Introduction
« Le ministre des Outre-mer, il ne comprend rien à nos problèmes ! » — Cette phrase, prononcée par une jeune femme autochtone kali’na de Guyane après une rencontre avec le ministre le 16 mai 2023, symbolise les difficultés que rencontrent les communautés autochtones face aux projets d’aménagement du territoire promus par l’État. Comment peuvent-elles être entendues, comprises et prises en compte dans des projets qui suivent des procédures administratives pensées pour et par la France hexagonale, et de ce fait inadaptées au contexte guyanais ?
Nous décrivons dans cet article une démarche de cartographie participative réalisée avec des membres de la communauté guyanaise autochtone kali’na d’at’opo wɨpɨ (aussi appelé « village Prospérité » en français). Le village Prospérité est situé dans l’Ouest guyanais, à une quinzaine de kilomètres à l’est de Saint-Laurent du Maroni, dans la forêt qui borde la route nationale 1. Cette démarche cartographique se situe dans un contexte de conflit d’usage entourant le déploiement d’une centrale photovoltaïque destinée à produire de l’hydrogène permettant d’alimenter le réseau électrique régional — nommée Centrale électrique de l’Ouest guyanais (CEOG) — sur un espace forestier situé à proximité du village (moins de deux kilomètres) et opposant les villageoises et leurs soutiens aux industriels et autorités publiques.
La parcelle destinée à la centrale mesure 140 hectares et a été attribuée en 2017 à l’entreprise CEOG par l’Office National des Forêts. L’installation de la centrale et de ses champs de panneaux solaires a nécessité la coupe rase d’arbres et l’artificialisation d’une partie des sols sur plus de 75 hectares.
La surface sur laquelle s’effectuent les opérations d’abattage des arbres n’est pas le seul enjeu lié à ce projet. Cet espace s’inscrit au sein de territoires utilisés de longue date par des peuples autochtones qui y ont laissé des traces - ténues mais bien réelles - témoignant d’une présence très antérieure à l’arrivée des Françaises dans l’Ouest guyanais [1]. Une portion de l’espace prévu par le projet est couvert par une forêt, située au cœur d’un territoire que la communauté kali’na d’at’opo wɨpɨ s’est approprié tant dans ses pratiques que sur le plan symbolique. L’espace forestier est en effet utilisé dans les activités quotidiennes, notamment pour assurer une partie de l’alimentation (chasse, pêche, abattis, etc.).
Inquiète des dégâts consécutifs à la transformation de cet espace forestier en un projet industriel, la communauté s’est organisée et s’est battue de 2021 à 2024 pour obtenir le déplacement du projet dans des espaces déjà défrichés, situés à l’ouest de Prospérité. C’est par exemple le cas d’une parcelle dédiée à la construction d’une cité judiciaire et de la nouvelle prison de haute sécurité (photo ci-dessous) promise par le ministre de la Justice Gérald Darmanin, espace que les villageoises avaient identifié comme possible « espace de repli » pour le projet de centrale.
Concernant le terrain choisi pour le projet énergétique, la communauté dénonce deux problèmes. Tout d’abord, le choix de la parcelle a été réalisé sans prendre en considération le village kali’na et sans aucune consultation de l’ensemble de la communauté. Ensuite, les dommages liés à l’implantation de la centrale sur cette parcelle risqueraient de mettre en danger son mode de vie et l’intégrité de son territoire.
La démarche de cartographie participative présentée ici s’inscrit dans le contexte des négociations menées par le village face aux acteurs industriels et aux autorités publiques, et qui ont échoué en mai 2023. Elle a été proposée comme une solution possible pour sortir de l’impasse.
J’ai coordonné cette initiative au cours d’une mission de recherche de cinq mois (mars à juillet 2023), dont quatre mois « d’observation participante » au village Prospérité. Ce projet est l’objet d’un mémoire de master en géographie à l’Institut d’Urbanisme et de Géographie Alpine de l’Université Grenoble Alpes.
Cet article présente d’abord le complexe contexte foncier dans lequel s’insère le projet CEOG ; il détaille ensuite les conditions d’émergence de la démarche cartographique, puis rappelle l’élaboration concrète de la carte et ses différentes utilisations ; enfin, il conclut en discutant des possibilités offertes par la cartographie participative pour améliorer le dialogue entre des parties ne partageant ni la même conception, ni la même compréhension du monde.
