Martigues, cartographies d’un siècle de métamorphoses

#urban_matter #ville #France #Provence #cartographie

11 août 2026

 

À Martigues, dans le département des Bouches-du-Rhône, un siècle de transformations a laissé derrière lui une mosaïque de traces : ports, usines, grands ensembles, routes, lotissements, paysages effacés. Entre les eaux du chenal de Caronte, les fantômes de l’industrie pétrochimique et les souvenirs d’enfance enfouis dans les paysages ordinaires, cette cartographie du parcellaire, présentée ici de manière fragmentée, emprunte à des photos aériennes et des images satellites pour raconter la fabrication lente et complexe d’une ville, et révéler les récits sensibles de celles et ceux qui y ont grandi : les histoires des familles, des paysages disparus et des lieux que la mémoire rechigne à abandonner.

 

Par Guillaume Richaud

Coordination éditoriale : Oskar et Philippe Rekacewicz

 

 

On devrait se méfier de la mémoire des enfants quand on construit des usines, des ports et leurs équipements. Ils gardent en mémoire les lieux dans lesquels ils ont été heureux et qu’ils trouvent naturellement beaux. »  

—  Sophie Bertran De Balanda, HOT.. Le jardin des gens de mer, histoire d’une disparition, Parenthèses, 2021.

Ce « récit cartographique » retrace, sur un siècle, l’évolution du parcellaire de l’unité urbaine de Martigues, quatrième ville des Bouches-du-Rhône. Il s’appuie sur la photothèque de l’IGN et sur les données satellitaires Landsat et Copernicus les plus récentes regroupées sur Google Earth. Le découpage cadastral (millésime de juillet 2023) couvre ici les communes limitrophes de Fos-sur-Mer, Port-de-Bouc, Martigues et Châteauneuf-les-Martigues.

Voilà pour les sources fiables et factuelles. Mais comment les exploiter, comment les faire parler ?

Le choix du cadre

La première difficulté a d’abord été celle du cadrage. Je voulais m’attarder sur le développement du chenal de Caronte, ce cordon ombilical aquatique qui relie « deux mers » : la Méditerranée et Berre (j’écrirai donc « mer » et pas « étang » - Alessi Dell’Umbria est passé par là [1]). J’envisageais une carte étirée d’Est en Ouest, depuis l’aurore des trois quartiers historiques de Martigues (Ferrières, l’Ile, Jonquières), jusqu’au couchant, à Port-de-Bouc. Cela semblait d’autant plus évident que ce territoire s’est souvent représenté ainsi, bien avant que toute une conurbation vienne se greffer au fil de l’eau.

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Carte du chenal de Caronte.
La Méditerranée et Port-de-Bouc à l’Ouest, Berre et les trois quartiers de Martigues,
« ville gué », à l’Est. Le document, qui date de 1927, donne à voir le territoire juste avant son industrialisation massive.
Sources : Léon Brun, Annexes Portuaires de Marseille - Canal de Marseille au Rhône, Ed. du Sémaphore,
1927 ; Marcel Roncayolo, Regards sur Martigues, un territoire méditerranéen, Parenthèses, p.57

Caronte en cinémascope, perspective aussi alléchante qu’illusoire... Le temps avait fait son œuvre, et la ville avait depuis largement dépassé les limites de ses rives. Rester les pieds dans l’eau ne dirait pas grand chose de la ville contemporaine. L’unité urbaine, dans son sens défini par l’INSEE [2], semblait être au contraire l’échelle la plus raisonnable avec laquelle envisager cette carte, en m’épargnant un découpage arbitraire et sauvage.

Amies de Saint-Mitre-les-Remparts, de Fos-sur-Mer et de Saint-Julien-les-Martigues, pour qui ce territoire relève d’un continuum urbain routinier, ne m’en veuillez pas de vous avoir ici oblitéré, il fallait bien que je m’arrête quelque-part.

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Plutôt que de représenter le bâti lui-même, j’ai choisi de pocher les parcelles. Ce choix a immédiatement révélé le dessin des routes, sans qu’il soit nécessaire d’ajouter un autre langage graphique. Au fur et à mesure du travail - qui m’a pris entre pauses, désintérêts, découragements et, accessoirement, la naissance de mes deux filles, presque trois ans - Je découvrais combien cette approche révélait davantage l’inventaire des typologies parcellaires de la ville. L’entrelacs minuscule du Martigues médiéval, les Grands Ensembles des années 60, les énormes emprises foncières nécessitées par l’industrie de la seconde moitié du XXe siècle, puis plus récemment les arabesques des lotissements qui viennent dévorer d’un coup des hectares de pinèdes. Et puis l’Enfer des Z (ZAC, ZUP, ZEP, ZUT). Cet amalgame de géométries me faisait faire un pas de côté dans cette ville que j’avais parcourue de long en large pendant des années.

