Les Palestiniennes peuvent-iels parler ?

#Palestine #violence #Gaza #Israël #massacre #génocide

8 avril 2024

 

L’attaque menée par le Hamas dans le sud d’Israël le 7 octobre 2023, au cours de laquelle des centaines de personnes ont été tuées, est constamment présentée comme le début d’une violence « sans précédent », tout en effaçant doublement, physiquement et épistémiquement, les plus de 5 000 Palestiniennes tuées, jusqu’en 2022, dans les bombardements de Gaza. Le 7 octobre devient ainsi le point de départ d’une épistémologie israélienne d’un temps supposé universel, tout en marquant une escalade dans la criminalisation de la contextualisation et du refus de l’historicisation.

par Ruba Salih

 

Professeure d’anthropologie au département des arts de l’université de Bologne,
et membre du conseil d’administration d’Insaniyyat, la société des anthropologues palestiniennes.
Article original publié en décembre 2023 sur le blog Allegra Lab avec le titre « Can Palestinian speak ? ».

 

Texte traduit de l’anglais par Isabelle Saint-Saëns
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Il n’y a malheureusement rien de nouveau à affirmer que les peuples opprimés et colonisés ont été, et continuent à être, soumis à une violence épistémique - altérisation, réduction au silence et visibilité sélective - qui les rend inaudibles, ou ne les montre et ne les écoute que dans l’unique cadre de certains points de vue ou registres perceptuels - terroristes, manifestantes, meurtrières, sujets humanitaires – tout en les privant de leurs qualités les plus humaines. La disparition et la déshumanisation fabriquées des Palestiniennes participent, et continuent de participer, de leur élimination physique et de leur effacement en tant que peuple.

Mais les semaines qui ont suivi le 7 octobre 2023 ont placé la barre plus haut quant aux façons inverses et perverses dont les Palestiniennes et Israël peuvent être représentées, discutées et interprétées. Je fais ici référence à une nouvelle épistémologie étroitement liée à un point de vue moral, que le monde entier est invité à respecter, selon laquelle contextualiser et approfondir historiquement sont considérés comme moralement répréhensibles, voire antisémites.

L’idée que le 7 octobre marque le début d’une violence sans précédent universalise le vécu d’un seul acteur, les Israéliennes, tout en effaçant les décennies passées de dures épreuves subies par les Palestiniennes. Plus que jamais, les Palestiniennes ne sont visibles, lisibles et audibles qu’à travers les cadres de la subjectivité et de la sensibilité israéliennes. Iels n’existent que pour protéger Israël, ou pour le détruire. Hors ces deux fonctions assignées, iels n’existent pas et ne peuvent pas parler. Iels sont un excès d’agentivité (excess of agency) comme la subalterne de Spivak [1], ou un peuple « superflu » comme l’a dit Mahmoud Darwich [2] au lendemain du massacre de Sabra et Chatila. Qui plus est, Israël et ses alliés occidentaux persistent à nier, en dépit de nombreuses preuves historiques, que la présence autochtone palestinienne en Palestine a toujours été, au mieux absente de leur regard - un « problème » à gérer et à endiguer -, au pire l’objet d’un nettoyage ethnique et d’un effacement systématiques et persistants visant à concrétiser l’image narcissique (et fausse) d’« une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Pourtant l’effacement des Palestiniennes, aujourd’hui encore à Gaza, est accompli et revendiqué tout en étant simultanément nié.

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Gaza en 2014 : géographie du blocus
Carte adaptée par Passia d’après un document établit par le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires dans les territoires palestiniens occupés.
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Gaza en 2005 à la veille du désengagement israélien.
Carte : Philippe Rekacewicz, avec des relevés réalisés par Nader Abou Daga

