L’étoile de tir : Contre-cartographie du mont Racine dans le Jura suisse

#cartographie_sensible #contre-cartographie #paysage #marche #géopoétique

18 août 2026

 

Au mont Racine, une place d’armes occupe un paysage magnifique. L’auteur se refuse de la contester directement, et choisit de la contourner, de marcher autour d’elle, puis d’y pénétrer autrement, par le dessin d’une étoile de tir et d’une orchidée rare, la nigritelle.

Commence alors une « traversée » à laquelle nous sommes chaleureusement invitées : dans les pentes, les forêts, les rochers et les sous-bois, où le corps découvre un paysage que les cartes traditionnelles ne racontent pas ; une façon de regarder autrement.

De cette expérience naissent des cartes qui ne prétendent plus représenter fidèlement le monde, mais raconter ce qu’un lieu fait au corps, à la mémoire et à l’imaginaire.

Une promenade en forme de déambulation, pour s’imprégner d’un territoire par le regard, le corps et la poésie.

par Vincent Guyot

de son état : plongeur, bretteur, physicien, écrivain et informaticien,
cartographe et ukuléliste autodidacte (je ne m’appelle personne)

 

Cette contribution sensible et poétique est adaptée d’un texte
beaucoup plus long que vous pourrez consulter ici : fichier PDF - 58 Mo

 

Coordination éditoriale : Philippe Rekacewicz

 

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Représentation du relief de la place d’arme.

Amené par un ami à m’associer à la promotion du mont Racine, un magnifique sommet du jura suisse, dans le canton de Neuchâtel, sans être particulièrement ni marcheur, ni géographe, ni même à proximité de celui-ci, j’ai découvert un lieu problématique pour moi. L’histoire que vous allez lire est non seulement celle d’une véritable traversée du paysage (Tiberghien 2020), mais aussi l’aventure d’une création pour conjurer l’emprise d’une place d’armes [1] aux desseins plus bassement explosifs que sommitaux.

Ce texte est donc né d’une difficulté majeure à saisir un lieu à propos duquel aucune action de contestation n’était possible. Le parcourir, le décrire et écrire à son propos relevaient alors certainement d’un acte poétique :

Je dirais que l’on commence à écrire (poétiquement) quand on ne peut plus s’inscrire nulle part — quand les espaces d’inscription sont devenus irrespirables, invivables. Je dirais aussi que l’écriture géopoétique est d’abord la tentative de se situer dans le plus large espace possible. C’est le moyen d’ouvrir un monde, en suivant les lignes de la Terre. »

 
—  Kenneth White, Au large de l’histoire, Le mot et le reste, 2015, p. 112.

 

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Étoile de Tir, la traversée panoramique du 22 mars 2023.

Aucune carte n’est vraie.

Il faut se faire une raison, qui n’est pas celle de la science. Il faut reconnaître que la carte invente le monde (Picouet 2019). Ce n’est pas juste une formule en l’air. Chacun peut inventer des cartes. Elles changent alors de statut ontologique pour passer d’un reflet scientifique partial à une création artistique subjective (Brun 2021).

Mais que reste-il alors de la carte si elle n’est plus qu’une production idéologique spectaculaire ? Rien si ce n’est le paysage, c’est-à-dire l’étendue géographique concernée par le discours ?

Mais non, car le parcours du paysage est d’abord perception sensible.

Un certain nombre d’artistes contemporains ont fait des cartes des carnets de route en tentant de restituer à travers un protocole conventionnel des données subjectives, nous faisant comprendre la manière dont ils ont exploré telle ou telle partie du territoire. »

—  Gilles A. Tiberghien, Le paysage est une traversée, éd. parenthèses, la nécessité du paysage, 2020.

Assumer les cartes comme des œuvres artistiques permet non seulement de retrouver le plaisir d’une création non restreinte par les œillères de la science, mais aussi de tisser une relation entre le paysage et sa perception sensible. Car si la science extrait des faits ce qui est général, elle laisse nécessairement de côté ce qui fait la singularité des êtres humains, leur diversité et la complexité de leurs expériences.

 
Le projet d’une contre-cartographie
 

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Richard Long,
« Low Water Circle Walk. A two days walk around and inside a circle in highland Scotland Summer 1980 ».
Source : Fuchs, R.H.(1986). Richard Long. London : Thames and Hudson Ltd,
Solomon Guggenheim Foundation. DR.

