’Association allemande pour la colonisation (Deutsche Kolonialgesellschaft), en papier, utilisé pour sceller le courrier. Du fait de l’ouverture des lettres, ces timbres sont généralement déchirés, et on les trouve rarement aujourd’hui. Celui-ci date des années 1910.

D’autres institutions — coloniales et leurs filiales — contribuèrent également à cette orientation idéologique. L’association allemande pour la colonisation Deutsche Kolonialgesellschaft, née en 1887 de la fusion de plusieurs associations similaires, devint l’association coloniale allemande la plus influente et joua un rôle important jusque dans l’entre-deux-guerres [15]. L’entreprise coloniale avait également pour prétexte de permettre à l’Allemagne de remplir une « mission civilisatrice » dans le monde, c’est-à-dire de « civiliser les indigènes » considérées comme arriérées [16]. On retrouve ces présupposés de base jusque dans les débats du Reichstag sur la colonisation, présentée comme « devoir d’aide » envers les peuples « inférieurs », avec la justification raciste d’une prétendue « élévation culturelle » [17] :

Ce n’est pas seulement l’obligation légale qui nous incombe en tant que protecteurs, non messieurs, notre position d’État de culture nous oblige à aider ces peuples avec les arguments évidents de la vision civilisée du monde et à essayer de leur procurer de meilleures conditions de vie que celles qu’ils ont pu se procurer eux-mêmes dans leur imperfection. Coloniser, c’est faire du prosélytisme. » [18]

Les motivations économiques et politiques du projet colonial sont ici masquées par une vision prétendument altruiste du colonialisme. L’Empire ne voulait manifestement plus se contenter des échanges informels des années précédentes, marqués par le commerce [19].

Commerce et politique

Comme nous l’avons dit, vers 1880 de nombreuses entreprises françaises, anglaises et allemandes étaient déjà actives sur les côtes ouest-africaines ; elles entretenaient des relations de rivalité [20]. Les établissements commerciaux français et britanniques fonctionnaient comme s’ils étaient dans une seconde patrie, du fait de la domination de leurs gouvernements respectifs sur les territoires concernés. Les entreprises allemandes se plaignaient donc des taxes douanières élevées imposées par les autres puissances, et se voyaient désavantagées par des droits de navigation et d’acquisition inégaux [21]. La société C. Woermann, qui possédait à elle seule 24 des 48 factoreries de la côte [22], défendit l’idée d’une prise de pouvoir par l’Allemagne sur certains territoires, et s’engagea en outre pour le mouillage de navires de guerre afin de sécuriser le commerce allemand [23]. Dans un mémorandum de la Chambre de commerce de Hambourg adressé au chancelier impérial en 1883, Adolf Woermann résuma les principes les plus importants de la future politique coloniale de l’Empire. Par exemple, le point 2 exigeait :

La conclusion de traités avec l’Angleterre, éventuellement aussi avec la France, par lesquels les Allemands vivant dans les colonies de ces États se voient garantir à tous égards, notamment en ce qui concerne l’acquisition de la propriété foncière, des droits égaux à ceux des ressortissants de ces États. » [24]

La concurrence entre les puissances européennes intervenait dans une situation tendue pour la population locale de « Cameroons ». Les familles dualas rivales, Bell et Akwa, étaient en conflit avec leurs vassaux qui gagnaient en influence économique. [25]

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King Bell, Chef Ndumba Lobe (1839-1897).
Épreuve — gélatine argentique — datant vraissemblablement des années 1890.
Source inconnue.

