Le cri de Blessing résonne encore dans mes oreilles. Un cri que je n’ai pas entendu, mais qui a été évoqué à plusieurs reprises par son compagnon de voyage, Hervé. Ce cri résonne depuis la rivière, où elle est tombée il y a plus de 7 ans, le 7 mai 2018.
Sa sœur Christiana nous a confié :
Tant que la justice n’aura pas abouti, Blessing ‘continuera de hurler’ ».
Mais quelle justice ? Celle qui n’a même pas voulu entendre les gendarmes mobiles qui, en dernier, ont vu Blessing vivante, le 7 mai 2018 à La Vachette ? Celle qui n’a pas voulu entendre ce que son compagnon de voyage, Hervé, avait à dire ? Car il a vu, Hervé, il a entendu, Hervé. Il a entendu Blessing crier.
Comme Blessing, et avec Blessing, il a été poursuivi par un groupe de gendarmes mobiles, ce matin du 7 mai 2018. Il a vu Blessing tomber dans l’eau, sous les yeux d’un gendarme mobile. Ils se sont touchés, Blessing et le gendarme. Hervé a vu, et nous l’a confié, dans notre tentative de reconstituer ce que Judith Verweijen appel la kill chain, la « chaîne létale des événements » (2020) [1].
Le récit officiel ne raconte pas la même histoire. La version officielle est celle du tribunal de Grenoble qui, en février 2021, a prononcé un « non-lieu ab initio ». Un mot que je ne connaissais pas : Ab initio, soit « dans le cas où il est établi de façon manifeste, au vu des investigations qui ont pu être réalisées à la suite d’un dépôt de plainte, que les faits dénoncés par la partie civile n’ont pas été commis [2].
… que les faits dénoncés par la partie civile d’homicide involontaire, mise en danger de la vie d’autrui, non-assistance à personne en danger, n’ont pas été commis…
La Cour européenne des droits de l’homme, que nous avons saisie en octobre 2022 [3], refuse d’invalider l’enquête menée par les autorités françaises [4].
Les faits dénoncés resteront, pour la justice ordinaire, non commis.
Pourtant, ils sont gravés à jamais dans la mémoire d’Hervé. Une mémoire qui lui fait défaut, parfois. Trop de souffrance, trop de malheurs, trop de deuils. Le deuil de trop, celui de Blessing.
Il a voulu la protéger, il n’a pas pu. La mémoire lui fait défaut. Mais pas quand il est là, exactement là où il a vu, là où il a entendu. Là où il a entendu Blessing crier « leave me, leave me, leave me ». Et puis « help me, help me, help me ». Une voix qui s’éloigne, un corps qui s’éloigne. Elle est encore en vie, à ce moment-là, Blessing.
Deux jours après, elle ne le sera plus. Son corps nu est retrouvé coincé par les grilles d’un barrage hydroélectrique sur la Durance. Bloqué là, à Prelles, à 12 kilomètres en aval de Briançon [5].
Un corps nu d’une femme noire, celui de Blessing. Une bague au doigt. Une culotte. Ce détail est important. La bague, elle, est peut-être l’indice d’un amour cassé, qui sait ? Blessing n’était pas mariée. C’est sa sœur Christiana qui se bat pour elle ; pour la vérité, pour demander justice. Cette bague n’est pas celle d’une femme mariée. Mais elle avait un amoureux, Blessing ? Nul ne sait, personne ne nous l’a dit. On sait peu de choses d’elle. On sait qu’elle aimait chanter ; Eyes don clear était sa chanson préférée, chantée par les Jungboys, un groupe de jeunes artistes nigérians, le pays qui l’a vue naître. On sait qu’elle voulait construire un orphelinat. C’est son autre sœur, Happy, qui nous l’a dit [6]. On sait qu’elle a passé des moments difficiles, à Turin en Italie, là où elle a vécu une bonne année, avant de quitter l’Italie pour la France.
On ne sait pas pourquoi elle avait choisi la France. La France, là où elle repose. Dans le cimetière de Prelles, là où son corps a été retrouvé, arrêté par les grilles du barrage hydroélectrique.
À Blessing, « on a attribué une place dans un coin du cimetière de Prelles, seule, loin des autres, afin que personne, lorsqu’ils viennent dans ce cimetière pour se souvenir de leurs proches, ne soit dérangé par la vue d’une jeune fille tuée par notre démocratie, nos lois et nos frontières. Afin que nous puissions pleurer en paix nos morts naturels, sans que l’on nous jette à la figure la pauvreté et la solitude causées par l’injustice. »
Ces derniers mots sont les mots de Davide Rostan [7], pasteur de l’église vaudoise, présent aux obsèques pour Blessing.