Une vérification rapide du mot « Palestine » sur Google Scholar renvoie à un million trois cent mille études, dont près de la moitié écrites dès le milieu des années 1990. Même en admettant qu’une grande partie de ces travaux se situe dans le cadre des savoirs orientalistes et coloniaux et les reproduit, on peut difficilement prétendre que la production scientifique sur les dynamiques de la subalternité et de l’oppression en Palestine soit rare. L’anthropologie, la théorie littéraire et l’histoire ont distingué et détaillé les facettes épistémologiques et ontologiques de l’effacement colonial et postcolonial. On peut donc se demander comment, dans le cas des Palestiniennes, fonctionne ce déni persistant de l’effacement. Nous pourrions recourir à la psychanalyse ou à cette forme particulière de comportement narcissique connue sous le nom de DAVRO - Deny, Attack, and Reverse Victim and Offender (Nier, attaquer et inverser victime et agresseur) [3] - pour comprendre l’actuelle violence épistémique, omniprésente et sournoise, qu’Israël et ses alliés mettent en œuvre. Nier l’obstruction radicale et l’effacement de la vie palestinienne (tout en la concrétisant par le colonialisme, la violence des colons et de l’État, le siège, l’apartheid et la violence génocidaire à Gaza) est la première étape de la manipulation discursive d’Israël et de ses alliés occidentaux. La deuxième étape consiste à attaquer l’historicisation et la contextualisation en les qualifiant de non valables, d’antisémites, de propagande, de discours de haine, d’immoraux, de scandaleux et même de contraires aux valeurs libérales. La dernière étape consiste enfin à inverser la victime et l’agresseur, en présentant Israël, dans la guerre contre Gaza, comme une victime historique réagissant à l’agresseur ; alors même qu’il est exigé qu’Israël, en tant que puissance coloniale et occupante, assume la responsabilité du cycle actuel de violences.

Cela explique en partie pourquoi la violente attaque menée par le Hamas dans le sud d’Israël en octobre dernier, au cours de laquelle 1200 personnes ont été tuées, est constamment présentée comme le début d’une violence « sans précédent », tout en effaçant doublement, physiquement et épistémiquement, les plus de 5000 Palestiniennes tuées, jusqu’en 2022, dans les bombardements de Gaza. Le 7 octobre devient ainsi le point de départ d’une épistémologie israélienne d’un temps supposé universel, tout en marquant une escalade dans la criminalisation de la contextualisation et du refus de l’historicisation.

Depuis le 7 octobre, plusieurs voix - allant de personnalités politiques et d’intellectuelles israéliennes à des journalistes grand public et de gauche - ont condamné toute inscription de Gaza dans l’histoire à long terme du colonialisme, en arguant qu’il s’agirait là d’une justification ignoble de l’assassinat de civils israéliens. Sont considérés comme incitation au terrorisme ou discours de haine moralement répugnant les tentatives d’analyse ou de compréhension dans un cadre historique et politique. Notamment celles qui attirent l’attention sur le vécu des habitantes de Gaza au cours des 16 dernières années (i.e. les conséquences du siège et de l’occupation de longue durée) ; voire celles qui se limitent à affirmer que les événements se déroulent dans un contexte particulier, comme l’a fait le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, en déclarant que le 7 octobre « ne s’est pas produit dans le vide ». Les rares rapports des médias qui rendent compte des conditions désastreuses dans lesquelles vivent les Palestiniennes à Gaza en mentionnent à peine les raisons. Nous apprenons par exemple que ce sont pour la plupart des réfugiées, qu’iels sont au chômage et que 80 % d’entre elleux dépendent de l’aide, à un moment où les camions d’aide humanitaire de ces dernières semaines sont jugés insuffisants par rapport au nombre de ceux entrés avant le 7 octobre. Il est étonnant de constater que l’occupation israélienne, qui dure depuis 56 ans, et le siège de Gaza, qui dure depuis 17 ans, ne sont pas mentionnés comme causes essentielles de la destruction de l’économie, du chômage et de la dépendance à l’égard de l’aide ; le public est donc amené à penser que ces calamités sont le fait des Palestiniennes elleux-mêmes.

Dans d’autres domaines, nous constatons un effort similaire pour empêcher de replacer la Palestine dans son contexte colonial. Prenons l’exemple des nombreux et nombreuses théoriciennes critiques qui, en ce qui concerne les Palestiniennes, ont fait abstraction de l’analyse de Franz Fanon sur la violence coloniale. Nommer le contexte de la violence coloniale et les traumatismes intergénérationnels et permanents vécus par les Palestiniennes est interprété comme une corruption morale, qui consiste à ignorer les traumatismes israéliens et justifie la perte de vies israéliennes. Une variante de l’argument qui fait référence au contexte historique soit repousse les arguments de Fanon à la marge, soit soutient que l’existence d’une autorité palestinienne rend impossible d’appliquer l’analyse de Fanon à la Palestine ; ce qui revient à nier les effets de la violence que les Palestiniennes, en tant que sujets colonisés, ont endurée et continuent d’endurer du fait de l’occupation, de l’apartheid et du siège israéliens.