Méthodologie de l’à-peu-près

Tout cela selon une règle simple : parcelle construite (hors jardin, terrain agricole, etc.) = parcelle pochée. La carte ne dit donc rien de l’âge du bâti lui-même, mais raconte plutôt à quelle époque le terrain a été construit pour la première fois. Choix binaire qui ne laisse objectivement aucune place à l’hésitation, hélas… Il n’existe pas, à ma connaissance, de base de données numérisée, et les cadastres disponibles aux archives communales restaient hors de portée puisque j’entreprenais ce travail à distance, dans les interstices d’une vie d’architecte à l’autre bout du pays. La merveilleuse photothèque de l’IGN s’est donc révélée déterminante dans la production de ce projet, même si les clichés n’évacuent pas toujours le doute.

Depuis les airs, il est parfois hasardeux de faire le tri entre construction, terrain vague et végétation. Je poche ou pas ? Il arrive aussi qu’une parcelle disparaisse au gré d’un remembrement, d’une division ou du percement d’une nouvelle voie de communication. Il faut alors combler les vides, faire avec le flou des photos et se rappeler surtout d’une chose : ce travail n’a aucune prétention scientifique, il est bourré d’approximations et d’erreurs, et reste d’abord le fruit d’une envie, d’une manie, celle de rendre compte d’un territoire qui nous est cher.

Transmettre ma perception.

L’échelle urbaine permet de dégager des époques, tandis que le zoom prévient toute tentation à la généralisation : une ville n’est jamais tout à fait linéaire ou tout à fait cohérente, ni dans ses tracés, ni dans ses politiques ou son histoire, il faut zoomer pour voir les nuances, les collages, les forces contraires, le détail du découpage.

1920 – Spectres du futur

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L’étude débute en 1920, date de la première campagne de relevés photographiques disponible à la consultation.

Deux centralités s’y distinguent : d’abord les trois quartiers du vieux Martigues, alors une petite bourgade endormie tournée vers la pêche, sertie de vignes et d’oliviers. La ville commence à peine à sortir de ses limites historiques pour venir timidement lotir des parcelles à Ferrières au Nord, et à Jonquieres de l’autre côté du chenal, tandis que l’Île prend encore et toujours soin de départager ces deux rivaux urbains.

Ferrières ? Mais on n’y allait jamais ! On était cons…

... dixit mon père au fil de ses souvenirs, ceux d’un môme qui avait pile dix berges au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Sa famille vivait rive gauche. Même pas 400 mètres de distance à franchir et déjà une frontière, une distance dont on n’a plus conscience aujourd’hui.

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Martigues en 1928 : de gauche à droite Jonquières, L’Ile et Ferrières
Source : IGN, Photo du 1er avril/1928.

La torpeur d’un bourg aux entrelacs médiévaux contraste avec le dessin au cordeau de Port-de-Bouc, cette « ville de chantiers navals » (Roncayolo & Blais 1999), construite sur une petite péninsule à cheval entre la Méditerranée et le canal d’Arles à Bouc, à l’Ouest de Martigues.

Profitons-en pour citer un certain monsieur François, qui s’était sans doute ce matin-là réveillé du mauvais pied en qualifiant Port-de-Bouc d’un de ces « petits ports locaux, d’activité médiocre, comme il en est tant sur nos côtes de France doté d’une administration insouciante et avare tout à la fois qui y fait exécuter de loin en loin des travaux parcimonieux pour-des besoins plus électoraux qu’économiques. En 1919 encore le trafic de Port-de-Bouc ne dépassait pas 100 000 tonnes aux meilleures années (François 1929) ».

C’est moins le ton, un brin aigri, que la mention de 1919 que l’on retiendra ici : c’est à cette date qu’une loi fut promulguée permettant à la Chambre de Commerce de Marseille (qui pilotera les activités maritimes jusqu’à la création du Port Autonome en 1966) d’investir des terres sur les rives de l’étang de Berre ainsi que sur les berges de Caronte. En parallèle d’activités déjà bien installées à Port-de-Bouc (les chantiers navals en 1899, l’usine Saint-Gobain en 1915 puis Kuhlmann l’année suivante), viendront bientôt s’implanter de nouvelles infrastructures profitant d’une manne foncière idéalement située.