Les mots de Davide Rostan me permettent de changer de registre et de casquette. De ne plus être uniquement une personne et une citoyenne, mais de vous expliquer aussi en quoi cette histoire, l’histoire de la mort tragique (mais hélas logique) de Blessing, c’est une histoire dont je me suis aussi emparée en tant que chercheuse.
Une chercheuse qui, un jour, a décidé de mettre à disposition ses compétences et ses savoirs pour soutenir une quête de vérité et justice. Celle de l’association briançonnaise Toutes et Tous Migrants, celle de Christiana Obie, la sœur de Blessing Matthew, et celle d’Hervé S., son compagnon de voyage.
Que fait donc une géographe là-dedans ? Et qu’est-ce que la géographie peut apporter à cette histoire ?
Ce que je vais partager avec vous, c’est ce mot, « logique », que j’ai prononcé en vous parlant de la mort de Blessing Matthew. Et ce qui est dénoncé par Davide Rostan, quand il dit que Blessing Matthew a été tuée « par notre démocratie, nos lois et nos frontières ».
En une phrase, ce que je vais essayer de faire, c’est le lien entre ce qu’on pourrait appeler la « violence directe », celle qui a cassé le droit à la vie de Blessing Matthew, et la « violence structurelle », celle qui détermine les conditions (politiques, sociales et culturelles) qui permettent à la violence directe de se déployer. Celle qui nous éloigne de la mort de Blessing Matthew comme si c’était un « fait divers », un « accident ».
Parce que Blessing Matthew n’est pas décédée par accident, mais, comme diraient les anglophones, « by design », « à dessein ».
Et c’est ce lien entre un événement et son contexte sur lequel nous avons travaillé depuis 2021, aux côtés de l’association Toutes et Tous Migrants.
Je vais vous expliquer plus loin qui se cache derrière le « nous » de cette recherche collective, mais je pose avant tout quelques jalons méthodologiques et théoriques.
Déjà, pour s’entendre, un petit rappel sur ce que c’est que la géographie.
Le site géoconfluence la définit ainsi :
La géographie est une science sociale qui étudie le rapport des sociétés humaines à leurs espaces. Aujourd’hui, la géographie participe, en interaction avec les autres sciences sociales, à la tentative commune d’explication des faits sociaux, en intégrant l’idée que ceux-ci ne sont pas un donné mais un construit des sociétés intégrant une dimension largement politique, mais aussi culturelle. »
Dans le cas qui nous intéresse ici, le décès d’une personne en migration à la frontière franco-italienne, la dimension politique, entendue comme l’ensemble des règles qui régissent le vivre ensemble, est évidemment centrale.
La frontière est un objet largement étudié en géographie politique. Cet objet, la frontière - qui se détache de plus en plus de sa forme linéaire -, à la fois sépare et relie deux espaces et deux États, si on s’intéresse aux frontières nationales. Ces frontières peuvent être contestées, théâtres de guerres, elles peuvent (rarement) être traversées sans entraves par tous et toutes, elles ont souvent une fonction de filtre : selon les lois nationales et internationales, le passage de la frontière est autorisé, ou pas. Ceci est déterminé par le pays d’origine de la personne qui veut la traverser et le motif du passage, mais également par la couleur de la peau de celui ou celle qui décide de la traverser…
En observant ce qui se passe à la frontière, donc, on peut comprendre comment certaines règles (un ensemble de lois) se matérialisent dans des pratiques qui ont lieu sur et à la frontière.
Vu que je m’inscris dans ce qu’on appelle des approches critiques des études des frontière et des migrations, mes recherches se focalisent sur les rapports de pouvoir qui s’y jouent, en m’intéressant plus particulièrement aux conséquences que ces règles ont sur les personnes qui le subissent. Mon analyse vise ainsi à montrer les effets sur les personnes à qui on nie (parfois de manière illégale), le passage frontalier. Mes recherches ont aussi un but transformatif : il s’agit de rendre visibles les injustices spatiales qui se jouent à la frontière, de montrer comment elles se construisent socialement, culturellement et politiquement, dans l’espoir qu’elles puissent un jour cesser.
Qu’est-ce que la justice spatiale ?
