Tous les types de bibliothèques, les centres et collections d’archives, les médiathèques culturelles pour les enfants, les bibliothèques municipales, universitaires, historiques, les maisons d’édition, les imprimeries, les librairies, les cafés littéraires, ont été massivement et systématiquement ciblées à Gaza dès la semaine qui a suivi les massacres du 7 octobre. Et cela ne s’est jamais arrêté depuis.
Des dizaines de milliers de livres/textes, documents écrits, œuvres, ont disparu. Collections de presse, archives, manuscrits et fonds patrimoniaux, livres pour la jeunesse, manuel scolaires et étudiants, partitions musicales, poèmes. Ou alors ils sont en cours de destruction dans les ruines du bâti bombardé ou miné.
Les bibliothèques n’ont jamais été seulement des collections de livres et d’écrits rassemblés pour l’étude ou la conservation. Elles ont toujours été des lieux de lecture et d’écriture, qui, en cas de conflits, sont aussi là pour nourrir possiblement une dynamique sociale et mondiale pour la paix. Détruire les livres et la lecture à Gaza, c’est donc empêcher sciemment les conditions d’un retour à la paix pour les populations civiles des deux côtés du mur.
Au-delà de la valeur patrimoniale des bâtiments et des collections concernés par la Convention de La Haye pour la protection des biens culturels, les bibliothèques sont aussi des lieux de vie destinés à abriter les plus vulnérables. Les livres et archives sont conservés dans ces « bâtiments désarmés » qui peuvent servir d’abris pour les réfugiés. Et c’est pourquoi il faut aussi les protéger. Protéger l’hospitalité – toutes les hospitalités – offerte par les livres, les écrits et la lecture.
L’initiative Reading in Gaza se place donc résolument du côté de la paix et des populations civiles qui subissent sous les bombes la destruction totale, absolue, de leur environnement habitable. Des destructions de livres, d’écrits, de collections qui cherchent à atteindre les habitantes et les habitants jusque dans leur humanité même – une humanité qui est pourtant la même à Gaza et hors de Gaza.
Initialement le projet Reading in Gaza est né d’un intérêt pour la lecture, les livres, toutes sortes d’écrits, tous types de lectures et d’usages possibles qui en sont faits dans les bibliothèques, dans les centres d’archives, dans les universités, dans les librairies, dans les écoles, les maisons d’édition, dans les imprimeries.
Contre la destruction
Au moyen des bombardements perpétrés contre les écoles, les universités, les bibliothèques, librairies, centres d’archives, maisons d’édition, au moyen du blocus imposé aux habitantes et habitants, l’accès à la lecture a été volontairement détruit à Gaza. Une entreprise politique et militaire criminelle, insupportable, et qui ne doit donc pas être supportée. Une entreprise qui se surajoute à tous les autres crimes qui sont perpétrés en ce moment même contre les vies humaines.
Entreprise criminelle à laquelle nous devons, toutes et tous, résister mondialement avec la plus grande détermination.
La destruction des serveurs informatiques rend aussi impossible la consultation des ressources dématérialisées. Un autre type de lecture anéantie donc. Degré supplémentaire de destruction encore. Bâtiments. Écrits. Ressources numériques. Autre destruction toujours en cours au moment où nous écrivons ce texte.
Toutes ces destructions rendent urgente la mise en œuvre d’actions efficaces et volontaires. Retrouver le livre et les revues. Retrouver tous les écrits. Retrouver les œuvres.
Retrouver les ressources – au moins en ligne avant de les retrouver en papier. Pour poursuivre ses études, en arabe, en français, en anglais. Pour lire des histoires et regarder des images avec les enfants en famille et à l’école. Pour lire quand on est lecteur ou qu’on écrit. Ou tout simplement pour retrouver une « chambre à soi » quand on est simple lecteur et lectrice, ou quand on est écrivain, écrivaine, ou poète.