Ce relevé de 1920, c’est d’abord celui des fantômes industriels à venir. L’avenir de la région y est alors embryonnaire mais bien présent : port pétrolier et réservoirs de stockage à Lavéra (la société Générale des Huiles de Pétrole y implanta ses premiers dépôts en 1924 [3]), et la nouvelle ligne ferroviaire de Marseille à Miramas, inaugurée en 1915 et qui déplace, par son positionnement à équidistance entre Martigues et Port-de-Bouc, un centre de gravité tourné vers l’usine bien plus que vers la ville. La réalisation de la ligne introduit dans la vie locale une première génération d’ouvriers immigrés. Nombre d’entre eux firent souche à Martigues et travaillèrent ensuite à Croix-Sainte ou Port-de-Bouc. Des industriels audacieux comme Verminck vont déplacer leurs activités, fixées dans la banlieue marseillaise, sur les rives du chenal (Bertran de Balanda 2014).

La carte fait également ressortir (en bleu clair) l’emprise étendue du chenal. Avant de n’être réduit qu’à un étroit goulet de navigation entre deux mers, ce que certains qualifiaient d’étang de Caronte recouvrait une bien plus grande surface ; sur la rive nord de nombreux salins (des années plus tard, le vaste espace serait comblé pour accueillir plusieurs équipements publics, la mairie, le stade et le théâtre), à l’Ouest, les fameuses bourdigues, ces îlots artificiels levés en peigne et destinés à attraper le poisson dans ses incessants allers et venues entre la Méditerranée et Berre (avant de mourir sur l’autel de la déesse hydrocarbure, la pêche avait atteint à la fin du 19e siècle une dimension industrielle à Martigues).

1935 - Le boom du pétrole

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Martigues ne s’étend pratiquement pas pendant l’entre-deux guerres. Il faut chercher l’évolution hors les murs, le long de la voie ferrée avec, au Nord dans le quartier de Croix-Sainte l’usine Verminck. À l’Ouest de l’usine et au fil de l’eau, on assèche les marécages pour construire un quai de déchargement ferroviaire pour les usines de Port-de-Bouc.

Le rail permet d’accélérer le développement au Sud du chenal avec la mise en service en 1933 de la raffinerie British Petroleum (BP), d’une capacité 350 000 tonnes de pétrole brut par an. En 1935 c’est au tour de la raffinerie Total-CFR d’être inaugurée à Châteauneuf-les-Martigues, sur le site de La Mède. Les besoins fonciers gigantesques nécessités par l’industrie pétrochimique fabriquent un nouveau paysage en superposition des centres urbains « historiques », et bientôt une continuité construite, un mitage où torchères, habitat social et colline se succèdent sans discontinuités ou presque.

1960 – Martigues, ville-laboratoire

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Martigues sort de ses gonds, et ne parle plus d’elle-même qu’avec des chiffres. L’époque s’apprécie en mètre cubes, en kilomètres, en milliards d’anciens francs, en centaines de nouveaux logements, etc. [4]. Alors que ce premier quart du 21e siècle s’achève, on a tôt fait d’oublier combien le pétrole et la chimie étaient dans les années 1960 synonymes de progrès, de fierté et de rêves grandioses pour toute une population. L’époque était alors à l’audace, aux ponts, aux tours de cracking, aux pipelines, aux formules complexes de composés chimiques promis à résoudre tous vos problèmes. La ville historique, restée jusque-là un peu à la traine, n’a plus d’autres choix que d’embrasser corps et âme ce grand dessein industriel, alors on construit du logement à la pelle, les équipements qui vont avec et on expérimente de nouvelles typologies urbaines.

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Vue vers l’est depuis Port-de-Bouc avec en premier plan le Fort de Bouc, le port pétrolier de Lavéra, le comblement partiel du chenal puis Martigues, caché par le viaduc autoroutier (vers 1975).
Carte postale intitulée « La Côte Bleue 13 – Port de Bouc – Vue aérienne »
Source : Collection personnelle.