Comme la population avait déjà conclu de nombreux traités avec la Grande-Bretagne, représentée par des consuls [26], depuis les années 1840 [27], et que le gouvernement britannique avait même établi un organe juridique important - la Court of Equity, fondée en 1856 - à « Cameroons » [28], les rois Bell et Akwa pensaient que les tensions internes pourraient être résolues par une annexion britannique. C’est sur ce point qu’ils insistèrent, individuellement ou collectivement, dans des lettres adressées au gouvernement britannique, demandant une annexion plutôt qu’une protection. Ils considéraient l’annexion comme une occasion de modernisation, sérieuse et d’utilité publique, tandis que la protection signifiait pour eux la perte de leur autonomie et de leurs droits souverains ou fonciers. Bien que Gustav Nachtigal (1834-1885) en ait été parfaitement conscient, il n’hésita pas à travestir la réalité en faveur de la puissance coloniale en cours d’établissement [29]. La réponse, hésitante ou négative, de la Grande-Bretagne ne fit que renforcer les intérêts coloniaux des commerçants allemands.

Contrats germano - « camerounais », manipulation et agentivité

Pour le transfert de souveraineté au profit de l’Empire allemand, il n’y eut pas un unique traité germano-« camerounais », mais plus de 95 traités [30], conclus avec les Dualas et d’autres populations [31]. Les points décisifs, pour le traité du 12 juillet 1884 comme pour les conditions posées par les Dualas, étaient la question de la souveraineté et l’intangibilité de principe de leurs terres cultivées. Ces deux points devinrent la pomme de discorde entre la puissance coloniale allemande désormais établie et la population locale duala [32]. Si les premiers contrats avaient apparemment été négociés de manière pacifique, la contrainte et la violence augmentèrent au fil du temps.

Douala n’était pas la capitale de toutes les sociétés locales, ni sur la côte ni dans l’arrière-pays. Les Dualas jouaient certes un rôle prédominant dans le commerce avec les Européens, mais les différents groupes de population formaient des micro-nations jouissant d’une autonomie relative [33]. Une sorte de vassalité de fait ou fictive était cependant parfois revendiquée face aux représentants officiels allemands, par exemple par le roi Bell, qui faisait passer Lock Priso pour son vassal [34]. Trois contrats identiques furent signés avec les Dualas eux-mêmes, l’un avec King Dido dès le 11 juillet, l’autre avec King Bell, et le troisième avec King Akwa le 12 juillet 1884 [35]. D’autres « voyages » autour de Douala, jusqu’à Bimbia et sur le cours supérieur du Wouri, furent nécessaires pour obtenir davantage de contrats avec d’autres souverains locaux. Mais, dès le début, ces contrats n’ont été possibles, ou extorqués, que grâce à de nombreux « dash » (cadeaux, pots-de-vin) et démonstrations de force [36]. Dès 1884 on observe les premiers contrats effectivement obtenus par la violence [37].

Lock Priso protesta, oralement dès juillet 1884 et par écrit le 28 août 1884, contre le fait que le drapeau colonial ait été hissé sur son territoire à Hickory Town (aujourd’hui Bonabéri). À partir de décembre 1884, ces protestations prirent la forme d’une mobilisation armée, jusqu’à ce que soit conclu début 1885 un traité de soumission en faveur des conquérants allemands. Dans une lettre adressée au consul général Gustav Nachtigal le 28 août 1884, Lock Priso écrit :

We beg you to pull that flag down. No man buy we [Nous vous prions de faire descendre ce drapeau. Personne ne nous a acheté]. » [38]

Comment les traités coloniaux ont-ils été conçus ? On en a un aperçu chez Max Buchner (1846–1921), qui revient sur le processus dans ses écrits, tantôt par l’ironie, tantôt par l’euphémisme :

Le plus dérisoire dans ces traités, c’est qu’ils ont dû être recherchés et demandés par nous, et qu’en plus ils ont dû être monnayés [...]. Et même les cadeaux qui servent à l’achat ne sont finalement pas absolument condamnables. » [39]