La perception était sensible, l’intégration devait donc l’être aussi. Ce fut donc une action sensible sur le paysage — celle magnifiquement révélée par l’œuvre de l’artiste Richard Long intitulée Long Water Circle Walk. A two days walk around and inside a circle in highland Scotland Summer — qui m’y aida : le tracé GPS d’une intervention corporelle sur l’environnement, dirigé par une intention graphique préalable.

Repoussé par ses finalités, j’ai choisi de ne pas entrer dans la place d’armes, la frontière étant celle de ses limites, précisément définies sur la carte libre d’OpenStreetMap. Tourner autour d’elle et parcourir ses alentours selon un tracé prédéfini s’est donc imposé à moi grâce aux travaux de Richard Long. Mais quel parcours suivre ?
 
Les ornières philosophiques de l’armée disqualifiaient le cercle, symbole de perfection, comme représentatif de leur rapport au paysage. La place d’armes étant une place de tir, l’étoile s’est imposée : elle contient les rigueurs de la ligne droite, le rapport ambigu « danger-pour-le territoire-défense-de-celui-ci » et peut être vue autant comme une explosion que comme une révélation, une révolution, un changement soudain.

Par ailleurs, en l’encadrant autour de la place, elle symbolise bien les influences — retombées de la place sur l’environnement qui lui est extérieur — autant qu’elle permet d’évoquer les cendres du nombrilisme sécuritaire de l’armée en son sein même. Non seulement alors je n’entrais pas littéralement et géographiquement dans le jeu de celle-ci, mais je pouvais explorer ses relations de proximité.
 
Moyens
 
Aucune technologie n’est neutre. Choisir des outils, c’est choisir un chemin, des valeurs. Utiliser exclusivement des logiciels libres, c’est non seulement opter pour la liberté d’un cheminement dans la technologie, mais aussi se heurter au terrain technologique, c’est-à-dire parfois descendre agréablement ou peiner à la montée. Utiliser des logiciels issus d’un partage de compétences mène naturellement à s’échanger des fichiers et des problèmes. C’est donc à travers une jungle des formats qu’on est amené à évoluer. Mais comme toute jungle, celle-ci peut être source d’émerveillement.
 
Mais pourquoi relater ici ces problèmes purement informatiques ?
 
Premièrement pour rendre compte d’un travail de préparation. Dans l’idée que le chemin est le but, chaque élément de la carte de l’étoile de tir doit être valorisé.
 
Ensuite, parce que l’informatique est une partie du chemin qui compose ontologiquement la carte produite. Marcher dans le paysage, c’est fouler physiquement l’herbe, mais aussi intellectuellement parcourir l’histoire, scientifiquement interroger le territoire et technologiquement en apprécier le panorama, en comprendre la structure et en assumer la philosophie.
 
Parcours
 

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Le chenaillon, premier passage difficile.

La première partie de la descente, aussi difficile fut-elle, a été la révélation d’un monde inattendu. Nous étions au mois de mars et je marchais sur un parterre de branchages qui cassaient sous mes pas d’un bruit sec, j’évoluais sur un bruyant mikado, qui au contraire des couleurs habituelles, se déclinait en lignes noires et blanches. L’endroit était lunaire et les tons sombres — mélangeant brun, noir et blanc cassé — s’imposèrent au-delà des déchirures calcaires, dans le bois mort, comme une nature foudroyée par le climat.

Le cliquetis des pas était rythmé par le passage des branches basses qui, accrochées par mes vêtements, claquaient encore plus sèchement que le sol. Des troncs épars, esseulés, semblaient la trace du passage d’un cyclone de sécheresse, d’une tornade sur de sombres flûtes de cristal.
 
Et la traversée fut longue, très longue. Car la pente n’était pas douce et je ne l’affrontais pas. Mes chevilles s’en souviennent. En disant qu’un chemin de traverse est préférable à une montée directe, on oublie généralement que le mot chemin précède la traverse. Mais une traverse sans chemin, longuement inclinée, est-elle vraiment préférable à un bel escalier dans la pente ?
 

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Dès le début de la traversée, les difficultés commencent.

 
L’environnement était magnifique. Les troncs zébraient le ciel et leurs ombres découpaient le sol dont l’horizon était si incliné que je m’attendais à voir un dahu. Mon esprit s’égarait vers les cimes quand mon corps annonçait, lui, un surf sur une piste de feuilles mortes. Et malgré cela, le pilote automatique d’une traversée de désert se mit en place pour éloigner les signes d’une fatigue évidente dans un lieu bien plus grand que je l’avais imaginé.

