« Notre hémisphère » : de la doctrine Monroe au corollaire Trump, la métagéographie au service des ambitions politiques

#cartographie #géographie #métagéographie #continentalisme #hémisphérisme #impérialisme

17 janvier 2026

 

Loin d’être un simple découpage du globe, « l’ hémisphère occidental » constitue une construction géographique durable, mobilisée depuis la doctrine Monroe pour légitimer les ambitions politiques des États-Unis. En retraçant sa généalogie cartographique et géopolitique, cet article montre comment une catégorie spatiale devient un instrument de pouvoir.

par Vincent Capdepuy

Docteur en géographie, professeur d’histoire et géographie (académie de La Réunion).
Auteur notamment de Chroniques du bord du monde : histoire d’un désert entre Syrie, Irak et Arabie (Payot, 2021)
et Le Monde ou rien : histoire d’un concept géographique (PUL, 2023).
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Post du secrétariat d’Etat sur X, 5 janvier 2026

Le 5 janvier 2026, sur le réseau X, le département d’État américain a publié une photo du président Donald Trump avec ce commentaire laconique : « This is OUR Hemisphere, and President Trump will not allow our security to be threatened. », (« Ceci est NOTRE hémisphère, et le Président Trump ne permettra pas que notre sécurité soit menacée. »).

Deux jours auparavant, les forces militaires états-uniennes étaient intervenues illégalement au Venezuela pour capturer le président Nicolàs Maduro. Cette intervention, justifiée par la défense de « leur » hémisphère, a pu surprendre en Europe. Pourtant, elle s’inscrit dans une longue tradition géopolitique, celle de la doctrine Monroe, réactivée et radicalisée par un « corollaire Trump ». Pour mieux comprendre la portée de ce principe, il faut revenir sur ce qu’est un hémisphère – une notion en apparence simple, mais en réalité chargée d’histoire, de géographie et de pouvoir.

Un hémisphère est une chose assez simple a priori, c’est une demi-boule, une moitié du globe terrestre. Le découpage le plus courant est celui en hémisphère Nord (ou boréal/septentrional) et hémisphère Sud (ou austral), qui renvoie à une réalité cosmographique. La sphère terrestre est traversée par le plan équatorial, qui est perpendiculaire à l’axe de rotation du globe. L’équateur, qui est la ligne à équidistance des deux pôles, en est le tracé le plus familier, même s’il peut être trompeur car confondu avec l’équateur thermique, fluctuant au fil des saisons. Il ne peut pas être confondu non plus avec la ligne Nord-Sud, qui renvoie des réalités géoéconomiques et plus encore géopolitiques héritées de la colonisation, et qui sinue à la surface du globe.

Contrairement à une idée reçue, le découpage en deux hémisphères n’est pas si naturel : il peut aussi résulter de choix géométriques, politiques ou culturels. Et de fait, depuis le XVIe siècle, d’autres découpages ont été cartographiés, avec des projections variées (Palsky, 2017).

Le De orbis situ ac descriptione, de Franciscus Monachus, édité à Anvers en 1524, s’ouvre sur deux petits globes imprimés en vis-à-vis : à gauche, un globe qui représente l’Eufrasie (« cet hémisphère du monde obéit au roi du Portugal ») ; à droite, un autre globe, représentant l’Amérique (« cet hémisphère du monde obéit au roi d’Espagne »). Les titres font référence au partage du Monde en deux par divers traités, dont le dernier en date est celui de Tordesillas (1494) [1].

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Hec orbis hemisphærium cedit regi Lusitaniæ / Hec orbis hemisphærium cedit regi Hispaniæ
Franciscus Monachus, De orbis situ ac descriptione, Anvers, 1524
Bibliothèque nationale de France

Dans les années 1690, Pierre Moullart-Sanson publie différentes manières de représenter le globe terrestre « en deux plan-hémisphères » en divisant le globe en un « hémisphère oriental » et un « hémisphère occidental » selon le « 1er méridien » et le « 180e méridien ». Les projections bi-hémisphériques sont restées très en vogue jusqu’au XIXe siècle, avant d’être éclipsées par des projections plus globales. Alors que la notion d’hémisphère oriental est tombée en désuétude, sans doute parce qu’incompatible avec la métagéographie de l’Europe comme pôle de l’Occident, la notion d’hémisphère occidental est très usuelle aux États-Unis.

