Échos et traces :
Les veines ouvertes derrière
le paysage olympique

#jeux_olympiques #écocide #paysage #Alpes #montagne #infrastructure

4 mars 2026

 

Michela Vanda Caserini, chercheuse à l’École polytechnique de Milan et illustratrice, a conçu un récit visuel sous forme d’enquête sur l’impact environnemental dans les paysages montagneux, des infrastructures liées aux Jeux olympiques d’hiver qui se sont déroulés en Italie en 2026. Utilisant le dessin à la main comme outil d’analyse et de récit critique, elle dénonce les processus de transformation et d’appauvrissement progressif de l’environnement induits par les interventions infrastructurelles. Un hommage très actuel à Eduardo Galeano.

Ce texte est la traduction en français d’une contribution publiée dans le magazine italien Altreconomia, le 19 février 2026.

 

Texte et dessins : Michela Vanda Caserini

 

Coordination éditoriale : Cristina Del Biaggio

 


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Couverture du livre Mémoire du feu.

Qui a la propriété de la terre ?
Comment est-ce possible ?
Comment peut-on la vendre ?
Comment peut-on l’acheter ?

Puisque, enfin, elle ne nous appartient pas. Nous en sommes issus.
Nous sommes ses enfants.
Depuis toujours, depuis toujours.

Terre vivante.

Elle nous élève, nous, comme elle élève les vers.
Elle a des os et du sang.
Elle a du lait et nous allaite.
Elle a des cheveux, des pacages, de la paille, des arbres.
Elle sait mettre au monde des pommes de terre.
Elle fait naître des maisons.
Et des hommes et des femmes.

Elle prend soin de nous et nous prenons soin d’elle.
Elle boit de la chicha, elle accepte notre invitation.

Nous sommes ses enfants.
Comment peut-on la vendre ?
Comment peut-on l’acheter ?

— Eduardo Galeano, Mémoire du feu, 2013 [1982], Lux Éditeur, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Claude Couffon et Véra Binard, pp. 249-250.

Considérer un acte de prédation uniquement lorsque l’existence d’un peuple compromet celle d’un autre peuple est une position qui présente une limite évidente. Il conviendrait de redéfinir les frontières dans lesquelles cet acte se configure et d’inclure, au sein de l’altérité, également ce qui n’est pas humain. C’est dans cette extension que s’inscrit le concept d’écocide : la destruction systématique des écosystèmes comme conséquence directe d’actions économiques et infrastructurelles. Un crime qui, dans la législation internationale, n’est pas encore pleinement reconnu comme tel.

Dans le contexte des Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026, l’instinct prédateur, dissimulé sous les traits d’un grand rite conciliateur entre les nations, se manifeste à travers des processus de transformation profonde et irréversible du paysage alpin. L’extractivisme lié aux grandes infrastructures appauvrit les territoires et expulse les écosystèmes, les exposant au pouvoir exercé par des groupes économiques opérant à une échelle supralocale.

Le projet Échos et traces : les veines ouvertes derrière le paysage olympique — titre qui rend hommage à l’œuvre d’Eduardo Galeano — se présente comme une tentative de dénonciation visuelle des dévastations environnementales liées aux Jeux olympiques, en utilisant le dessin à la main comme outil d’analyse et de récit critique. Le travail s’articule autour de deux registres : les traces et les échos.

Les traces

Les traces correspondent à une lecture de type analytique et didascalique. Le travail prend appui sur les données et les cartes publiées par Altreconomia, qui constituent la base informationnelle de l’enquête. À travers leur réélaboration graphique, le dessin met en évidence le paysage environnemental antérieur aux interventions — forêts, prairies, éléments naturels et habitations — et le met en relation avec une seconde représentation référée à 2025, dans laquelle émergent les portions de territoire compromises à travers des signes et des aplats.

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Nuée d’aiguilles ou Piste de bobsleigh à Cortina.
Dessin : MVC.
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Garantie blanche ou Bassin d’enneigement artificiel à Livigno.
Dessin : MVC.
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Voie des flocons ou Dérivation du torrent Spöl pour la neige de culture.
Dessin : MVC.

Les échos

Les échos, en revanche, adoptent un langage plus évocateur. Trois lieux sont représentés en perspective : en bas de chaque composition, l’intervention infrastructurelle, réduite à un aplat blanc ; en haut, ce qui a été impacté. Terres éboulées, rivières détournées et forêts éventrées demeurent suspendues dans l’espace du dessin, telles des présences fantomatiques entre les sommets. Le caractère apparemment surréaliste de ces images ne se veut pas un artifice esthétique, mais le reflet paradoxal d’actions bien réelles.

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Piste de bobsleigh à Cortina. Impact estimé : 500 arbres, 7 hectares de terrassements et de glissements de terrain.
Dessin : MVC.
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Déviation de San Vito di Cadore. Impact estimé : 2,5 kilomètres de longueur et une largeur variable supérieure à 50 m.
Dessin : MVC.
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Parking et nouvelle télécabine à Livigno. Impact estimé : remodelage de 18 hectares de surface et 2 hectares de forêt abattue.
Dessin : MVC.

Œuvre de drainage, l’infrastructure olympique a surtout altéré le cours des eaux, élément fondamental de l’équilibre écologique. L’eau, par nature, obéit à des lois partagées et tend à l’équilibre. Son changement de cours forcé constitue un acte de désobéissance envers ces lois, augmentant le désordre dans la gestion des ressources hydriques et aggravant un équilibre déjà depuis longtemps compromis.

Ainsi, la montagne a été blanchie. Déjà s’élève vers le haut l’écho de sa dissidence, tandis que le corps du délit restera un témoin désolé des veines ouvertes pour les Jeux olympiques de 2026.