J’étais comme ivre d’un automatisme qui guidait mes pas vers une clairière que je n’apercevais pas. Et si l’ivresse était douloureuse, si la petite étoile de la carte semblait se transformer en une supernovae aux frontières mouvantes, j’en oubliais jusqu’à la direction de mon étoile polaire : l’extrémité nord de cette branche infinie de l’étoile de tir du mont Racine.
 
Enfin j’y parvins.

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Les Alpes, omniprésentes.

La forêt que je venais de traverser se révéla dans toute sa splendeur par une forme de monotonie qui me fait aujourd’hui utiliser le mot de « traversée », non en raison du parcours de travers, mais en raison d’une progression malaisée dans un monde dont le relief n’était pas celui des chemins.

Parcourir seul cet environnement sans s’y arrêter vraiment a été l’une des limites de ce projet et si on peut dire que « le paysage est une traversée », le traverser ne suffit clairement pas à le connaître, il faut aussi l’éprouver.
 
La descente m’a fait marcher vite et, si la découverte des immensités simultanées d’une forêt dense d’arbres majestueux et des limites physiques de mon corps en a fait une expérience inoubliable, j’y ai compris que c’est le paysage qui nous fait traverser son univers. Et que sans se permettre des chemins de traverse, sans prendre le temps de s’y égarer, on en effleure que la surface.

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Première descente.

 
Parvenu à la pointe Nord de l’étoile, je me suis retourné vers le Sud. J’ai décidé d’abandonner toute ligne de mire pour me laisser guider par le relief et plus particulièrement par un ruisseau : le Chenaillon. Là où j’étais, on le distinguait à peine et son petit filet semblait paradoxalement monter dans la pente pour se perdre sous le massif que j’allais affronter : « un retour aux sources calcaires », me suis-je dit.
 
Avant de relater cette ascension assez extraordinaire, j’aimerais dire la difficulté de sa bonne représentation cartographique. Si on peut être habitué aux courbes de niveaux et s’en servir pour voir ce qui nous attend, rendre compte d’un parcours fortement dénivelé de cette manière ne rend que peu justice à la perception sensible d’une forte montée, fleurant parfois avec l’escalade.
 
Une manière cartographique, différente de la représentation plane, pour décrire ce parcours a posteriori est d’utiliser la vision 3D fournie par les mesures LIDAR 2022 du canton de Neuchâtel, disponibles sur le site du Système d’Information du Territoire Neuchâtelois (SITN). Il offre la possibilité de tracer un profil à partir d’un polygone. Il s’agit d’une bande de terrain avec la végétation qui s’y trouve, d’une largeur d’environ six mètres. On peut exporter les points LIDAR ainsi sélectionnés sous la forme d’un fichier .csv (ou d’une image .png du profil présenté sur le site) qu’il est ensuite possible d’utiliser pour un rendu en 3D du parcours. Il faut pour cela un logiciel spécifique permettant cette représentation. J’ai utilisé Cloud Compare.
 

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L’Est du mont Racine en élévation.

 
Je suis sur le flanc d’une ondulation jurassienne, une petite colline dont le sommet est parcouru jour après jour par des dizaines de marcheurs et marcheuses des crêtes qui viennent admirer le paysage. J’ai malgré tout l’impression d’être perdu dans une savane, au milieu d’une forêt de signes. En appelant mes souvenirs, fusionnent le récit de la découverte du passage de l’Atlantique au Pacifique par Vasco Nuñez de Balboa — fait de la fuite en avant d’un homme poussé par un besoin de reconnaissance vers son destin funèbre — avec ce cheminement escarpé pointant vers le ciel du mont Racine, augure d’un horizon espéré.

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Déploiement rocheux.

La sensation d’un inconnu riche de questionnements — tapis de feuilles très peu décomposées pour une période hivernale, mousses omniprésentes dans une faible humidité, troncs abattus par la nature ou l’hystérie des tronçonneuses — prédit des plaisirs de découvertes postérieures avec l’analyse du déplacement. Le parcours interroge alors le monde, ouvre sur des histoires, les localise dans des cartes mentales. Mon esprit est attentif, curieux d’incessantes surprises que le tapis roulant du chemin éclaire, puis dépasse, pour former un collier de sensations, de sentiments, de ressentis qui devraient, je l’espère alors, prendre plus tard la forme d’un éclaté d’étonnements, d’une étoile de questionnements qui seront peut-être source d’une lumineuse compréhension.
 