Manifestement les contrats étaient soumis aux seuls intérêts des Allemandes, et ne tenaient aucun compte des souverains locaux signataires qui, une fois le contrat signé, ne pouvaient plus se défendre. C’est ce que montre par exemple le cas de Jim Ekwalla [King Dido] qui, s’étant plaint auprès de l’agent de la société Jantzen & Thormählen au sujet de son dash insatisfaisant, reçut la réponse suivante :

Tu n’auras plus la moindre feuille de tabac. » [40]

Buchner l’a même menacé, au cas où il aurait souhaité revenir sur son engagement d’être « indigène allemand » :

Jim Ikwala, ne fais pas de bêtises. Les signatures ne se retirent pas comme un baril d’huile de palme ou une dent d’ivoire. [...] Tu aurais dû bien réfléchir plus tôt à la quantité de « dash » qui te convenait. Prends garde, Jim Ikwalla, de ne pas te laisser entraîner par de mauvais conseillers, de ne pas faire quelque chose que tu aurais à regretter plus tard, et de ne pas t’approcher de nos ennemis. Car nos navires de guerre ne resteront pas longtemps à l’écart. » [41]

De telles réactions donnent une idée de la violence épistémique et physique [42] qui structurait la situation coloniale. Elle était délibérément utilisée pour contrôler la colonie, dans tous les domaines, et n’a finalement épargné personne. Même King Bell, qui jouissait d’une bonne réputation parmi les fonctionnaires coloniaux allemands, l’a subie. Dans une lettre de protestation du 23 septembre 1888, il réagit ainsi contre le mauvais traitement que lui inflige le gouverneur Julius von Soden :

C’est moi qui ait donné mon pays au gouvernement allemand. Mais je suis maintenant bien surpris de voir comment je suis traité brutalement chaque jour par votre gouverneur ici. Au lieu de me traiter comme un roi ou un homme respectable, il me traite comme un chien. » [43]

Les conditions posées par les rois pour apposer leur signature - connues sous le nom de « Our Wishes » - ont également été remises en question. Elles comprenaient huit points, parmi lesquels le maintien des traditions locales, l’intangibilité du commerce intermédiaire, le droit de souveraineté sur leurs terres, ainsi que la non-pénétration dans l’arrière-pays [44]. Ce document important, qui témoigne de l’agentivité des souverains locaux de l’époque, ne provoqua du côté allemand que des stratégies de contournement, comme l’illustrent une fois de plus les notes de Buchner :

Cela me fait plaisir depuis longtemps, ne serait-ce qu’à cause du document « Our Wishes » datant de l’époque de la levée du drapeau. Il faudrait retirer de nouveau ces droits à ces nobles Dualas. Les Anglais n’ont pas tout à fait tort de rire du fait que le consul Schulze était prêt à lier les mains des entreprises allemandes [...] en reconnaissant par sa signature l’exigence qu’elles restent à l’écart de l’arrière-pays, et ils trouvent étrange que [...] les entreprises allemandes essaient tout de même [...] de progresser vers l’intérieur. Seul un coup de force pourrait résoudre cette contradiction. » [45]

La proposition de Buchner d’« affamer » la partie adverse par un blocus commercial [46] jusqu’à ce qu’elle commence à « se plaindre horriblement » témoigne de la volonté d’user de la force :

Quelques-uns se mettront peut-être en conséquence au travail, contre un salaire journalier infime, qui ne doit en aucun cas dépasser un mark en marchandises ; que dans les mains de ceux-ci on dépose tout de suite les outils nécessaires. » [47]

Zintgraff, qui se heurtait à la garantie du monopole du commerce intermédiaire dans « Our Wishes », l’ignora tout simplement et, avec l’autorisation du gouverneur Julius von Soden, pénétra jusqu’à Bodiman et Yabassi, où il extorqua des contrats [48].