Je vais encore une fois m’appuyer sur le site Géoconfluences pour vous en donner une définition :
La notion de justice spatiale ne doit pas être entendue comme une justice entre les lieux, mais comme la dimension spatiale de la justice entre les [sociétés humaines]. Parce que les sociétés organisent l’espace qu’elles habitent, les territoires reflètent les rapports sociaux. Selon David Harvey, il existe cinq formes d’injustice, toutes en liaison avec l’espace : l’exploitation, la marginalisation, l’absence de pouvoir, l’impérialisme culturel, la violence. »
Reece Jones, géographe états-unien, a dédié un livre (traduit en français) à la question de la « violence des frontières ». Et je dis bien des frontières et non pas aux frontières, parce que la violence découle de l’existence-même du tracé frontalier.
After all, if there were no borders, there would be no migrants – only mobility. »
« Après tout, s’il n’y avait pas de frontières, il n’y aurait pas de migrants, que de la mobilité », nous dit l’anthropologue et géographe Nicholas De Genova, dans un article qu’il publie en 2013 dans la revue Postcolonial Studies.
Pour traiter de cette violence des frontières, thème sur lequel je travaille depuis 2012, depuis que j’ai fait un premier terrain à la frontière terrestre entre la Grèce et la Turquie [8], j’ai décidé de participer à une enquête sur un cas particulier, celui de la mort de Blessing Matthew.
Comment et pourquoi ? Et quel intérêt scientifique à travailler sur ce cas ?
Avant de commencer l’enquête, on ne savait pas beaucoup de choses sur Blessing Matthew. Elle, comme des centaines d’autres personnes à la recherche d’un refuge en France depuis 2015-2016, a quitté l’Italie pour tenter de rejoindre la France via le col de Montgenèvre.
Vers 23 heures entre le 6 et le 7 mai 2018, un groupe de personnes, dont fait partie Blessing Matthew, quitte le refuge Chez Jésus (qui n’existe plus aujourd’hui) à Clavière et se met en marche vers Briançon.
Le groupe se sépare pendant le trajet et Blessing Matthew, Hervé S. et Roland E. se retrouvent ensemble, tôt le matin, à La Vachette, où des gendarmes mobiles tentent de les arrêter.
Le 10 mai 2018, la presse locale annonce la « découverte d’un corps près du barrage de Prelles ».
Vite, le lien est fait par le monde associatif et militant, et grâce au témoignage de Roland E., entre la découverte du cadavre et la tentative d’arrestation à La Vachette qui a eu lieu 2 jours auparavant.
Toutes et Tous Migrants publie un communiqué de presse le 14 mai 2018 intitulé « Elle s’appelait Blessing Matthew » et liste les possibles infractions commises par les forces de l’ordre lors de la tentative d’arrestation du groupe.
À partir de ce moment commence pour Toutes et Tous une longue bataille juridique pour la vérité et la justice. Et notamment à partir du moment, le 14 mai 2018, où l’association fait un signalement au procureur de Gap.
Deux éléments importants à tirer de la période qui court de 2018 à 2021, soit avant que « nous » n’intervenions aux côtés de Toutes et Tous dans cette affaire :
- Pendant toute cette période, il n’y a eu qu’une enquête préliminaire effectuée par la police judiciaire, mais pas de procès. Le témoin principal, Hervé S., comme les gendarmes mobiles, n’a jamais été entendu par un juge, car un non-lieu ab initio a été prononcé par le procureur ;
- L’association Toutes et Tous s’étant constituée partie civile, elle a eu accès au dossier pénal. C’est à travers les notes que ces membres ont prises à partir du dossier pénal que la contre-enquête a pu être produite.
L’équipe qui l’a conduite était composée de :
- La famille de Blessing Matthew, et notamment une de ses sœurs, Christiana Obie ;
- Une association locale de Briançon : Toutes et Tous ;
- Des chercheures : moi-même, Sarah Bachellerie, Charles Heller, Lorenzo Pezzani, Svitlana Lavrenchuk de l’association Border Forensics ;
- Un ingénieur de recherche du laboratoire de recherche Pacte ;
- Un des deux témoins, Hervé S., qui a décidé de collaborer avec nous ;
- Un avocat, Me Vincent Brengarth ;
- Un média, Mediapart, qui a décidé de publier les résultats de notre enquête et de mener aussi une enquête en parallèle.
Cette contre-enquête constitue l’enquête que la justice ordinaire a décidé de ne pas faire et qu’un groupe d’activistes et chercheures ont conduit à sa place. L’objectif était de récolter des preuves pour convaincre le tribunal de rouvrir l’instruction judiciaire et pouvoir ainsi initier un procès.
Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur les compétences et les connaissances d’une association qui venait de naître à Genève, l’association Border Forensics, qui a pour but de « produire des rapports, des cartes, des vidéos et autres visualisations concernant la violation des droits humains, en collaboration avec et en soutien des personnes exposées à la violence des frontières ». Pour ce faire, elle s’appuie sur les méthodologies développées par l’approche de l’architecture forensique [9].