Un projet énergétique contesté en pays kali’na
Avant l’arrivée des colons au XVIIe siècle, l’aire territoriale des Kali’na s’étendait sur le littoral du plateau des Guyanes, entre les fleuves Approuague — à l’est de l’actuelle Guyane et Orénoque — au Venezuela [2]. Après une période de résistance contre les envahisseurs européens au XVIIe siècle [3], les Kali’na vivant dans l’actuelle Guyane, éprouvés par les épidémies et les guerres, se replient dans l’ouest guyanais. Ce recul s’effectue d’abord entre Kourou et la rive surinamienne du fleuve Maroni [4] ; puis, au XVIIIe siècle, entre les côtes des fleuves Mana et Maroni, face à l’avancée de l’implantation coloniale française vers l’ouest [5].
À cette époque, comme l’explique Collomb (2020), les Kali’na déplacent tour à tour leurs villages de part et d’autre du fleuve Maroni, en fonction des problèmes causés par les administrations coloniales française ou hollandaise. Il souligne que le développement de la colonie dans l’ouest guyanais à partir du XIXe siècle, puis les stratégies de sédentarisation mises en place par l’État français durant le XXe siècle, limiteront peu à peu la mobilité collective des Kali’na. À la fin des années 1980, la guerre civile surinamienne entraîne une réactivation de ces migrations trans-fluviales [6]. Fuyant la violence des combats, les familles kali’na traversent du côté français ; certaines s’installent dans des villages kali’na existants, d’autres en implantent de nouveaux, comme c’est le cas du village Prospérité.
Au moment de leur installation en Guyane, les Kali’na de Prospérité sont, du point de vue administratif, des « réfugiés clandestins [7] » et ne disposent d’aucune existence légale. L’installation du village se fait donc sans titre de propriété. Dès 1993, une demande de titres fonciers est formulée par le yopoto (chef coutumier kali’na) du village [8], mais elle n’aboutira jamais. En 2007, quatre agriculteurs du village obtiennent des parcelles en baux emphytéotiques, c’est-à-dire des locations de longue durée [9]. En 2019, l’actuel yopoto - intronisé en juillet 2017 - fait la demande d’une concession concession foncière de 5 000 hectares et d’une Zone de droits d’usages collectifs (ZDUC) de 32 000 hectares à l’est du village [10] ; la surface demandée pour la ZDUC contient la parcelle concernée par le projet CEOG.
Les concessions et les ZDUCs sont des dispositifs juridiques créés par le décret de 1987, qui instaure « un régime foncier spécifique aux populations amérindiennes (et bushinengués) en Guyane [11] ». Grâce aux concessions collectives, « les communautés d’habitants […] constituées en associations ou en sociétés peuvent demander à bénéficier d’une concession à titre gratuit située dans une zone déterminée en vue de la culture, de l’élevage, ou pour pourvoir à l’habitat de leurs membres [12] ». Les ZDUC ne comprennent pas de transfert de propriété foncière, elles instaurent seulement des droits d’usage collectifs — un « usufruit » selon les termes de la loi — sur des terres qui restent propriété de l’État français. Ce dernier « constate [...] des droits d’usage collectifs pour la pratique de la chasse, de la pêche et, d’une manière générale, pour l’exercice de toute activité nécessaire à la subsistance de ces communautés. [13] »
En 2019, lorsque le yopoto présente sa demande, la parcelle pressentie pour le projet de centrale photovoltaïque fait déjà l’objet d’un contrat de réservation foncière entre l’Office National des Forêts (ONF) et l’entreprise CEOG, signé en novembre 2017 [14]. Pour cette raison, la Commission d’Attribution Foncière (CAF) des terres collectives soustrait cette parcelle à la surface foncière demandée par la communauté ; d’autres parcelles faisant également l’objet de titres fonciers existants seront également retirées. Après ces différentes soustractions réalisées par la CAF, la communauté kali’na d’at’opo wɨpɨ obtient donc, le 22 novembre 2021 - soit près de 30 ans après avoir formulé une première demande de droits fonciers - une ZDUC de 3 816 hectares et une concession de 530 hectares. Celle-ci est ainsi amputée de la parcelle préalablement attribuée à la CEOG, au grand dam des villageoises.