Il convient de noter que les acteurs allemands ont appuyé leurs théories coloniales sur l’idée, très répandue à l’époque, de la paresse des « indigènes », et sur le concept de Charles Darwin de « lutte pour la survie » [49]. On remarquera aussi que Buchner, par exemple, s’est inspiré de Woermann, qui parlait déjà depuis 1879 d’éducation des Noirs au travail [50]. La colonisation de l’autre se mue en « mission civilisatrice » [51]. L’« éducation au travail » devint un slogan central de la propagande coloniale : c’était prétendument le seul moyen pour les colonisés « paresseux » de devenir des personnes utiles à quelque chose [52]. Cette formule dissimule notamment les conditions indignes dans lesquelles les travailleurs — souvent des travailleurs forcés mal traités, des prisonniers de guerre, des femmes et des enfants — étaient employées [53].

Tracé de nouvelles frontières, spoliation de terres

La spoliation arbitraire et violente du territoire était un projet pérenne, à peine achevé en 1914. Un exemple frappant en est l’expropriation unilatérale, à partir de 1910, des Dualas de leurs terres sur le plateau de Joss, afin d’y construire une ville portuaire. Cette expropriation se basait sur le principe de la ségrégation raciale [54] entre colons blancs et populations noires, qui n’étaient plus autorisées à vivre à proximité des Blancs. Le médecin du gouvernement Hans Ziemann (1865-1939) défendit la thèse selon laquelle les Noires étaient responsables de la propagation du paludisme. Au lieu de faire prendre de la quinine à l’ensemble de la population, il proposait une séparation géographique d’au moins un kilomètre entre les populations blanches et noires [55]. À partir de 1913, environ 20 000 Dualas devaient être expropriées au profit d’environ 400 Européennes ou Allemandes. Rudolf Duala Manga Bell (env. 1873-1914) et Adolf Ngoso Din (env. 1882-1914) s’opposèrent juridiquement à cette injustice coloniale, mais furent accusés de haute trahison et condamnés à mort le 7 août 1914 lors d’un procès, déjà qualifié à l’époque de scandaleux ; ils furent pendus le 8 août [56].

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Esquisse du champ de bataille de l’expédition militaire contre les Vouté (Wute en allemand) de Nguila en 1899.
Source : Deutsches Kolonialblatt (DKB) n° 6, 1899, p.840.

L’extension du territoire colonial est également due aux expéditions dites punitives [57] menées contre les groupes qui s’opposaient à l’avancée des Allemands. Les traités de paix étaient précédés d’incendies de villages, de dévastations de fermes et de nouvelles confiscations de terres [58]. Ainsi, un journal colonial rapporta, après quelques « expéditions punitives » dans le nord :

L’occupation permanente de Yoko par un détachement de 120 hommes de la « Schutztruppe » démontre suffisamment l’intention du gouvernement allemand de s’emparer durablement du pays. [...] Sur la base des victoires actuelles, la voie est ouverte jusqu’à Garoua, et donc plus rien ne s’oppose à la prise de possession du territoire de la colonie, qui peut actuellement être exploité économiquement [...] à partir de la côte. » [59]

Ces opérations militaires furent en même temps explicitement mises à profit pour dresser les premières esquisses de cartes géographiques, signe indubitable de l’appropriation du territoire [60]. De 1884 à 1914, les différentes communautés, arbitrairement et violemment soumises à une entité territoriale unique, subirent plus de 200 attaques guerrières, souvent particulièrement cruelles, de la part de la troupe coloniale. Plus de 4 000 esquisses de cartes furent réalisées, sur la base desquelles Max Moisel (1869-1920) et Paul Sprigade (1863-1928) réalisèrent peu à peu une carte de l’ensemble du territoire occupé, qui fut publiée aux éditions Reimer.

Dans ce domaine, l’arbitraire de la domination coloniale est particulièrement visible, puisque des données ont été collectées en situation de guerre, des localités ont été nommées, attribuées ou divisées sans demander l’accord des populations concernées.

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L’Empire allemand entre 1871 et 1918.
Philippe Rekacewicz, 2023.