Les usines, comme les villes, ne sont pas des blocs figés, construits d’une traite. Elles évoluent, se reconstruisent, se renouvellent dans le temps. Lavéra, jusqu’alors simple raffinerie de pétrole, se métamorphose progressivement en coopérative pétro-chimique aux outils de production partagés par plusieurs sociétés. L’usine devient alors système, composante d’un réseau plus vaste où les matières premières comme les composés chimiques transformés transitent d’un site à l’autre (Wolkowitsch 1991). Les usines du pourtour de l’étang avec Berre, La Mède et Lavéra sont en effet reliées par tout un maillage de réseaux. Lavéra continue de se superposer à la ville, bien davantage qu’à Fos-sur-Mer, qualifiée avec toute la pédanterie colbertiste de l’époque de « désert » (Paillard 1981).

Lavéra n’a pas seulement raffiné du pétrole en carburants et mille et un autres dérivés chimiques, elle a contribué à fabriquer le 20e siècle : Naphta, butadiène, polypropylène, PVC, polyéthylène, soude, acétates de glycoléthers, chlorométhane… Le champ lexical des poètes en blouse blanche.

1984 – Lendemains de fête

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Les collines endormies des années 1960 se rêvaient-elles ainsi un quart de siècle plus tard ? Au sortir des frénétiques Trente Glorieuses, après la douche froide du choc pétrolier de 1973 ?

Au milieu des années 1980, Martigues est alors presque entièrement constituée dans sa forme contemporaine. La frénésie et les excès appartiennent au passé, et les décennies suivantes viendront surtout combler les vides de cette fabrique urbaine. Les usines ont continué de s’étendre pendant cette période, et les projets liés à la pétrochimie foisonnent, mais restent physiquement contenus dans les emprises. L’usine se reconstruit en permanence, ses unités sont mises hors service, démolies, modernisées... La carte montre combien que ce sont avant tout les opérations de logements et d’activités tertiaires qui ont marqué le territoire entre 1960 et 1984, notamment le long de nouvelles voies de communication (l’avenue Francis Turcan (1971) et l’autoroute 55, dont le premier tronçon Marseille – Martigues fut inauguré en 1972).

Martigues fut une ville laboratoire. Parmi les grandes opérations emblématiques de cette période, citons la ZAC Paradis Saint-Roch (BCDMB Atelier, 1968) et Notre-Dame des Marins (Michel Ecochard, architecte-urbaniste et Atelier DELTA, architectes, 1967-1972).

Ces ensembles racontent à eux seuls l’ambition des années 1960 : loger vite, loger beaucoup, loger en inventant une nouvelle manière d’habiter la ville, dans un paysage que l’on croyait encore pouvoir ordonner d’un seul geste. Ces projets permettent d’accueillir de nouvelles populations ouvrières (l’activité industrielle à Martigues et Fos-sur-Mer est alors en plein boom). Ils sortent de terre dans un moment d’optimisme technique et social, où la Modernité (encore et toujours elle !) se mesure autant à la portée des grues qu’à celle des politiques publiques. L’expansion urbaine se dessine avec des formes claires, rationnelles, presque exemplaires.

Mais comme souvent, ces grands morceaux de ville ne sont pas seulement des réponses à une urgence quantitative. Ils dessinent aussi une manière très particulière de s’installer à Martigues : entre les voies, les pentes, les vues lointaines, les voisinages industriels et les promesses d’un confort nouveau. Paradis Saint-Roch et Notre-Dame des Marins portent cette époque à la fois généreuse et un peu abrupte, où l’on cherche à fabriquer du collectif avec des barres, des parkings, des seuils, mais aussi des cheminements, des cadrages.

Aujourd’hui encore, ils restent des marqueurs très lisibles dans la carte, comme des fragments d’un moment où la ville a voulu s’agrandir sans renoncer tout à fait à son paysage.

2003 - Le temps des lotissements

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Le développement entre 1984 et 2003 est sans doute celui qui me touche le plus, sans nul doute parce que je l’ai connu de l’intérieur. C’est aussi, paradoxalement, le plus discret : moins spectaculaire que l’explosion industrielle des décennies précédentes, moins lisible à grande échelle, mais profondément décisif dans la fabrication du paysage quotidien. Ce qui, sur la carte, peut sembler n’être qu’une extension supplémentaire de la tache urbaine, revêtait pour moi la forme très concrète d’un monde en transformation : j’ai vu ces quartiers pavillonnaires sortir de terre, grignoter les pinèdes, refermer les clairières, transformer des chemins en ruelles où l’on n’entendrait plus les aiguilles de pin crisser sous ses pieds.