Après la barre rocheuse, après une explosion de fougères retombant en tapis de mousses, surgit soudainement une route forestière. Et je m’arrête, sans l’avoir jamais fait plus bas, pour contempler la nature éclatante bordant le Chenaillon. Car, même si cette route me désespère d’une présence mécanique totalement injustifiée, j’en goûte toute l’humanité de l’horizontalité dans une pente qui ne cesse d’augmenter.
 
Cette route visiblement peu fréquentée fut un répit. L’ascension précédente avait été difficile, la suivante s’annonçait plus physique encore. Pourtant, je crus quelque temps pouvoir tergiverser sur cette traverse, par une allée et venue sur celle-ci sans regarder la pente en face, tant elle s’accentuait. Elle tient dans la valse hésitation du tracé horizontal à l’aplomb d’une cruelle verticalité.
 

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La représentation topographique ne permet pas de percevoir la pente du terrain. Les deux échelles qui y figurent montrent une pente moyenne du chemin forestier au sommet dans un rapport de 100 mètres de déplacement horizontal pour une élévation d’environ 65 mètres, soit une pente de 65 % ou un angle par rapport à l’horizontale de 40°.

 
Mais il me fallut bientôt décider de l’affronter pour me retrouver dans l’axe de ma branche d’étoile (en rouge). La pente était telle que j’oscillais de gauche à droite sur quelques mètres et que les inversions se faisaient sur les « quarres » de mes souliers. Et tenter d’apercevoir le sommet c’était assurément basculer en arrière dans le vide.
 
Plusieurs fois, en m’appuyant contre un arbre dont les branches formaient presque une échelle du côté de la pente, je me suis dit que je n’y arriverais pas. Mais j’ai continué dans une herse de conifères me désignant, tous, la barre rocheuse au-dessus de moi.
 
Arrivé à son pied, accroché au sol terreux, presque à plat ventre, apparu une faille, une rupture dans la roche, un accès au niveau supérieur surplombant le vide. Et au-dessus de ce plateau, une nouvelle paroi apparemment infranchissable.
 

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C’est une coupe LIDAR du profil prévu pour l’étoile de tir. On y voit le chemin forestier où débuta la dernière partie de l’ascension. Les données provenant du SITN ont été représentées grâce au logiciel libre Cloud Compare en 3D. La verticalité des arbres permet de bien se rendre compte de la pente du chemin suivi jusqu’aux hésitations qui ont menées à l’abandon de la dernière partie de l’escalade vers le sommet.

 
Cramponné à quelques dizaines de mètres du sommet, les yeux en l’air, le menton planté dans le sol, j’ai alors mesuré le sacrifice nécessaire à mon projet en même temps que la beauté supérieure d’un monde inaccessible. Car résolument non, je ne passerais pas sans me rompre le cou. Pourtant, quelques mètres au-dessus de moi, se trouvaient deux petits arbres naturellement bonzaï presque intégrés à la roche. Et, au-dessus d’eux, probablement un pin au balcon de son domaine éclaboussé d’une lumière inattendue.
 
En me retournant, plus pour appuyer mon dos contre le sol que pour me coucher, j’ai encore mieux mesuré la folie de mon ascension tant les moyens de redescendre m’épouvantèrent.

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Carte composée de quatre couches : un modèle numérique de terrain multi-ombré, une couche OpenStreetMap, la couche du parcours idéal (ligne noire) et le trajet GPS du parcours (ligne brune).

Parvenu à l’angle Sud-Est de mon étoile, persuadé que tout était presque fini, quelques surprises m’attendaient encore. Je l’avais voulue comme on s’intéresse aux feux d’artifice, sans en chercher les causes. Pour oublier la place d’armes, je m’étais tourné vers ses alentours comme un marin fuyant la terre se tourne vers le large, comme un biologiste fuyant la ville se tourne vers les prairies environnantes, vers des forêts enchantées.

Mais les forêts sont aujourd’hui désenchantées par les tronçonneuses et les champs par l’herbe fourragère. Il fallait donc fatalement que se manifeste le rappel du lieu que j’évitais consciencieusement. Si la première friction pris la couleur de la roche locale, ses traits eurent la rigueur de l’affrontement.

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Fortifications.