Ce bref historique sur la question foncière révèle que le village Prospérité et le projet CEOG sont tous deux implantés sur d’anciens territoires d’usage du peuple kali’na, dont la présence est attestée depuis au moins quatre siècles par les travaux archéologiques et les récits kali’na. L’absence de droits fonciers formels des Kali’na d’at’opo wɨpɨ avant 2021 a conduit à effacer la communauté des procédures administratives suivies par le projet énergétique [15]. C’est cet effacement administratif qui a permis le projet d’installation de la centrale au centre d’un espace de vie que les villageoises revendiquent.
Des conceptions de la forêt radicalement différentes
En mars 2023, après trois manifestations des habitantes et de leurs soutiens sur la route nationale 1 aainsi que sur la parcelle de la CEOG, le projet énergétique est à nouveau à l’arrêt autant au niveau du chantier qu’à celui des négociations [16]. Quelques temps avant la reprise de la déforestation - prévue pour la fin de la saison des pluies fin août -, une ultime tentative de discussion a lieu à Saint-Laurent du Maroni. La réunion se tient à la sous-préfecture qui rassemble une délégation kali’na, le ministre délégué chargé des Outre-mer et le préfet de Guyane (à l’époque respectivement Jean-François Carenco et Thierry Queffélec), ainsi que des élues locaux et locales, dont Sophie Charles, mairesse de Saint-Laurent du Maroni.
Cette réunion suscite chez les Kali’na un sentiment de frustration. Pour la énième fois, les villageoises estiment que les défenseurs du projet de la CEOG n’ont ni entendu leur refus de l’emplacement choisi, ni mesuré l’impact que la centrale aurait sur la vie de la communauté. C’est ce qu’explique Mélanie, une habitante d’at’opo wɨpɨ qui participé à la réunion, sur la route du retour :
Tu vois le ministre, il ne connaissait pas l’histoire et il ne voulait pas comprendre. Il nous demandait “Je ne comprends pas pourquoi ces 140 hectares posent un problème, alors qu’on vous a donné plus de 4 000 hectares”. Donc, le yopoto lui explique que c’est en plein milieu de la Zone de droit d’usage collectif, en plein dans la zone de chasse, dans notre espace de vie, etc. [...]. Après ces explications, le ministre a demandé à voir une carte : “Cela vous va si l’on fait une pause de cinq minutes, comme ça je regarde une carte et on reprend après ?”. Et là, je me suis dit “Merde, on aurait trop dû prendre la carte que Lancelot est en train de faire”. (Rires). Et puis, après la pause, les propositions du ministre c’était en mode “Bon, je pense que les 140 hectares concernés, on peut vous donner la même surface à un autre endroit, à l’est de la ZDUC par exemple. [...]”. Tu vois, il ne comprend rien à nos problèmes ! » (16 mai 2023)
Les propositions du ministre révèlent l’extrême différence entre la conception de la forêt qu’ont les défenseurs du projet CEOG et celle des Kali’na. La réflexion du ministre reste bloquée sur de l’arithmétique : addition, soustraction et division d’hectares. La forêt est vue comme une vaste étendue horizontale, vide et homogène, dans laquelle on peut découper et recoller des morceaux d’espace selon les besoins d’aménagement et de développement économique de la Guyane. À l’inverse, pour la communauté kali’na d’at’opo wɨpɨ, la forêt est un espace de vie. C’est un territoire traversé et façonné par des pratiques de subsistance et des relations tissées entre les membres de la communauté et les entités autre qu’humaines qui la peuplent (animaux, arbres sacrés, lieux, etc.). Dans ce face-à-face de conceptions radicalement différentes, l’enjeu pour les Kali’na est de faire comprendre aux autorités publiques l’importance et le caractère irremplaçable de ce territoire pour leur mode de vie, afin d’obtenir le déplacement du projet. Dans ce contexte, la cartographie participative peut-elle jouer un rôle dans cette expression ?
