La version française de Wikipedia présente ainsi la ville de Casal di Principe, située dans la région Campanie dont Naples est la capitale :
La ville est connue pour sa mozzarella et pour ses liens avec le crime organisé, notamment pour être le fief du clan des Casalesi qui tirent son nom de la commune [1]. »
Nous avons déjà rencontré les Casalesi dans un premier reportage dédié à Castel Volturno. Les deux villes sont séparées d’environ 20 kilomètres, l’influence des Casalesi s’étant diffusée bien au-delà de la seule municipalité qui l’a vue naître et à laquelle est consacré ce reportage.
Dans cette chaude journée du 9 juillet 2026, je rencontre Pasquale Corvino, témoin et acteur des transformations qu’a connues la ville, d’environ 20 000 habitantes, au cours de ce dernier demi-siècle. Ce texte est une interprétation du récit que Pasquale m’a transmis de l’émancipation de cette ville connue dans l’imaginaire collectif presque exclusivement — comme la page Wikipedia le reflète si bien — pour son (excellente) mozzarella de bufflonne et la camorra qui a fait ici des ravages économiques, politiques et sociaux.
Pasquale vient me chercher à la Casa di Alice, et m’amène au Simon Caffè, le bar de Casal di Principe réputé pour préparer le « meilleur café d’Italie [2] ». C’est là que nous attendons Celeste Romero, psychothérapeute argentine et présidente de l’association Acción Colectiva Salud Mental e Integración Social Urbana di Buenos Aires (Action collective santé mentale et intégration sociale urbaine de Buenos Aires) qui s’est rendue à Casal di Principe pour retirer le Prix national Don Diana 2026 pour lequel elle a reçu une « mention spéciale ». Entre un buongiorno à un client et une blague avec le propriétaire du bar, Pasquale commence à me raconter la ville : c’est dans le perpétuel va-et-vient des clientes du bar qu’il me plonge dans le passé de Casal di Principe :
Nous sommes à la fin des années 1990. C’était une période où les Casalesi sparavano a vista (tiraient à l’aveugle). », me dit-il.
Dans ce contexte de violence, il n’y a que trois possibilités qui s’offrent aux intellectuelles et jeunes diplômées : plier bagage et émigrer ; se faire embrigader par la camorra, ce qui leur assure un emploi et/ou un revenu ; travailler dans le monde associatif, souvent dans l’accompagnement de personnes avec un handicap physique.
La trajectoire de la ville aurait pu continuer ainsi à l’infini, par inertie, si trois événements n’avaient pas changé profondément et durablement le cours de son histoire : le tremblement de terre de 1980 qui a « attisé les appétits » ; l’assassinat de Don Peppe Diana qui, avec son manifeste Non tacerò (je ne me tairai pas), a donné une nouvelle direction à l’Église ; et enfin, la fermeture de l’asile psychiatrique qui a régénéré les esprits et le territoire.
La visite du bourg que Pasquale me propose suit ce fil de l’histoire locale.
Il me raconte comment le tremblement de terre, ici comme à Castel Volturno, a été un « spartiacque » (ligne de partage des eaux). Si le séisme est revenu dans les récits de nombreuses personnes rencontrées au cours de mon séjour dans la région, Pasquale est le premier à me parler d’un autre événement, jusqu’alors absent de tous les témoignages : l’enlèvement par les Brigades rouges, en 1981, du démocrate-chrétien Ciro Cirillo, à l’époque conseiller au Travaux Publics de la région Campanie. Le kidnapping est orchestré quelques mois seulement après le tremblement de terre qui a touché la région et au moment dans lequel il fallait œuvrer pour la reconstruction. Pour la libération de Cirillo, l’État traite avec la camorra, et plus précisément avec Raffaele Cutolo, dit « O’ professore » (le professeur) et fondateur du clan Nuova Camorra Organizzata (Nouvelle Camorra Organisée, NCO), depuis la prison où il avait été condamné à la réclusion à perpétuité :
Si le tremblement de terre est le problème à résoudre, la reconstruction est le vrai enjeu », me dit Pasquale.
En échange de la libération du député régional, l’État assure au clan de Cutolo et aux entreprises de son réseau l’accès à des contrats de reconstruction d’une valeur de plusieurs millions d’euros. C’est à ce moment que, selon Pasquale, la mafia est légitimée par l’État — car reconnue comme interlocutrice pour les pourparlers qui permettront de libérer Cutolo — et entre également dans l’économie légale en se transformant en une « mafia entrepreneuriale ». Les contrats très lucratifs attisent également l’intérêt des autres clans, notamment celui lié à Francesco Schiavone dit « Sandokan », qui a fondé, sur le modèle sicilien de Cosa Nostra et en lien avec celle-ci, la « Nouvelle famille » pour contrer le pouvoir de la NCO de Cutolo. Sur le territoire, les deux groupes se font la guerre, laissant derrière eux environ un millier de morts entre 1980 et 1987.