Ces initiatives étaient soutenues par le Fonds africain qui, depuis 1878, finançait, avec un capital de 150 000 Reichsmarks, aussi bien des voyages dits d’exploration, ou des expéditions punitives, que la production de cartes, d’atlas et de journaux coloniaux [61]. Le principe de l’occupation n’était manifestement plus le « traité germano-duala », mais les clauses de la conférence de Berlin sur le Congo qui, tout en légitimant la violence [62], détruisirent ainsi les conditions de vie des populations [63].

Pour fixer les frontières en accord avec les empires coloniaux voisins, la France et la Grande- Bretagne, il fallut des commissions frontalières à l’Est, au Sud et à l’Ouest [64]. De nombreux officiers allemands y participèrent, comme Hans Ramsay (1862-1938), Hans Glauning (1868-1908), Philipp Engelhardt (1866-1951), Oscar Foerster (1871-1910) ou Bernhard von Besser (1862-1914) [65]. La fixation des frontières entre l’Empire allemand et la France ne vient cependant pas seulement des simples commissions frontalières.

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Évolution territoriale du Cameroun pendant la période de la colonisation allemande.
Philippe Rekacewicz, 2023.

Les crises diplomatiques entre les deux puissances, qui se disputaient l’influence au Maroc depuis 1905, ont été déterminantes. Après l’escalade de 1911, le conflit a pu être réglé par un traité qui accordait à la France la suprématie sur le Maroc ; en compensation, l’Allemagne s’est vue attribuer au Sud et à l’Est de sa colonie une superficie d’environ 275 360 km2 avec une population d’environ un million d’habitantes [66].

Ainsi, le territoire colonial allemand dans le Golfe de Guinée couvrait désormais plus de 787 840 km2, avec une population comprise entre 3 et 4 millions d’habitantes [67]. La surface créée par l’accord franco-allemand a été appelée « Nouveau Cameroun ». Cette extension de la frontière n’a pas duré plus de cinq ans, car l’Allemagne a perdu sa colonie en 1916 lors de la Première Guerre mondiale. Le Cameroun lui-même fut divisé entre la Grande-Bretagne et la France, et les terres cédées en 1911 revinrent au Gabon, au Congo, à la République centrafricaine et au Tchad, qui formèrent l’empire colonial français [68]. En l’espace de quelques années, la nationalité imposée à certaines colonisées a donc changé.

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Système fluvial de la Meme, Massake, Rio del Rey et Akwa Jafe, réuni d’après les prises du lieutenant de la marine, le comte Bernstorff, commandant à bord du SM Kurs Habicht, et du capitaine Zeuner sur la route entre Barombi et Bioko (janvier 1889).
Extrait du journal colonial « Mittheilungen von Forschungsreisenden und Gelehrten aus dem Deutschen Schutzgebieten », édité par le Baron de Danckelmann, Volume 2, Berlin ; Kommissionsverlag von Asher & Co, 1889, p. 66.

Administration coloniale, missions et écoles

L’occupation coloniale de nombreuses micro-nations avait eu pour conséquence de les placer sous un pouvoir unique, par la centralisation de l’appareil gouvernemental. Des entités auparavant relativement autonomes ont été arbitrairement divisées en districts ou stations [69]. Ces nouveaux appareils administratifs étaient dirigés par des administrateurs de district, placés sous l’autorité du gouverneur, la plus haute autorité de la colonie. [70]

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Districts allemands (en rouge) ajoutés à un détail de la « carte tribale du continent africain » de George P. Murdock (1959).
Les traits et les chiffres romains figurent les districts imposés par les autorités coloniales allemandes. Les noms des districts correspondent à la « Carte administrative (avec les bureaux de district) » [Verwaltungskarte mit Bezirksämtern] publiée par Heinrich Schnee dans l’Atlas colonial (Kolonialatlas) en 1920.