Mais l’une des formes les plus déconcertantes de « gaslighting » [4] est peut-être cette exigence selon laquelle les Palestiniennes devraient - et pourraient - surseoir à leur condition de subordination et leurs blessures psychiques et physiques, pour considérer comme leurs les sentiments et le chagrin de celleux qui les ont commises. En fait, la question du deuil a été portée à l’attention du monde entier presque exclusivement comme une question éthique et morale en réaction à la perte de vies israéliennes. Les Palestiniennes qui acceptent de passer à la télévision se voient constamment demander s’iels condamnent l’attentat du 7 octobre, avant même d’oser parler de leur longue histoire de perte et de dépossession, et littéralement au moment où leurs familles, anéanties par des bombardements dévastateurs, gisent encore sous les décombres. L’ambassadeur de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) au Royaume-Uni, Hussam Zomlot, a perdu des membres de sa famille ; mais Kirsty Wark [5] lui a demandé à l’écran de « condamner le Hamas ». Pour le dire autrement, peut-on seulement imaginer qu’un journaliste demande à des otages israéliennes en captivité s’iels condamnent les bombardements israéliens et la guerre contre Gaza, comme condition préalable pour parler et être entendues ?

« Condamner » devient la condition pour que les Palestiniennes soient compris.es et entendu.es en tant qu’êtres humains, la preuve qu’iels partagent l’idée universelle que toute vie humaine est sacrée, au moment même où la sacralité de la vie humaine leur est violemment interdite et où iels expérimentent, avec une brutalité aveuglante, que leur existence en tant que peuple ne compte pour aucune de celleux qui ont le pouvoir d’arrêter le carnage. Cet impératif confond en toute mauvaise foi le principe selon lequel les vies devraient avoir une valeur égale avec une réalité qui, pour les Palestiniennes, est clairement vécue comme le contraire de ce postulat. Israël, en revanche, se voit accorder des « circonstances atténuantes » pour soigner son propre traumatisme en menant contre des civils l’une des attaques les plus aveugles et les plus féroces depuis des décennies, supérieure par son intensité et son taux de mortalité aux ravages en Afghanistan, en Irak et en Syrie, selon le New York Times. Près de 20 000 personnes - pour la plupart des enfants, des femmes et des personnes âgées - ont été bombardées (en trois mois de guerre), alors qu’elles se trouvaient dans leurs maisons ou leurs abris, qui ont été rasés et détruits au bulldozer ; un assaut qui n’épargne ni les médecins, ni les patientes, ni les journalistes, ni les universitaires, ni même les otages israéliennes, et qui vise à rendre Gaza invivable pour les survivantes.

Seuls l’histoire et le contexte d’Israël sont jugés comme pouvant être évoqués et admissibles, face à l’histoire et au contexte de la vie des Palestiniennes.