Une carte participative pour restituer le lien vital entre le peuple kali’na et la forêt
Cette réunion ratée marque le début du processus de cartographie participative, qui aboutira à la carte reproduite plus bas. Au village, dans les discussions qui ont suivi la rencontre avec le ministre, plusieurs personnes ont rappelé que, lors de la réunion du 16 mai 2023, le ministre avait dit qu’une carte serait nécessaire pour comprendre la situation, et ont regretté que la délégation kali’na n’en dispose pas à ce moment-là. Mélanie, une jeune kali’na à qui j’avais montré les esquisses de carte de localisation que je confectionnais pour mon mémoire, suggère d’utiliser une des miennes. Je propose que la carte soit renseignée par les villageoises, car les miennes ne représentaient à ce moment-là pas grand-chose de plus que les limites administratives des communes, du village et du projet CEOG.
Nous avons ainsi entreprit, collectivement, la réalisation d’une carte pour l’inclure dans la lettre répondant aux propositions du ministre. Cette démarche avait pour objectif la représentation des pratiques, lieux et itinéraires qui forment le territoire de la communauté d’at’opo wɨpɨ, pour mettre en évidence les territorialités kali’na [17] et de révéler les menaces que ferait peser la construction de la centrale. La carte est pensée comme un moyen de montrer que ce morceau de forêt ne peut être réduit à une seule « surface disponible » pour la construction d’un projet énergétique ; autrement dit, le but est de montrer ce qui semble invisible, à savoir qu’il s’agit avant tout d’un espace habité et approprié de longue date. La carte émerge ainsi comme traduction de l’importance de la forêt pour les Kali’na dans une langue entendable par les défenseurs du projet CEOG.
Pour préparer la carte, j’ai superposé au fond de carte IGN la ZDUC et la concession du village, ainsi que la parcelle de la CEOG, à l’aide du logiciel de cartographie QGIS. À partir de ce fond de carte, nous avons discuté ensemble des éléments à y ajouter. Nous avons représenté les usages de chasse, de pêche, d’agriculture et de cueillette, quotidiennement pratiqués par les habitantes. Ces données, reposant initialement sur des relevés GPS effectués avec des chasseurs, ont ensuite été complétées par des tracés sur des cartes IGN, avec des membres de la communauté que je n’avais pas pu accompagner en forêt. Un recueil des toponymes kali’na a été réalisé en parallèle, et des ateliers de cartographie sensible organisés avec des jeunes du village.
S’est ensuite posée la question complexe de la figuration cartographique des relations entre les membres de la communauté et des entités autres qu’humaines peuplant la forêt : comment représenter ces relations, d’une importance fondamentale pour la défense de la forêt des Kali’na, sur une carte reprenant les codes cartographiques et épistémologiques occidentaux ?
La solution choisie a été de « marquer » des lieux et des arbres sacrés. En français, les Kali’na de Prospérité utilisent le terme « sacré » lorsqu’iels évoquent un lieu chargé de spiritualité et/ou habité par un esprit. Iels favorisent ce qualificatif, car iels sont souvent réticentes à l’idée d’évoquer des esprits lorsqu’iels s’adressent à des non-autochtones, de peur de ne pas être prises au sérieux. Pour les habitantes d’at’opo wɨpɨ, le terme « sacré » est donc le plus efficace pour traduire ce qu’iels souhaitent transmettre à travers cette carte adressée aux autorités publiques et aux industriels.
Nous avons également représenté des « arbres sacrés tués », pour marquer la destruction, lors des premières étapes de défrichement, de plusieurs arbres particulièrement importants pour les Kali’na. Ces arbres sont des takini (Brosimum acutifolium) dont la sève est utilisée traditionnellement dans les rituels chamaniques kali’na [18]. L’arrachage des arbres a traumatisé les habitantes de Prospérité, ce qui a déclenché leur colère et a considérablement renforcé leur opposition au projet.
Enfin, le lieu topu, en plus du pictogramme « lieu sacré », a également été indiqué comme « lieu de baignade », afin de signaler l’importance de cet endroit pour les pratiques récréatives des Kali’na, ainsi que les menaces pesant sur lui du fait de sa proximité avec la parcelle du projet CEOG.
Une fois achevée, la carte a été jointe à la lettre du village refusant les propositions du ministre.