Quelque part à l’intérieur de mon cheminement se trouvaient des murs de béton si durs qu’il m’en coûtait de les approcher. J’ai alors rebondi sur un blockhaus en en faisant un angle de parcours, symbole d’un changement de direction pour illuminer mon étoile encore deux fois de timides lueurs passagères.

Espérances et valse hésitation d’un cheminement chaotique pendant lequel mes jambes ont montré leurs limites. L’explosion devient un pétard mouillé, l’étoile de tir perd sa verte ambition.

La rébellion de mes idées dicta à mon corps un virage dans la pente vers le Sud. La descente s’annonçant quelque peu reposante, j’osai enjamber les multiples obstacles d’une forêt que j’espérais plus chaleureuse qu’au Nord. Mais non, le constat persista : peu de verdure, bois mort très sec, cassant sous les pas. De plus, à la difficulté de la progression dans une pente plus importante qu’estimée, s’ajouta le désespoir d’un lieu dont je ne parvenais plus à voir la beauté.
 

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Dans un mille-feuilles de courbes de niveaux apparaît la structure altimétrique
générale d’un lieu dont on a vu la difficulté à rendre compte de la perception interne de la pente.
Le parcours Sud effleure la dépression. La fatigue brouille la carte.

 
L’une des images marquante de mon enfance fut la structure dentellière d’une feuille morte, d’érable plane, entièrement décomposée et dont seules les nervures, aussi fines soit elles, avaient été épargnées par le temps. Sa stupéfiante beauté poussa mon père à l’immortaliser dans une fine couche de résine et pendant longtemps, j’ai été fasciné par ce que cette structure pouvait apporter à la compréhension des feuilles.
 
Sur la carte topographique, on voit particulièrement bien, et cela grâce aux courbes de niveaux, le relief Nord de la place d’armes et notamment les deux barres rocheuses décrites précédemment. On y voit aussi le plateau de la place en brun clair avec une pente plus grande au Nord-Est. Et on y voit ce que je n’avais pas vu avant mon parcours, à savoir l’importance de la pente au Sud de la place.
 
Cette carte est d’une grande beauté, car elle rassemble, en un tout, un ensemble d’éléments qui font sens pour moi.
 

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Signalisation comique.

Elle est le lieu d’un parcours de mon territoire proche. J’y ai accédé à vélo et l’ai parcouru à pied dans l’optique de la découverte des alentours d’une place aux antipodes de mes idées et j’y ai découvert que la topologie toute militaire de la facilité de l’utilisation d’un plateau en légère pente contrastait de manière importante avec ses alentours. Je découvrais aussi que, symboliquement, on pouvait y voir le refuge de gens apeurés par le monde extérieur. On est là sur les lieux d’un château antique, pas bâti dans des murs, mais sur les ornières d’une idéologie de la violence qui choisit pour s’établir la zone la moins difficile pour... montrer ses muscles. Car c’est bien une forteresse qui utilise les pentes naturelles du paysage pour s’extraire du brouillard humain sans trop d’efforts.
 
En un sens, le parcours que j’ai réalisé en montre bien les limites naturelles, serais-je tenté de dire, celles des parades bien orchestrées qui n’invitent pas les foules.
 
Au-delà de ce monde de violences artificielles s’est imposé dans mon corps un autre univers fait de différences, d’hésitations, d’abandons et de souffrances assumées comme manières de découvrir. Découvrir un relief accidenté — sans en gommer les aspérités par le recours à ces machines qui, en écrasant le terrain, prétendent élever la condition humaine ; découvrir une végétation asséchée par les aménagements, qui lutte pourtant obstinément pour survivre, elle, là où le militaire en apesanteur et au soleil ne pâture pas.

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Zone de tir.

Végétation riche cependant — même si visiblement écrasée par le pétrole atmosphérique des monstres du plateau dominant, machines de défense de l’hystérie humaine — végétation en mal de connaissance et de reconnaissance, végétation repoussée dans les pentes rocheuses comme les gueux au pied des châteaux : arbres, fleurs, fougères, mousses et parfois myxomycètes, êtres des profondeurs de la forêt qu’on imagine plus qu’on ne les côtoie, cachés d’une humanité béto-militaire par la nécessité de la survie.
 
Nigritelle
 

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Nigritelle noire
Meneerke Bloem / wikimedia commons.