Comme l’explique Eyal Weizman, le fondateur de l’approche, dans son livre intitulé La vérité en ruines. Manifeste pour une architecture forensique :
L’État a revendiqué jusqu’à présent le double monopole de la violence létale et de son identification ; l’architecture forensique retourne la méthode et les outils mêmes de l’État contre des violences que celui-ci commet » afin de « reconstruire (au moins une partie de) la vérité des événements violents. »
Pourquoi l’espace (et donc la géographie) est utile dans cette démarche ?
Je partage avec vous trois raisons, dont une que je vais développer un peu plus longuement :
1. Premièrement, ce qui compte dans cette approche est le lien entre l’événement de la violence directe (la mort de Blessing Matthew dans notre cas) et les conditions structurelles qui l’ont rendu possible. Le contexte ici est notamment celui de la réintroduction des contrôles aux frontières intérieures des pays alpins, depuis 10 ans en France [10]. Mais cette réintroduction, qui a pris différentes formes, a aussi été mise en place au même moment dans tous les pays dont leur frontière méridionale correspond au massif alpin (l’Autriche, la Suisse, l’Allemagne).
Dans le cadre de la contre-enquête sur la mort de Blessing Matthew, j’ai pu ainsi mobiliser, entre autres, des données que j’avais commencé à récolter, grâce à un projet financé par le Labex ITTEM, pour estimer le nombre de personnes exilées décédées en tentant de traverser une frontière alpine.
Selon mes analyses, environ trois-quarts de ces décès ont eu lieu entre 2015 et 2024, sur une période qui va des années 1990 à 2024 (évidemment, il y a des lacunes… mais il est sûr que l’année 2015 a été un tournant).
2. Deuxièmement, l’espace est important car… l’architecture forensique rend visible les enquêtes sous forme écrite, mais surtout visuelle, et notamment par la production de cartes ou de toutes autres sortes de visualisations qui décortiquent et rendent visible l’enchaînement spatio-temporel des événements qui ont précédé le décès : la « kill chain » (l’enchaînement létal), comme l’appelle la géographe Judith Verweijen [11]. Là aussi, ce sont des outils que les géographes (mais aussi les architectes) manipulent dans leurs travaux.
3. Troisièmement, l’espace joue aussi un autre rôle au niveau méthodologique… En effet, l’espace a été mobilisé comme activateur de la mémoire, comme un « dispositif mnemonique », selon les mots d’Eyal Weizman.
En fait, la contre-enquête a reposé sur un double travail :
- La mise en évidence, par un travail de reconstruction spatio-temporelle (une animation 3D), de toutes les incohérences et impossibilités des déclarations que les gendarmes ont livrées au gendarme enquêteur, mais sur lesquelles je ne reviendrai pas ici.
- L’autre travail a été celui de reconstruire les images manquantes de l’événement. Car en effet, quand nous avons commencé la contre-enquête, nous ne disposions d’aucune image, d’aucune trace visible et matérielle qui aurait pu nous aider à comprendre ce qui s’était passé le matin du 7 mai à La Vachette.
Nous avons pu reconstruire les « images manquantes » grâce au témoignage que nous avons récolté d’Hervé S., le compagnon de voyage de Blessing Matthew, qui a vu la jeune femme tomber dans l’eau.
Les mots d’Hervé S. éclairent sur la pertinence de la méthodologie que nous avons appliquée, la reconstruction in situ :
Vu ce que j’ai vécu depuis, jusqu’à aujourd’hui, j’ai des problèmes de mémoire. Ce qu’on a fait hier [lors de la reconstruction in situ], vous avez vu, c’est passé, je marchais, et les images revenaient.
Parce qu’en fait j’ai des problèmes de mémoire actuellement, donc c’est quand je vois quelque chose que je me rappelle de ce qui s’est passé. Mais en parler comme ça, ça ne vient pas dans ma tête. Au fur à mesure que je vois, je me rappelle. C’est un peu ça. »
Ainsi les traces de l’événement, qui jusqu’alors n’existaient que dans les souvenirs d’Hervé S., ont été réactivées par le fait de parcourir physiquement l’espace géographique qu’il avait traversé le matin où Blessing Matthew est tombée à l’eau poursuivie par les gendarmes mobiles.
Le témoignage d’Hervé S., qui, comme l’a dit Charles Heller dans l’émission « À l’air libre » de Médiapart, est « remarquablement précis et cohérent dans l’espace et dans le temps », nous a aidées à faire la lumière sur les événements et à remettre sérieusement en question la validité des déclarations des gendarmes et les conclusions de l’enquête judiciaire préliminaire.