Nous avons identifié trois axes de travail à partir desquels l’équipe s’engage à travailler dans le sens d’une restauration et d’une reconstruction de la lecture. Toujours en solidarité avec tous les lecteurs, lectrices et leurs familles qui subissent cette guerre sans limites.
Axe 1 — Bibliothèque virtuelle
Recréer les conditions de la lecture via une plate-forme numérique légère consultable sur smartphones où seront accessibles des ressources de lecture pour différents types de publics (enfants, familles, étudiants, apprenants de FLE, etc.).
Il est devenu urgent de se doter de nouveaux moyens de technologies numériques pour surmonter et contourner toutes les destructions et aussi tous les blocus de pensées et de textes. Poser les jalons de la construction d’une Bibliothèque virtuelle à destination de toutes et tous les lectrices et lecteurs en situation de guerre à Gaza. Nous devons restaurer les conditions de l’éducation et de l’instruction, à tous les niveaux de l’école et des études supérieures. Accompagner les étudiants de français en ligne à l’Institut français de Jérusalem dont l’antenne de Gaza a été détruite, et qui sont désormais laissés sans livre aucun. Mais aussi rendre à nouveau possible la lecture aux enfants et aux lecteurs et lectrices qui ne peuvent pas vivre sans les livres.
La construction de cette Bibliothèque virtuelle comporte un volet technique de très grande importance. Elle implique aussi un partage solidaire de ressources multilingues à destination de la jeunesse. Ce partage doit être engagé par les bibliothèques, les universités, les fournisseurs de bouquets numériques, ainsi que les maisons d’édition – au national (France), comme à l’international. Les étudiants de Gaza ne nous ont pas attendus pour créer et se rassembler autour de ce nouveau type contemporain de bibliothèque virtuelle et solidaire, bibliothèque virtuelle en survie, en partageant entre étudiants d’une même promotion ou départements d’universités et d’instituts entièrement détruits des ressources textuelles sous toutes leurs formes via les messageries : à nous en tant qu’institutionnels, libraires et éditeurs de se manifester et de prolonger leurs initiatives.
Axe 2 — État des lieux des destructions
Produire un état des lieux des destructions de livres, bibliothèques, collections d’archives, maisons d’éditions, librairies, imprimeries qui sont en cours dans Gaza en situation de guerre depuis octobre 2023.
Produire un état des lieux le plus complet possible des destructions des lieux de création, production, conservation, stockage et transmission des livres et de l’écrit. État des lieux qui comporte les coordonnées précises de l’histoire et de la destruction de chaque institution ou collection : date de création, de destruction, géolocalisation, historique, collections et activités, documentation (photographique, témoignages, etc.). Cet état des lieux est destiné aussi à évaluer les besoins de la lecture sur place à Gaza pour les étudiantes et étudiants. Une carte comme une réponse qui doit préparer la reconstruction des murs et collections à venir. Cet état des lieux est déjà en cours actuellement. Il s’accomplit en collaboration et en solidarité avec les lectrices et lecteurs Gazaouis sur place ou en exil qui nous guident pour retrouver toutes les informations sur les bâtiments et les collections manquantes. Ils nous guident aussi pour rendre hommage aux employés des bibliothèques et archives assassinés, et plus généralement, à tous les personnels et usagers des livres et de l’écrit qui sont morts et qui sont toujours en train de mourir du fait, des tirs, de la maladie et de la famine organisée.
Axe 3 — Élaboration d’un plaidoyer pour la lecture
Une autre mission est d’élaborer, dans le cadre d’une stratégie de plaidoyer, une mobilisation de tous les mondes du livre et de l’écrit qui sont susceptibles de collaborer et soutenir notre démarche.
Rendre visible et lisible la destruction, c’est aussi cartographier pour éveiller les consciences, pour solliciter la diplomatie du livre et de l’écrit en tant que cours d’action et de résistance à la guerre, enfin, c’est travailler pour la paix.
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