Son usage ne s’est toutefois pas limité à cette occurrence administrative. Avant de quitter la Guyane, j’ai fait imprimer deux exemplaires de la carte sur de grandes bâches plastifiées, afin qu’elle demeure à la disposition des résidentes du village. Les villageoises avec qui je suis toujours en contact m’ont rapporté qu’elle a été réutilisée par la communauté à plusieurs reprises jusqu’à aujourd’hui, notamment comme outil de communication, de négociation avec l’État ou de transmission intergénérationnelle des savoirs au sein du village.
Sur la photo ci-dessus, on peut voir le yopoto s’appuyer sur la carte pour montrer des emalɨ (layons de chasse) à de jeunes enfants kali’na. La carte étaie ici la transmission des savoirs kali’na au sein du village, alors qu’elle n’avait pas été initialement pensée pour cela, ce qui témoigne à quel point elle a été appropriée par le yopoto et la communauté.
La cartographie participative autochtone, une porte entrebâillée entre deux mondes
La représentation graphique d’une partie des pratiques et des formes d’attachement de la communauté kali’na révèle un maillage complexe, une connaissance intime de la forêt et un territoire sillonné en tous sens. Ces différents figurés écrivent l’empreinte spatiale des pratiques et des territorialités des Kali’na d’at’opo wɨpɨ, ils montrent aussi la superposition entre celles-ci et la parcelle du projet de centrale photovoltaïque. La carte réalisée avec les habitantes dépeint la parcelle concernée par le projet CEOG comme faisant partie intégrante d’un territoire approprié, vécu et parcouru depuis de longues années par les Kali’na. Cette représentation rentre en contradiction avec la cartographie étatique, qui dessine ce morceau de forêt comme un espace homogène, vide, inutilisé et disponible. En témoigne l’extrait de carte IGN reproduit plus bas et la façon dont la directrice de l’ONF de Guyane me raconte dans un entretien l’attribution de la parcelle à la CEOG par ses services :
CEOG est venu à l’ONF pour voir quels étaient les éventuels terrains de l’État encore libres d’occupation et présentant des caractéristiques intéressantes du point de vue de la réinjection dans le réseau. [...] Ils ont rencontré le chef de service, ils ont discuté ensemble et puis certainement qu’ils ont fait une séance de travail sur SIG [Système d’Information Géographique]. Le responsable du service foncier a donc pris la couche dont disposait l’ONF qui recense toutes les occupations formalisées par des contrats en bonne et due forme (des contrats publics, légaux, officiels hein, et pas officieux). [...] Puis il a tracé un rond autour du point d’injection du réseau. Et donc l’ONF a dit à ce moment-là à CEOG “Bah écoutez, là à cet emplacement, au nord de la RN1, il y a une parcelle de terrain privé de l’État, qui n’est pas occupée, qui ne fait l’objet d’aucun contrat d’occupation par des tiers [...], donc regardez, peut-être que ça peut vous aller, au regard de votre projet industriel.” » (4 mai 2023)
Les processus d’attribution foncière et d’autorisations administratives à travers lesquels le projet CEOG a atterri sur cette parcelle particulière ont donc été réalisés à partir de la cartographie étatique, au détriment des Kali’na d’at’opo wɨpɨ. Les villageoises n’ayant pas été consultées en amont de l’attribution foncière, iels ont été effacées des processus administratifs d’attribution des parcelles en faveur du projet CEOG. C’est l’irruption des Kali’na dans l’espace public, à travers les différentes manifestations au début des travaux et à la déforestation qui s’en est suivie, qui a obligé les autorités publiques à prendre en considération les habitantes dans le projet. Pour obtenir le déplacement de la centrale, les Kali’na et leurs soutiens ont joué sur plusieurs tableaux : la force (manifestations, blocages, etc.) ; le droit (attaque en justice au niveau local, national et international auprès de l’Organisation des Nations unies) et les négociations, appuyées à partir de 2023 par la carte collectivement construite.