Enquête préliminaire qui disait, et je cite :
« L’ensemble des constatations et témoignages des protagonistes directs [les gendarmes mobiles, donc] convergent pour exclure qu’il y ait eu guet-apens, course-poursuite et manquements aux obligations de sécurité et de prudence. »
Or, le témoignage d’Hervé S., que nous avons cartographié et modélisé dans une vidéo, contredit la version des forces de l’ordre et c’est sur ce nouvel élément que l’association Toutes et Tous Migrants s’est appuyée pour demander au procureur de la République la réouverture de l’enquête judiciaire. C’était le 27 mai 2022.
La suite est connue : le Tribunal de Grenoble a décidé de ne pas rouvrir l’enquête, et la Cour européenne que nous avons saisie n’a pas contredit cette décision.
Pour conclure, je voulais revenir sur un point fondamental, méthodologique et éthique.
J’aimerais rappeler que ce n’est que grâce à Hervé S. que nous avons pu comprendre ce qui s’est déroulé à La Vachette le 7 mai 2018. Le témoignage d’Hervé S. est clair, contrairement à ceux des gendarmes mobiles, qui sont remplis, eux, de contradictions et d’incohérences, sur la temporalité et sur la spatialité des événements.
Or, récolter le témoignage d’Hervé S. n’a été possible que parce qu’on lui a offert un cadre dans lequel il se sentait en confiance. Il a compris que, avec les gendarmes, il était le seul dépositaire de la vérité et que sans lui, la vérité n’aurait pas pu être dévoilée.
Son témoignage a été l’élément central de notre contre-enquête ; et quand je dis « notre », c’est aussi la sienne.
J’aimerais rappeler les mots de Shoshana Felman, professeure de littérature comparée qui a travaillé sur les survivants et survivantes de la Shoah. Dans un livre [12] qu’elle a publié en 1992, elle explique ainsi ce qu’elle appelle le « mécanisme d’émergence de la vérité » :
« L’intervieweur-auditeur assume la responsabilité de témoigner, responsabilité que le narrateur estimait auparavant lui incomber seul. […] La rencontre et le rapprochement entre le survivant et l’auditeur ont rendu possible une sorte de réappropriation de l’acte de témoigner. Cette responsabilité conjointe est à l’origine de la vérité qui refait surface ».
J’insiste, comme Shoshana Felman, sur l’idée d’une « responsabilité conjointe », donc de la nécessité d’assurer un cadre d’énonciation qui permet à la personne qui témoigne, victime ou survivante, de le faire en confiance.
La pensée d’Eyal Weizman permet d’approfondir la réflexion. Et notamment par ce qu’il développe dans un long entretien filmé du 26 janvier 2025 Intention génocidaire, autour de ce qu’il appelle le « témoignage situé ». Il entend le « témoignage situé » comme une sorte d’assemblage humain et non-humain (c’est sa formulation) qui permet d’« amplifier la force de la preuve ». Comme il l’explique, en architecture forensique le langage n’est pas suffisant pour saisir l’expérience de mémoire, car l’expérience elle-même inclut les sons et l’ambiance de l’espace dans lequel la violence a eu lieu et que les victimes, traumatisées, tendent à effacer.
Ainsi, une manière de traiter l’effacement de l’événement traumatique est de se livrer à un processus très lent et très prudent de modélisation de l’espace. Ceci peut se faire en numérisant l’espace où s’est déroulée la scène de la violence, ou en amenant la victime in situ, sur les lieux, quand ces lieux existent encore. C’est là que la mémoire se réactive, et c’est ce que nous avons fait, avec un succès certain, avec Hervé S. quand nous l’avons amené, trois ans après les faits dont il a été témoin, à La Vachette.
Encore Eyal Weizman :
« Je pense que les scientifiques comprennent aujourd’hui que pour faire de la bonne science il faut être impliqué. Nous ne ferions rien de ce que nous faisons si nous n’étions que des observateurs neutres. Cependant être partial, être un activiste ne signifie pas être déconnecté des faits. Cela signifie que vous dynamisez votre recherche. »
L’injustice spatiale et la violence structurelle, qui ont bafoué le droit à la vie de Blessing Matthew, ont constitué l’événement qui m’a permis de « dynamiser ma recherche », de m’impliquer dans la contre-enquête. C’est cette conscience de l’injustice spatiale, et la nécessité de la voir s’arrêter, qui continue à me donner envie de travailler sur des thématiques si graves, et sur lesquelles il est nécessaire de continuer à travailler, contre l’impunité.