L’idée d’une suite à mon projet est venue plus de six mois après avoir réalisé le premier parcours. Toujours sans oser affronter directement la place d’armes en action, c’est vers l’intérieur de celle-ci que je me suis tourné.
 
Une fois de plus, il s’agissait d’aborder le paysage d’un lieu encore problématique pour moi dans l’espoir d’y voir une réalité autre que celle d’une place d’armes. La méthode demeurait la même que précédemment :
le parcours d’une trace prédéfinie, au sens symbolique significatif.
 
Le précédent parcours a eu une influence certaine sur ma représentation des lieux à l’intérieur de la place d’armes. Éblouis par ma nouvelle compréhension de son sous-sol (Guyot 2026), ma représentation mentale se figea à l’échelle des couches géologiques. Cette représentation généra dans mon esprit un lieu sur un plateau marin incliné en pente douce et, comme mon nouveau parcours allait se situer à l’intérieur du précédent, cela devait être une vraie balade sans aucune difficulté particulière.
 

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Je pris la décision de réaliser ce nouveau parcours exactement une année après le premier, jour pour jour, et sur un tracé représentant une nigritelle noire, qu’on trouve au mont Racine, orchidée rare, rouge foncé, et dont la beauté sanglante est utilisée par les militaires dans leur publicité pour la place d’armes. La figure montre les deux traces obtenues sur le fond du modèle numérique de terrain de Swisstopo, obtenu par photogrammétrie.

 

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Modèle numérique de surface (Guyot 2026).

 

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Au début de mon parcours de la Nigritelle, juste après celui de l’étoile de tir, est née, sous mes doigts uniquement agités par les souvenirs, une première carte. Quelques minutes ont suffit pour un premier portrait du mont Racine. Un autre point de vue sur celui-ci ? Ce dessin a été réalisé « d’un trait », sans réflexion préalable et sans aucun document. Relevons-y l’absence totale de l’étoile de tir, pourtant déjà réalisée et l’importance des Rochers Bruns, mal positionnés par rapport à l’extrémité Nord de la place.

 

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Modèle numérique de terrain.

 

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Seconde carte manuscrite Ce n’est qu’après avoir validé mon dessin et commencé à travailler sur sa couche vectorielle (Guyot 2026), que je me suis aperçu du fait que la place d’armes, l’étoile de tir et la Nigritelle n’y étaient pas représentés. Oubli consternant ou bienvenu ?

 
En parcourant ma nigritelle, ce sont d’abord les sensations de l’étoile de tir qui ont refait surface. L’épreuve de l’alignement des pas, l’oscillation prudente des jambes, le lent balancement du corps au rythme du déplacement m’ont rappelé l’intérêt de cette sensuelle palpation du relief qu’est la marche en ligne droite.

Soutenir l’attention, autant vers le sol qu’à l’horizon, pour ne pas être que de passage, pour ne pas être la botte d’une armée en campagne, est une épreuve corporelle faite d’un juste équilibre entre mouvements et découvertes. La physique décide des impératifs du corps et l’esprit tente de l’égarer dans l’interrogation de ce que les yeux effleurent. Parfois la décision est prise : arrêt pour éviter la marche militaire et contempler le détail d’une fleur, déséquilibre vers un bruissement inattendu, réajustement de l’horizontalité du regard pour percevoir l’ondulation de la chevelure herbacée qui tente de nous dévier ou inspiration vers l’horizon signé à grand traits de contrastes lumineux. L’immersion dans le paysage est un bain du corps dans ses éléments.

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Le Crêt de Courti (1 400 mètres).

Plein Ouest, c’est le Crêt de Courti qui s’impose. Encore un bombement ou un véritable crêt ? En tant que corniche rocheuse, on peut penser au second, mais en tant qu’arête de montagne, généralement dans l’axe de l’anticlinal (ici Nord-Est – Sud-Ouest), on peut en douter.

Mais en observant la figure, on perçoit, aligné avec l’Est du Crêt de Courti, un décrochement dans la direction Sud-Sud-Est - Nord-Nord-Ouest, exactement sur la même ligne que celui se situant à la pointe Nord-Ouest de la Nigritelle. De plus, on en voit aussi un dans la même direction au Nord de la place d’armes. Enfin, la tige de l’orchidée et son centre forment une pente perpendiculaire à l’anticlinal. Serait-ce l’indice du début de la formation d’une cluse, annoncée au Sud par la forte pente ? La réponse dans quelques milliers d’années.