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Hémisphère occidental du globe terrestre / Hémisphère oriental du globe terrestre
Pierre Moullart-Sanson, années 1690
Bibliothèque nationale de France

En 1753, Nicolas Antoine Boulanger dans Nouvelle mappemonde dédiée au progrès de nos connaissances a proposé une cartographie du Monde avec un « hémisphère maritime » et un « hémisphère terrestre ». Depuis, divers géographes ont tenté de localiser avec précision ce « pôle continental ». La dernière proposition le situerait vers 47° N, 2° O, quelque part sur l’ancienne île de Bouin, dans le marais de Breton (Tan et al., 2016).

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Hémisphère maritime / hémisphère terrestre
Nicolas Antoine Boulanger , Nouvelle mappemonde dédiée au progrès de nos connaissances, Anvers, 1753
Bibliothèque nationale de France

Plus récemment, en 2015, Bil Rankin a proposé une autre projection bi-hémisphérique, avec « l’hémisphère humain » et « l’autre ». Il s’en explique. Le premier représente environ 93% de la population mondiale en 2000 et son centre se situerait en Suisse occidentale, approximativement à 46,5°N, 7°E. Sans surprise, ajoute-t-il, l’hémisphère humain ressemble assez à l’hémisphère terrestre ; la principale différence réside dans le fait que l’hémisphère humain comprend une plus grande partie de l’Asie du Sud-Est et une plus petite partie de l’Amérique du Sud. Ce qui l’amène à une concession intéressante : « Il semblerait donc que l’eurocentrisme ait finalement une certaine justification, du moins géographiquement. Tant pis [2]. »

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L’hémisphère humain / L’autre
Bill Rankin, Human Hemisphere, 2015
Radical Cartography

S’inspirant d’Élisée Reclus, on pourrait conclure qu’à la surface d’une sphère, le centre est potentiellement partout, et la circonférence nulle part [3]. Tous les hémisphères sont imaginables. C’est sans doute vrai dans un monde anarchiste et polycentrique. Ça l’est moins dans notre monde.

En novembre 2025, a été publié aux États-Unis un document important présentant la nouvelle stratégie de sécurité nationale [4]. À la question « What do we want in and from the world ? », « Que voulons-nous dans et du monde ? », la première réponse était :

We want to ensure that the Western Hemisphere remains reasonably stable and well-governed enough to prevent and discourage mass migration to the United States ; we want a Hemisphere whose governments cooperate with us against narco-terrorists, cartels, and other transnational criminal organizations ; we want a Hemisphere that remains free of hostile foreign incursion or ownership of key assets, and that supports critical supply chains ; and we want to ensure our continued access to key strategic locations. In other words, we will assert and enforce a “Trump Corollary” to the Monroe Doctrine. »

 
« Nous voulons garantir que l’hémisphère occidental demeure suffisamment stable et bien gouverné pour prévenir et décourager les migrations massives vers les États-Unis ; nous voulons un hémisphère dont les gouvernements coopèrent avec nous contre les narcoterroristes, les cartels et autres organisations criminelles transnationales ; nous voulons un hémisphère qui reste libre de toute incursion étrangère hostile ou de toute prise de contrôle de ses actifs clés, et qui soutient les chaînes d’approvisionnement essentielles ; et nous voulons garantir notre accès continu aux sites stratégiques clés. En d’autres termes, nous affirmerons et appliquerons un “corollaire Trump” à la doctrine Monroe . »

Le document est clair : l’hémisphère occidental doit rester « stable, bien gouverné et libre de toute ingérence étrangère », tout en garantissant l’accès aux ressources stratégiques et la lutte contre les « menaces » (migrations, narcotrafic, etc.). Cette formulation reprend les principes de 1823 et de 1904, mais avec une radicalité inédite.
 
En 1808, le Président Thomas Jefferson, dans une lettre au gouverneur de Louisiane, écrivait déjà : « Nous considérons leurs intérêts [de Cuba et du Mexique] et les nôtres comme étant les mêmes, et l’objectif des deux doit être d’exclure toute influence européenne de cet hémisphère [to exclude all European influence from this hemisphere] [5].” Mais cette politique n’a vraiment été formulée et affirmée qu’une quinzaine d’années plus tard. Le 2 décembre 1823, le président des États-Unis James Monroe, dans un message adressé au Congrès et au Sénat, mit en garde les puissances européennes contre toute intervention en Amérique dans le contexte de la décolonisation des pays d’Amérique latine. James Monroe ne dit jamais « notre hémisphère », comme Trump, mais trois fois, il parle de « cet hémisphère » (« this hemisphere ») – sans que cela puisse laisse de place à quelque doute que ce soit : on comprend très bien qu’il fait référence à l’hémisphère occidental, selon un découpage très usuel à l’époque.