Revenons à la question de la « moralité », souvent invoquée. Dans les commentaires et les articles d’opinion de ces dernières semaines, on nous dit que toute mention du contexte des attaques du 7 octobre met en péril la capacité même d’être compatissant ou moral. Qu’il s’agisse du gouvernement israélien, qui affirme que la machine à tuer à Gaza est justifiée par des raisons morales - et que la contextualisation et l’historicisation sont une distraction ou une hérésie par rapport à cet impératif moral - ou de celleux qui suggèrent qu’Israël devrait modérer sa violence contre les Palestiniennes - comme le chroniqueur du New York Times Nicholas Kristof qui a écrit que « le Hamas a déshumanisé les Israéliennes, et nous ne devons pas déshumaniser les innocentes à Gaza » : toustes attribuent à Israël un motif moral supérieur, pré-politique ou a-politique. En outre, le 7 octobre est censé avoir réveillé la longue souffrance historique des Juifves et le traumatisme de l’Holocauste - et c’est ainsi qu’il est ressenti. Mais qu’est donc l’invocation de l’Holocauste - et de l’expérience historique de l’antisémitisme européen - si ce n’est un effort clair de contextualisation historique et morale ? Dans cette opération, la subjectivité et la sensibilité israéliennes se situent au-dessus de l’histoire et se voient attribuer le monopole de la moralité, le 7 octobre devenant à la fois un fait a-historique et méta-historique. Les Palestiniennes se voient ainsi accorder la permission d’exister, sous réserve de correspondre à l’une des deux agentivités qui leur sont assignées : gardien de la vie israélienne ou sujet colonisé. C’est ce que veut dire le président israélien Herzog lorsqu’il déclare qu’il n’y a pas d’innocentes à Gaza : « C’est toute une nation qui est responsable. Cette rhétorique selon laquelle les civils ne sont pas conscients, pas impliqués, n’est absolument pas vraie. Ils auraient pu se soulever, ils auraient pu se battre contre ce régime diabolique ». Les dizaines de milliers de mortes palestiniennes ne relèvent donc pas de la responsabilité d’Israël. Les Palestiniennes sont responsables de leur propre disparition, pour n’avoir pas « combattu le Hamas » afin de protéger les Israéliennes. Les victimes israéliennes, dont des centaines de soldats, sont, en revanche, toutes des civils par nature, et bénéficient de la qualité d’innocentes. C’est dans ce contexte que le ministre du patrimoine Amichai Eliyahu, du parti au pouvoir d’extrême droite d’Itamar Ben Gvir, peut suggérer de bombarder Gaza ou d’en éliminer toustes les habitantes : « Ils peuvent aller en Irlande ou dans les déserts, les monstres de Gaza devraient trouver une solution par eux-mêmes ». Ne nous méprenons pas en concédant qu’il ne s’agit peut-être que d’un fantasme, d’un désir d’élimination : le Guardian et les magazines d’appel +972/Local Call ont fourni des preuves effrayantes que les civils palestiniens à Gaza ne sont pas des dommages « collatéraux », mais que ce qui est à l’œuvre est bien une usine d’assassinat de masse, grâce à un système d’intelligence artificielle sophistiqué générant des centaines de cibles non vérifiées pour éliminer le plus grand nombre de civils possible.

La question de savoir si les Palestiniennes sont dignes de vivre ou de mourir dépend donc de leur acceptation active ou de leur refus de rester colonisées. Toutes tentatives de sortir de ce piège - que ce soit par des attaques violentes comme le 7 octobre ou par des tactiques civiles pacifiques telles la désobéissance, le boycott et le désinvestissement, le respect du droit international, les marches pacifiques, les grèves de la faim, la résistance populaire ou culturelle - se valent et, selon le principe du gaslighting, seront rejetées comme évidences de la nature violente inhérente aux Palestiniennes prouvant qu’iels ont besoin d’être apprivoisées ou éliminées.