Le mouvement est moins celui d’une ville qui s’étend brutalement que celui d’une urbanisation par coutures, par raccords successifs. Les usines sont toujours là, elles changent de main (les installations de BP sont rachetées par INEOS en 2005), mais autour d’elles se déploie un tissu moins éloquent : logements, équipements, voiries nouvelles, zones d’activités, ronds-points, pavillons et petits collectifs. La ville continue alors de se faire par fragments, par archipels qui finissent par se rejoindre.

C’est dans ces années 1980 que j’ai appris à connaître cette ville, quand j’accompagnais mes parents en bagnole. Je la contemplais au rythme des limitations de vitesse et des feux de signalisation, sur des avenues en 2x2 voies, sur des ponts surplombant le territoire tout entier. Ces paysages s’imprimaient alors dans ma mémoire, comme seuls les paysages de l’enfance sont capables de le faire.

2020 – Spectres du passé

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… Le ciel est d’un blanc étourdissant et, comme d’habitude, je me sens comme étranger chez moi… Se balader au milieu de ces territoires industriels vous procure inlassablement la sensation de ne pas y être tout à fait le bienvenu. Et on ne manquera pas, à la première ligne blanche mordue, de venir aimablement vous inviter à aller voir ailleurs.

Et comme ça doit faire aujourd’hui la troisième fois que je fais le tour du rond-point, une voiture de service déboulée de nulle part ne tarde pas à venir s’enquérir de mes activités.

Monsieur, je peux vous aider ?
Ben… Je cherche l’Hôtel des Gens de Mer. Il était bien ici, non ?

Des yeux pincés qui s’arrondissent.

Oh la, mais on l’a démoli ! ça fait quelques années maintenant !
– …

Ce texte s’ouvrait avec les fantômes des usines à venir, il finira avec les spectres de cette épopée industrielle. L’Hôtel des Gens de Mer (André-Marie Guez architecte, 1962) témoigne à lui tout seul de ce qu’était cette région il n’y a pas si longtemps encore, d’une époque où l’on construisait des hôtels-restaurants au pied des usines, où l’on venait faire la fête parfumé au benzène.

Moi, je ne l’ai jamais fréquenté, si ce n’est une fois, alors à l’abandon, en 2009. Je faisais un reportage photo et suis tombé par hasard sur cet objet architectural magnifique et désolé. Un foyer construit pour les marins de passage sur le port, dont personne ne parlera mieux que Sophie Bertran de Balanda (2021).

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Un hôtel habité par les chats, Bates Motel version Sixties.
Photo : Guillaume Richaud, mai 2009.

Au détour d’une conversation, presque par hasard, j’apprends que mes parents y ont célébré leur mariage. Damn !

Je crois que tout ça, ces heures passées à pocher des trucs sur Photoshop, c’est aussi et surtout l’occasion de tailler le bout de gras avec la famille : « Tu te souviens du nom de la rue où tu as grandi, p’pa ? Et tonton, il vivait là. Et toi maman ? et toi ma sœur, ouais, ça je m’en rappelle, j’y suis allé souvent. » Relier des souvenirs à hauteur d’yeux à l’abstraction de la carte.

Lieux de mémoire qui ne parleront qu’à moi, réseau invisible sur un territoire lointain. Je fais partie de la génération qui s’est barrée, et je crois que ça me pèse un peu maintenant. Entre les premières recherches et la publication de ce texte, près de trois années se sont écoulées, trois années où nos deux filles sont nées, et où mon père s’en est allé. Cette carte, je crois, en témoignera à sa manière.

 
Références :

  • Bertran de Balanda 2014
    Sophie Bertran de Balanda, « Paysage industriel et imaginaire à Martigues->http://journals.openedition.org/rives/4578] », Rives méditerranéennes 47 | 2014 (mis en ligne en 2015).
  • Bertran de Balanda 2014
    Sophie Bertran de Balanda, HOT. Le jardin des gens de mer, histoire d’une disparition, Parenthèses, 2021.
  • Paillard 1991
    Bernard Paillard, La damnation de Fos, Le Seuil, 198.
  • Roncayolo & Blais 1999
    Marcel Roncayolo & Jean-Charles Blais, Martigues : regards sur un territoire méditerranéen, Éd. Parenthèses, 1999.
    Les annexes du port de Marseille, Port-de-Bouc-Caronte