We owe it, therefore, to candor and to the amicable relations existing between the United States and those powers to declare that we should consider any attempt on their part to extend their system to any portion of this hemisphere as dangerous to our peace and safety. With the existing colonies or dependencies of any European power we have not interfered and shall not interfere, but with the Governments who have declared their independence and maintained it, and whose independence we have, on great consideration and on just principles, acknowledged, we could not view any interposition for the purpose of oppressing them, or controlling in any other manner their destiny, by any European power in any other light than as the manifestation of an unfriendly disposition toward the United States. »

 
« Par conséquent, par souci de franchise et compte tenu des relations amicales qui existent entre les États-Unis et ces puissances [européennes], nous devons déclarer que nous devrions considérer toute tentative de leur part d’étendre leur système à une quelconque partie de cet hémisphère comme dangereuse pour notre paix et notre sécurité. Nous ne sommes pas intervenus et n’interviendrons pas dans les colonies ou dépendances existantes des puissances européennes. Mais concernant les gouvernements qui ont proclamé et maintenu leur indépendance, et dont nous avons reconnu l’indépendance après mûre réflexion et en nous fondant sur des principes justes, nous ne saurions interpréter toute intervention d’une puissance européenne visant à les opprimer ou à contrôler leur destin de quelque manière que ce soit autrement que comme la manifestation d’une hostilité envers les États-Unis . »

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His hat is in the ring (comprendre : « Il est entré en lice »)
Minneapolis Journal, 2 août 1912

Le 6 décembre 1904, le Président Theodore Roosevelt adressa un message au Congrès dans lequel il ajouta un corollaire à la doctrine Monroe, justifiant l’intervention possible des États-Unis dans les pays de l’« hémisphère occidental » – l’expression, cette fois-ci, est explicite.

It is not true that the United States feels any land hunger or entertains any projects as regards the other nations of the Western Hemisphere save such as are for their welfare. All that this country desires is to see the neighboring countries stable, orderly, and prosperous. Any country whose people conduct themselves well can count upon our hearty friendship. If a nation shows that it knows how to act with reasonable efficiency and decency in social and political matters, if it keeps order and pays its obligations, it need fear no interference from the United States. Chronic wrongdoing, or an impotence which results in a general loosening of the ties of civilized society, may in America, as elsewhere, ultimately require intervention by some civilized nation, and in the Western Hemisphere the adherence of the United States to the Monroe Doctrine may force the United States, however reluctantly, in flagrant cases of such wrongdoing or impotence, to the exercise of an international police power.  »

 
« Il est faux d’affirmer que les États-Unis nourrissent une quelconque convoitise territoriale ou envisagent des projets à l’égard des autres nations de l’hémisphère occidental, si ce n’est pour leur bien-être. Ce pays souhaite simplement voir ses voisins stables, ordonnés et prospères. Tout pays dont le peuple se conduit bien peut compter sur notre amitié sincère. Si une nation démontre qu’elle sait agir avec une efficacité et une décence raisonnables en matière sociale et politique, si elle maintient l’ordre et honore ses obligations, elle n’a rien à craindre de l’ingérence des États-Unis. Des agissements répréhensibles chroniques, ou une impuissance entraînant un relâchement général des liens de la société civilisée, peuvent, en Amérique comme ailleurs, nécessiter en fin de compte l’intervention d’une nation civilisée. Dans l’hémisphère occidental, l’adhésion des États-Unis à la doctrine Monroe peut les contraindre, même à contrecœur, dans les cas flagrants d’agissements répréhensibles ou d’impuissance, à exercer un pouvoir de police international . »

Enfin, le 2 décembre 2025, le Président Donald Trump a, à son tour, ajouté un corollaire à la doctrine Monroe.