Outre ces unités administratives dirigées par des civils, il existait le plus souvent des stations administrées par des militaires. Celles-ci ont surtout été créées là où une conquête avait eu lieu, ou bien là où la population ne se laissait pas facilement soumettre [71]. La troisième catégorie était celle des résidences, une forme d’administration provisoire qui existait surtout dans la partie nord de la colonie. Elles dépendaient pour la plupart de l’armée en raison de la position encore forte du système féodal local, qui ne fût surmonté qu’à partir de 1902 [72].

Pour exercer son pouvoir, l’appareil administratif fut assisté, à partir de 1891, d’une force de police et, à partir de 1894, d’une force militaire dite de protection (« Schutztruppe ») [73]. De 1884 à 1901, les sièges des administrations civile et militaire se trouvaient à Douala.

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Die Schutztruppe für Kamerun und Togo.
Source : Dessin attribué à Richard Knötel (1857-1914), publié dans « Unsere Schutztruppen in Afrika », Bildertafel der Uniformen der Schutztruppen in den Kolonien des Deutschen Kaiserreichs.
Verlag Moritz Ruhl, Leipzig, 1894.

Par un décret du gouverneur Jesko von Puttkamer (1855-1917), ces deux sièges furent transférés à partir de 1901 à Buea, près de Viktoria (aujourd’hui Limbé), de sorte que l’appellation « Cameroun » ne s’appliqua plus uniquement à Douala, mais à toute la colonie [74].

Jusqu’en 1916, il existait 18 districts, six stations militaires et quatre résidences [75]. La domination coloniale ne se consolida pas seulement dans le réaménagement du pays, mais aussi dans les rapports juridiques. Une série de peines a été introduite comme stratégie disciplinaire, souvent basée sur une division raciale de la population coloniale. Les formes de punition les plus courantes pour les « indigènes » comprenaient les châtiments corporels, l’emprisonnement, de durée variable, l’amende ou la peine de mort [76]. Même en dehors du cadre juridique, les châtiments corporels étaient si répandus que le Cameroun était connu sous le nom de « the twenty-five-country » (le pays des vingt-cinq), en référence aux vingt-cinq coups de fouet régulièrement infligés [77]. Ce n’est que par de telles mesures et actions de terreur que 1 560 Européens ou Allemands à peine pouvaient espérer régner sur deux à trois millions de personnes [78].

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Carte postale montrant la station de la mission de Bâle à Bonaku (« Basler Missionsstation in Bonaku »), décorée à gauche de l’aigle et à droite du drapeau de l’empire allemand, et ces mots : « Salutations du Cameroun » (« Gruss aus Kamerun »), édition Gebrüder Metz, Tübingen, vers 1897.

Les écoles étaient utilisées comme « partenaires » et moyens de renforcement de la domination. Les écoles gouvernementales étaient parainnées par l’État allemand. La première a été ouverte en 1888 à Douala avec Theodor Christaller (1863-1896). L’objectif principal de l’école était de fournir des auxiliaires à l’administration locale en leur offrant une formation rudimentaire [79]. Les missions chrétiennes - les baptistes anglais depuis les années 1850, la Mission de Bâle depuis 1886, la Mission catholique pallottine depuis 1890 [80] ainsi que la Mission presbytérienne [81] - ont également joué un rôle important dans la formation d’une nouvelle identité des colonisées. ont également joué un rôle important dans la formation d’une nouvelle identité des colonisées. Elles ont surtout combattu les mœurs locales, qu´elles qualifiaient de diaboliques [82]. Les écoles gouvernementales et missionnaires sont ainsi devenues les lieux où s’est véritablement déroulée la mission dite « civilisatrice », tant au niveau temporel que spirituel, ce qui a profondément ébranlé l’identité des populations autochtones. [83]

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Missions religieuses au Cameroun pendant la période coloniale allemande.
Philippe Rekacewicz, (Source : Atlas der Abwesenheit. Kameruns Kulturerbe in Deutschland — Atlas de l’absence. Le patrimoine culturel du Cameroun en Allemagne, Ed. Reimer, 2023).