Quoi qu’il en soit, que la place d’armes soit traversée par une dépression est porteur de sens pour moi, la force s’y cachant étant peut-être l’indice d’un mal être.

Si on admet que la représentation physique d’un lieu, déterminée par l’épreuve de son parcours, puisse faire apparaître son profil topographique, on comprendra bien que, pour moi, le Crêt de Courti soit du parcours de la Nigritelle. Avant, il n’existait pas. Mes muscles l’ont fait apparaître à mon esprit. Comment alors celui-ci pouvait-il en rendre compte ?

Comme dit précédemment, les trois moyens cités ci-dessus, à savoir le texte, l’image et la carte étaient disponibles. Mais la subtilité du relief rendait difficile l’utilisation de l’image. Et l’évocation textuelle d’un parcours, aussi fine puisse-t-elle être, ne rendait pas justice aux alentours de celui-ci.

Restait donc la carte.

 

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Représentation du relief de la place d’arme.

Ying Yang Carte multicouches, MNT, MNS, niveaux, contours et parcours (Guyot 2026), comme le sont physiquement le lieu et intellectuellement ma compréhension de celui-ci.

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Entrée Sud de la place d’arme.

À l’unique exception de la courbe séparant la place d’armes, on devrait pouvoir dire que la carte reflète la géographie du lieu. Mais ce n’est pas le cas. Les cartes sont comme les mots, elles construisent des réalités qui ne sont pas la réalité, pour autant qu’il en existe une. Les cartes sont un discours particulier sur la réalité qui prend origine dans le paysage, prend vie dans les connaissances et l’histoire du ou de la cartographe et prend forme dans un langage graphique original.

Mais même en le sachant, il m’a été difficile de sortir des ornières de l’objectivité. Plus que cela de renier celle-ci au profit de la transmission du message que moi, comme cartographe, ou plutôt comme créateur de messages, je désirais faire passer.

La ligne formant la dualité de la place d’armes fut ma première véritable rébellion. Car cette ligne n’existe pas.

Cette ligne fut celle de la rupture. Avec la Nigritelle, j’avais éprouvé le paysage en deux ressentis différents et il me fallait les ancrer dans le sol, en marquer le terrain. La ligne est cette raison. Grâce à elle, ma carte est devenue un véritable Ying et Yang ambivalent. Structurant un espace physique, mais aussi un espace mental. La beauté des lieux avait son revers militarisé, la paix du panorama au Crêt de Courti résonnait avec le froissement des uniformes en contre-bas, comme le silence des allées d’un cloître le rend inaccessible au monde.

Née d’une opposition idéologique, ma carte de la Nigritelle finissait en opposition géographique : en haut, voir ailleurs, ou en bas, être caserné, avec au Sud une continuité et au Nord une discontinuité : les rochers bruns.
 
Épilogue

Après trois années de focalisation sur l’étoile de tir du mont Racine, délicatement posées sur deux jours de marche intense dont l’origine tient dans quelques secondes de contemplation artistique de Low water Circle Walk, il est temps de conclure ce travail.

Laissons Richard Long, cité dans un article du Guradian, le faire à propos :

La notion d’originalité est importante pour moi, au sens où, malgré de nombreuses traditions de marche – l’arpenteur de paysage, le poète marcheur, le pèlerin – il est toujours possible de marcher selon des voies différentes  ».

—  Sean O’Hagan, « One Step Beyond », The Guardian, 10 mai 2009.

Précisions complémentaires

Tous mes mouvements, parcours physiques et intellectuels se font depuis maintenant plus de vingt ans à vélo, sans textiles artificiels, uniquement avec des logiciels libres, une informatique minimale et une alimentation végétarienne.

Bibliographie et références :

  • Brun 2021
    Marilyne Brun, « Épistémologies et cartographies alternatives en Australie aborigène », in : Contre-cartographier le monde, ed. Pulim, Collection Espaces Humains, 2021.
  • O’Hagan 2009
    Sean O’Hagan, « One Step Beyond », The Guardian, 10 mai 2009.
  • Picouet 2019
    Patrick Picouet, La carte invente le monde, Presses Universitaires du Septentrion, 2019.
  • Tiberghien 2020
    Gilles A. Tiberghien, Le paysage est une traversée, éd. parenthèses, la nécessité du paysage, 2020.
  • White 2015
    Kenneth White, Au large de l’histoire, Le mot et le reste, 2015, p. 112.