Today, my Administration proudly reaffirms this promise under a new “Trump Corollary” to the Monroe Doctrine : That the American people-not foreign nations nor globalist institutions will always control their own destiny in our hemisphere. […] My Administration is also halting the flow of deadly drugs flowing through Mexico, ending the invasion of illegal aliens along our southern border, and dismantling narcoterrorist networks all across the Western Hemisphere. To defend our Nation’s workers and industries, I recently secured historic trade deals with El Salvador, Argentina, Ecuador, and Guatemala, allowing greater and more streamlined market access. Reinvigorated by my Trump Corollary, the Monroe Doctrine is alive and well-and American leadership is coming roaring back stronger than ever before.  »

 
« Aujourd’hui, mon administration réaffirme fièrement cette promesse sous un nouveau “corollaire Trump” à la doctrine Monroe : le peuple américain – et non les nations étrangères ni les institutions mondialistes – contrôlera toujours son propre destin dans notre hémisphère. […] Mon administration s’emploie également à stopper le trafic de drogues mortelles transitant par le Mexique, à mettre fin à l’afflux d’immigrants clandestins à notre frontière sud et à démanteler les réseaux narcoterroristes dans tout l’hémisphère occidental. Afin de défendre les travailleurs et les industries de notre pays, j’ai récemment conclu des accords commerciaux historiques avec le Salvador, l’Argentine, l’Équateur et le Guatemala, permettant un accès plus large et plus simple aux marchés. Revigorée par mon corollaire Trump, la doctrine Monroe est plus vivante que jamais et le leadership américain revient en force . »

Si la politique menée par le président des États-Unis frappe par sa violence, par son unilatéralisme et plus encore par une forme de désinvolture, il n’est pas difficile de trouver quelques précédents à l’intervention états-unienne au Venezuela. Quant à la prégnance de la conception de l’hémisphère occidental comme pré carré états-unien, elle n’a fait que se renforcer depuis un quart de siècle.

En 1999, au sein du département d’État, le bureau des Affaires de l’hémisphère occidental a succédé au bureau des Affaires interaméricaines qui avait en charge l’Amérique latine et les Caraïbes. Le Canada, jusqu’alors rattaché au bureau des Affaires européennes et eurasiatiques, fut en quelque sorte « rapatrié ».

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Hémisphère occidental
Insigne du United States Army Western Hemisphere Command

En 2001, a été créée une direction des Affaires de l’hémisphère occidental au sein du Conseil de sécurité nationale (NSC), organe de consultation en matière de politique extérieure auprès de la présidence des États-Unis.

Plus récemment, le 5 décembre 2025, jour anniversaire de la doctrine Monroe, l’armée a été partiellement réorganisée avec la création d’un commandement militaire pour l’hémisphère occidental (U.S. Army Western Hemisphere Command, USAWHC).

Ce ne sont là que quelques éléments, mais qui permettent de remettre en perspective, au moins partiellement, le propos de Trump. Lorsqu’il dit « Ceci est NOTRE hémisphère. », cela peut surprendre en France, c’est brutal, mais cela n’a rien de fantasque. Donald Trump ne fait ainsi que reprendre une conception ancienne : celle d’un espace réservé, où les États-Unis entendent exercer une souveraineté sans partage. Elle s’inscrit dans une continuité historique où la géographie sert d’outil de légitimation. Dans cette perspective hémisphérique et continentaliste [6], une mainmise sur le Groenland en serait une suite logique, quoiqu’autrement disruptive sur le plan des relations internationales : une véritable ice party.

En cela, Trump prend totalement le contrepied de ce que certains ont appelé l’hésmiphérisme [7], à savoir l’ambition d’un régionalisme panaméricain fondé sur le respect de normes communes et sur le dialogue...

↬ Vincent Capdepuy

Bibliographie

 
  • Javier Corrales & Richard E. Feinberg, « Regimes of Cooperation in the Western Hemisphere : Power, Interests, and Intellectual Traditions », International Studies Quarterly, vol. 43, n° 1, mars 1999, pp. 1-36.
  • Gilles Palsky, « Une cartographie des Lumières : la Nouvelle mappemonde dédiée au progrès de nos connaissances de Nicolas-Antoine Boullanger (1753) », Comité Français de Cartographie, n° 234, décembre 2017, pp. 81-90.
  • Arjun Tan, Almuatasim Alomari & Marius Schamschula, « The Earth Hemispheres and their Geoid Elevations », International Journal of Oceans and Oceanography, vol. 10, no 2,‎ 2016, pp. 161–171.
  • Arthur P. Whitaker, The Western Hemisphere Idea : Its Rise and Decline, Ithaca, Cornell University Press, 1954.