En tout, la période coloniale allemande au Cameroun n’aura duré guère plus de 30 à 32 ans, marquée par une violence ininterrompue et des actions de résistance d’une population qui se défendait contre la puissance d’occupation allemande. Ces décennies ont laissé au Cameroun non seulement des traces physiques et psychologiques profondes, mais aussi un vide culturel béant : entre 1884 et 1919, le pays a perdu des dizaines de milliers de biens culturels, dont environ 40 000 sont aujourd’hui « conservés » dans des musées publics allemands. Car la logique coloniale d’appropriation et de dépossession s’est également imposée par le vol massif du patrimoine matériel.

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Origine des fonds camerounais à Stuttgart (Linden-Museum), Berlin (Ethnologisches Museum, anciennement Musée d’ethnologie) et Leipzig (Grassi Museum).
La taille des cercles est proportionnelle au nombre d’objets tels qu’ils sont attribués dans les documentations muséales prises en compte ici (état 2021). Dans la plupart des cas, ces désignations datent de l’époque coloniale et n’ont été que rarement revues depuis. Leur analyse a souvent conduit à des doutes sur leur fiabilité. Le placement des cercles sur ces cartes doit donc être considéré comme une approximation et une invitation à poursuivre les recherches.
Cartographie conçue et réalisée par Philippe Rekacewicz sur la base des données fournies par l’auteur (Source : Atlas der Abwesenheit. Kameruns Kulturerbe in Deutschland — Atlas de l’absence. Le patrimoine culturel du Cameroun en Allemagne, Ed. Reimer, 2023).

La nouvelle délimitation des frontières entre 1911 et 1916 devrait soulever la question de l’origine des biens issus des régions concernées et emportés dans les musées européens. Les expéditions militaires punitives, notamment, n’avaient pas pour seul but d’asservir les territoires et les personnes. Sous le prétexte de punir la résistance des sociétés locales, elles favorisaient le vol par la force et la destruction ciblée de biens culturels. Le travail missionnaire a eu des effets similaires, sous le couvert d’une conversion au christianisme. Des milliers d’objets culturels, sacrés et de pouvoir, ont ainsi été détournés, « achetés », confisqués, enlevés, arrachés, extorqués, détruits. En prenant en 1889 des décisions [84] sur la manière de traiter les biens culturels ramenés des colonies, le Conseil fédéral a légitimé le pillage et la destruction de systèmes culturels entiers.

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Quatre pièces tirées du cahier image de l« Atlas der Abwesenheit. Kameruns Kulturerbe in Deutschland » (Atlas de l’absence. Le patrimoine culturel du Cameroun en Allemagne, Ed. Reimer, 2023), dans la mise en page proposée par les artistes et graphistes Dorothée Billard et Mirjam Kroker. Cette mise en page, voulue par les auteurs de l’Atlas, se démarque explicitement de l’esthétique habituellement utilisée par les musées et le marché de l’art lorsqu’ils reproduisent des objets camerounais, et plus généralement africains. Ici, les informations (souvent approximatives) fournies par les musées, d’une part, et d’autre part les indications de provenance, résultat des recherches menées dans le cadre de l’Atlas, sont mentionnées à la verticale, pour induire une rupture entre « objets » et « appareil critique ». Par ailleurs, les pièces ne sont pas représentées sur fond blanc ou noir, comme de coutume, mais sur un damier de détourage coloré - détourer se disant en allemand « freistellen », soit « rendre libre ».
En haut à gauche : collier royal Nso (LV - p.498), en haut à droite : Cloche de cérémonie avec maillet (XL - p.486), en bas à gauche : tambour à fente de la région de Bansa (IV - p.446), en bas à droite : tabouret, emblème d’un souverain bangwa, (XLIV - p.487).