Alors que nous mettions une dernière main à fabrication de la carte thématique de Birmanie pour le numéro de novembre 2009 du Monde diplomatique, et tout à la recherche de données pertinentes sur une réalité de terrain fort complexe, nous apprenons que Libération vient d’en publier une, sur toute la hauteur d’une page.
novembre 2009, pp. 10-11
Très joliment réalisée, la carte de Libération s’avère — à y regarder de plus près — n’être qu’un simple décalque [1] d’une carte des groupes ethno-linguistiques de Birmanie publiée en... 1972 (soit un peu moins de 40 ans au moment de la parution de l’article en 2009).
en illustration d’un article d’Arnaud Vaulerin, 7 octobre 2009
Les auteures de la carte publiée par Libération ont pris soin de citer leurs sources : « CIA, bibliothèque universitaire du Texas. » C’est correct, mais terriblement incomplet. La carte qui a servi de modèle et d’inspiration, prélevée dans la célèbrissime collection cartographique de la bibliothèque Perry-Castañeda de l’université du Texas à Austin, soulève un certain nombre de problèmes.
Tout d’abord, dans la liste des cartes proposées par cette bibliothèque, rien n’indique ni la provenance, ni la date précise de la carte (juste l’année, 1972).
Dans aucune de ces trois cartes de Birmanie n’apparaissent les sources à partir desquelles elles ont été produites. Et pour cause. Elles ont en fait été découpées dans la marge d’un poster de 59 cm x 60 cm, dont la carte principale (56 cm x 30 cm) représentait la Birmanie administrative (avec villes, réseaux de transport, fleuves principaux et une représentation de la topographie). Les sources, si tant est que le document en comporte, n’ont pas été scannées par les équipes de l’université du Texas. Le document est pourtant décrit dans le catalogue de la Bibliothèque du Congrès ainsi que dans le celui de la Bibliothèque nationale d’Australie. Il porte le numéro de série 500 425-3-72 et est clairement crédité comme étant une production de la CIA (Central Intelligence Agency).
Nombre de cartographes ou d’infographes se servent pourtant de cette carte comme d’une source première ; on ne compte plus ses avatars et copies depuis qu’elle est disponible sur Internet [2].
La carte originale a été publiée par le département cartographique de la CIA à Washington ; elle porte le numéro de série 500425 3-72 (ce qui laisse supposer qu’elle date de mars, ou du troisième trimestre, de l’année 1972). Il s’agit d’un document historique. Les animateurs de la bibliothèque virtuelle Perry-Castañeda le signalent d’ailleurs clairement sur leur site :
Toutes les cartes disponibles sont présentées sous leur forme originale et n’ont subi aucune correction, aucune transformation. L’Université du Texas ne garantit ni l’exactitude des informations portées sur les cartes, ni la conformité des représentations des continents ou des pays. Ce site est à la fois une base de données historiques et contemporaines, ce qui peut induire une confusion puisque beaucoup de nos utilisateurs se demandent pourquoi les cartes sont si vieilles. Les cartes publiées entre les années 1950 et la fin des années 1980 sont d’un grand intérêt pour les chercheurs, mais doivent être utilisées pour ce qu’elles sont : un témoignage du passé. »
Recourir à une carte élaborée en 1972 pour illustrer une situation actuelle soulève des interrogations. Il faudrait d’abord postuler que ce document fut assemblé sur la base d’informations crédibles, de données statistiques disponibles par districts ou par municipalité. Et nous savons bien que rien n’est plus incertain que les statistiques ethniques, quel que soit le pays concerné et qu’il faut systématiquement croiser, confronter les données empruntées à une variété de sources.
Il faudrait ensuite admettre que nous ayons une confiance aveugle dans le fonctionnaire (espion et cartographe) américain qui a produit la carte à cette époque, ainsi qu’en sa capacité de synthétiser les données (que nous espérons avoir été « premières »). Enfin, il aurait été utile pour les lecteurs d’être clairement informés de la date et de la provenance du document source.
Quelques recherches complémentaires auraient aussi permis d’éviter certaines lacunes. Le pays est riche de quelque cent trente familles ethno-linguistiques, vivant principalement dans les sept « États ethniques ». Mais pas seulement. Ainsi par exemple, la minorité rohingya, opprimée par le pouvoir, réside principalement à l’extrême nord de l’Etat de Rakhine et représente de 300 000 à 700 000 personnes selon les sources. Elle est absente de la carte de Libération.
La Birmanie vit depuis le début des années 1960 sous la main de fer de juntes militaires en guerre larvée contre les groupes armés des ethnies qui refusent de subir son pouvoir brutal, et de nombreuses populations — des centaines de milliers de personnes — ont été déplacées à l’intérieur ou sont réfugiées dans les pays voisins — principalement en Thaïlande, en Malaisie et au Bangladesh.
Depuis quarante ans, la distribution spatiale de la population a donc sans aucun doute beaucoup évolué... Il ne manque d’ailleurs pas de cartes représentant des situations actuelles (2009) ; le site de l’Internal Displacement Monitoring Center (IDMC) — un centre de recherches du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) — propose d’ailleurs deux cartes de 2008 représentant ces déplacements, fruits d’un patient travail de terrain mené par le Thailand Burma Border Consortium (TBBC).
À force de recopier — plus ou moins fidèlement et sans se poser de questions ni vérifier consciencieusement les sources — les cartes disponibles sur Internet ou dans n’importe quel ouvrage, on contribue à la diffusion de corpus cartographiques incertains et anachroniques qui nous donnent l’illusion du territoire.
A lire aussi
- Vicky Bamforth, Steven Lanjouw, Graham Mortimer, « Conflict and Displacement in Karenni : The Need for Considered Approaches », Burma Ethnic Research Group (BERG), Thaïlande, Mai 2000.