On pourrait être poussé à croire que la déshumanisation et la logique d’élimination des Palestiniennes sont une réaction à la douleur, au chagrin et au choc générés par les conséquences traumatiques et émotionnelles du 7 octobre. Mais tel n’est pas l’avis de l’histoire : l’assignation des Palestiniennes à une sphère non humaine, voire non vivante, est profondément ancrée dans le discours public israélien. Le point de vue d’un peuple cherchant à se libérer de l’occupation et du siège a toujours été inversé et catalogué comme « terreur et menace » pour l’État et la société israéliens, alors qu’il s’agit d’une menace pour leurs plans coloniaux d’expansion ou d’enfermement, que ces derniers soient conçus par la volonté divine ou soutenus par un imaginaire colonialiste séculaire. Dans la mesure où les « terroristes » sont engendrées par des serpents et des bêtes sauvages, comme l’affirme la législatrice israélienne Ayelet Shaker, iels doivent être exterminées. Ses propos méritent d’être cités, car ils anticipent avec lucidité la dévastation actuelle de Gaza : « Derrière chaque terroriste se trouvent des dizaines d’hommes et de femmes sans lesquels il ne pourrait pas se livrer au terrorisme. Ce sont tous des combattants ennemis, et leur sang sera sur toutes leurs têtes ». Elle a insisté sur l’assassinat de toustes les Palestinienes, femmes, hommes et enfants, et sur la destruction de leurs maisons, avant d’ajouter : « Ils doivent disparaître, tout comme les maisons dans lesquelles ils ont élevé les serpents. Sinon, d’autres petits serpents y seront élevés. Ils doivent mourir et leurs maisons doivent être démolies pour qu’ils ne puissent plus produire d’autres terroristes ». Il ne s’agit pas d’une voix isolée. En 2016, le Premier ministre Netanyahou a affirmé qu’il fallait construire des clôtures et des murs tout autour d’Israël pour le défendre contre les « bêtes sauvages » et, dans ce contexte Giora Eiland, général israélien à la retraite et ancien chef des services de renseignement, dans une opinion parue dans Yedioth Aharonoth le 19 novembre 2023, soutient que toustes les Palestiniennes de Gaza doivent mourir d’une maladie qui se propage rapidement et que toutes les infrastructures doivent être détruites, tout en continuant à affirmer qu’Israël a une position morale plus élevée : « Nous disons que Sinwar [6] est si maléfique que si tous les habitants de Gaza meurent cela l’indiffère. Cette présentation n’est pas exacte, car qui sont les »pauvres« femmes de Gaza ? Ce sont toutes les mères, les sœurs ou les épouses des meurtriers du Hamas », ajoutant : « Et non, il ne s’agit pas de cruauté pour la cruauté, puisque nous ne voyons pas la souffrance de l’autre partie comme une fin, mais comme un moyen ».

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Matrice de l’occupation israélienne en Palestine (Cisjordanie).
cartes : Philippe Rekacewicz, octobre 2021.

Voir aussi la carte des réfugiés palestiniens au Proche-Orient

Mais ne nous y trompons pas, l’assignation des Palestinienes à une place en dehors de l’histoire et de l’humanité remonte à loin et est intrinsèque à la création d’Israël. Dès le début du projet colonial de 1948, les Palestiniennes, en tant que peuple indigène sur cette terre, ont été déshumanisées pour pouvoir être effacé.es, comme d’autres projets coloniaux visaient à transformer les colons en nouveaux indigènes. L’élimination des Palestiniennes ne s’est pas limitée au déplacement physique, à la destruction et à la modification écologique profonde et étendue du paysage de la Palestine pour l’adapter à la nouvelle identité israélienne. Des personnalités israéliennes de premier plan ont établi une équivalence directe entre la vie palestinienne d’une part et la non-vie d’autre part. Ainsi Joseph Weitz, un juif polonais installé en Palestine en 1908 qui a siégé dans les premier et deuxième comités de transfert (1937-1948) créés pour traiter le « problème arabe » (comme on définissait alors les Palestiniennes indigènes), parle dans ses journaux des Palestiniennes comme d’une unité primitive de vie humaine et non-humaine [7]. Les Palestiniennes et leur habitat étaient, selon lui, « grouillants d’hommes et de bêtes », jusqu’à ce que leur destruction par rasage en 1948 en fasse une « vie fossilisée », pour reprendre les termes de Weitz. Une fois fossilisé, le paysage pourrait donc être visualisé comme un paysage vide et stérile (l’infâme désert), animé et sauvé par l’arrivée des colons juifs.

Les pièges de DARVO (Denying Attacking and Reversing Victim and Offender) ont été dévoilés. Nous avons maintenant désespérément besoin de réorienter la boussole morale du monde en exposant les processus entrelacés d’humanisation et de déshumanisation des Israéliennes juifves et des Palestiniennes.

Situer les événements dans le contexte et la longue durée des incommensurables injustices infligées aux Palestiniensne depuis 1948 - qui ont pris une ampleur inimaginable avec la guerre actuelle contre Gaza - est non seulement impératif sur le plan éthique, mais aussi urgent sur le plan politique. C’est l’unique façon pour commencer à sortir non seulement des conditions qui favorisent la violence, les massacres et les génocides, mais aussi pour mettre en œuvre le principe, pour l’instant encore fictif, selon lequel les vies humaines ont une valeur égale.

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