Comme nous l’avons vu, pour les Kali’na, l’enjeu central de ce processus de négociations a été de faire comprendre aux autorités publiques et aux industriels l’étendue des menaces que ferait peser la construction de la centrale sur le territoire et le mode de vie de la communauté du village Prospérité. Dans cette optique, la communauté a utilisé la carte comme une manière d’expliquer différemment les raisons de son refus de la localisation du projet énergétique, comme on peut le voir sur la photo ci-dessus, sur laquelle le yopoto l’utilise pour expliquer la situation et exposer ses revendications au nouveau préfet de Guyane, sous le carbet collectif [19] du village. Le port du umali (couronne de plume) et du ankɨsa (châle) suggèrent que le yopoto veut appuyer sa légitimité à exiger le déplacement du projet énergétique, et témoignent de l’importance du moment pour le village. La différence vestimentaire et les regards des deux protagonistes pointés vers la carte symbolisent le rôle que cette carte a joué dans ce conflit d’usages et d’aménagement : l’ouverture d’une porte entre deux mondes qui ne se comprenaient pas et ne s’adressaient plus la parole. La communauté kali’na, face à la « surdité » des autorités publiques et des industriels, a tenté, à travers la carte, de produire un « objet-frontière » [20] permettant un partage de connaissances pour rouvrir le dialogue et d’essayer d’accorder deux perceptions de la forêt, inscrite dans deux conceptions - ou deux ontologies - du monde radicalement différentes [21].
En reprenant les codes de la cartographie occidentale, les Kali’na ont essayé de traduire les raisons de leur attachement à la forêt, ainsi que leur ontologie, dans un langage intelligible pour les autorités publiques et les industriels, comme en témoigne le choix de représentation des relations qui les lient aux ituluakili (esprits de la forêt) à travers les pictogrammes « sacrés ». Cette dimension spirituelle de l’attachement à la forêt, pourtant centrale dans les raisons de la lutte du village, n’avait jamais été exprimée publiquement par les Kali’na avant l’arrivée de la cartographie participative [22]. Cette démarche visuelle a permis l’expression d’un rapport à la forêt ontologiquement différent, ce qui aurait peut-être pu permettre, si les autorités publiques avaient accepté le déplacement du projet, une prise en compte plus fine et plus juste des demandes kali’na vis-à-vis du projet de centrale photovoltaïque et de production d’énergie.
Si la carte semble permettre une expression plus fidèle de la position des Kali’na d’at’opo wɨpɨ, et participer à combler le fossé d’incompréhension entre deux parties ontologiquement éloignées, elle ne garantit pas une meilleure prise en considération par l’État des revendications autochtones.
En août 2023, les machines réapparaissent en forêt, cette fois-ci systématiquement escortées par des gendarmes mobiles. Les jeunes Kali’na continuent de s’y opposer, mais font face à une répression violente, marquée par des jets de grenades lacrymogènes et de désenserclement, ainsi que par des tirs de lanceurs de balles de défense [23]. Par son soutien au projet sur cette parcelle, pourtant entourée de milliers d’hectares de forêts aux enjeux moins importants pour les Kali’na, l’État fait loi. Dès lors, le rapport de force foncièrement déséquilibré finit par avoir raison de la résistance kali’na : la parcelle est entièrement défrichée fin 2023 et les travaux d’installation de la centrale sont toujours en cours.
L’issue de cette lutte n’a pas permis aux Kali’na de Prospérité de faire aboutir leur demande de déplacement du projet — que ce soit auprès des services de l’État, du ministre des Outre-Mer de l’époque, du Préfet ou des représentantes de l’ONF et de la CEOG. Mais la création d’une cartographie des usages et de la forêt est une innovation importante pour la communauté, et plus largement pour toutes les populations et les peuples vivant dans l’espace relevant du domaine de l’État en Guyane — environ 90 % de la superficie du département. Suscitant l’attention des médias et de la préfecture, elle est malheureusement arrivée trop tard dans le processus de discussion entre les acteurs et actrices de l’Ouest guyanais sur ce projet contesté. Elle offre malgré tout une occasion unique de marquer les formes d’appropriation autochtones dans cet espace forestier — pratiqué, parcouru et habité — que plus personne (je pense à celles et ceux qui qui avaient lu trop un peu trop vite les récits des explorateurrices, les historiennes ou les anthropologues) ne pourra plus qualifier de vide, ni de disponible.
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