Parmi les rares figures qui se sont élevées contre le climat de terreur imposé par la criminalité organisée, il y a Giuseppe Diana, curé de l’église San Nicola di Bari, à Casal di Principe, vers laquelle nous nous dirigeons, juste après avoir savouré notre café. C’est dans sa propre église que Giuseppe Diana est assassiné, le 19 mars 1994, alors qu’il s’apprête à rejoindre l’autel pour célébrer la messe : il est abattu de cinq balles par un affilié à la camorra. Don Peppe Diana, qui s’opposait ouvertement à la camorra, était à l’origine du célèbre manifeste intitulé « Per l’amore del mio popolo non tacerò ! » (Par amour pour mon peuple, je ne me tairai pas !), diffusé dans toutes les églises de Casal di Principe le jour de Noël de 1991. Un texte qui lui a certainement coûté la vie.
« Il est désormais évident que l’effondrement des institutions civiles a permis au pouvoir de la camorra de s’infiltrer à tous les niveaux. La camorra comble un vide de pouvoir de l’État qui, dans les administrations périphériques, se caractérise par la corruption, les lenteurs administratives et le népotisme. La camorra représente un État parallèle déviant par rapport à l’État officiel, mais dépourvu de la bureaucratie et des intermédiaires qui constituent le fléau de l’État de droit.
L’inefficacité des politiques de l’emploi, de la santé, etc. ne peut que susciter la méfiance chez les habitants de nos villages ; un sentiment inquiétant de danger qui s’accentue de jour en jour, la protection insuffisante des intérêts et des droits légitimes des citoyens libres ; les lacunes de notre action paroissiale doivent nous convaincre que l’action de toute. L’Église doit adopter une position plus affirmée, sortir d’une posture de neutralité pour aider les ministères des paroisses à transformer ces espaces en lieux au service de la libération et de la promotion humaine. Pbeut-être nos communautés ont-elles besoin de nouveaux repères, fondés non seulement sur des principes, mais sur des réalités vécues, des témoignages et des exemples qui puissent les rendre crédibles. »
↬Extrait du manifeste Per l’amore del moi popolo non tacerò !, Don Peppe Diana, décembre 1991.
Ce manifeste est un des événements qui, selon Pasquale, a contribué à modifier la trajectoire de ce territoire. Pourtant, le prêtre n’y est célébré que de manière cachée dans l’église dont il a été responsable pendant cinq ans, de 1989 à 1994.
À côté du portail d’entrée de l’édifice religieux il y a certes une référence à son manifeste, mais il est tronqué. On peut y lire « Par amour pour mon peuple », mais la signification et la valeur politique contenue dans les derniers mots « je ne me tairai pas ! » n’y figure pas et a été modifiée avec la dédicace « ton peuple avec amour ». À l’intérieur du bâtiment religieux, il n’y avait pratiquement aucun signe de Don Peppe Diana. C’est sur l’insistance de Pasquale qu’il y a deux ans, ce qu’avait été le bureau du prêtre a été transformé en lieu de mémoire. On peut y lire le manifeste, voir son portrait et des clichés qui racontent, en un triptyque, sa vie et sa personnalité : profeta (prophète), sentinella (sentinelle), amico vero (un véritable ami) :
L’espace en hommage de Don Peppe Diana dans l’église San Nicola di Bari de Casal di Principe. Portrait et courte biographie de Giuseppe Diana.
Photo : CDB.
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L’espace en hommage de Don Peppe Diana dans l’église San Nicola di Bari de Casal di Principe. Le manifeste ’Par amour pour mon peuple, je ne me tairai pas !’.
Photo : CDB.
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Cet espace muséifié, le seul dans lequel on peut y voir des traces de l’activité de Don Peppe Diana était jadis son bureau, un lieu ouvert aux fidèles, qui, aujourd’hui, est visible et accessible uniquement si la porte est ouverte. Un détail n’échappe pas à l’œil attentif de Pasquale : le bureau avait aussi un autre accès, une porte qui donnait directement sur la rue et qui permettait aux fidèles de voir le prêtre sans passer par l’église ; cette porte est aujourd’hui condamnée, symboliquement aussi, par une imposante armoire disposée juste devant.
Nulle part ailleurs ne sont visibles les signes de la vie paroissiale de Don Peppe Diana, ni là où il a été tué, ni dans la série de photographies qui montrent l’histoire de l’église depuis le début des travaux jusqu’à son inauguration en 1972, ni dans la salle de réunion, dédiée à Don Raffaele Schiavone, le prêtre qui a œuvré pour sa construction. Si, comme me le confie Pasquale, il est légitime de vouloir dépasser cette histoire douloureuse pour tourner la page et pouvoir regarder au futur, il est aussi vrai que « pour aller au-delà, il faut porter ses souvenirs sur son dos. »
C’est dans ce contexte socio-politique que doit être fermé l’asile psychiatrique d’Aversa, suite à l’adoption, en 1978 par le parlement italien, de la « loi Basaglia », qui a préconisé le démantèlement progressif des hôpitaux psychiatriques. Mais que faire alors du millier de patientes, qui, pour certaines, avaient passé des dizaines d’années dans une structure hospitalière fermée et médicalisée ?
La solution, qui marquera un changement profond dans le territoire, est préconisée par une équipe de psychiatres de Trieste liées au promoteur de la loi, Franco Basaglia : Angelo Righetti, Giovanna Del Giudice et Franco Rotelli.
À travers les Progetti terapeutici riabilitativi individualizzati (Projets thérapeutiques de réhabilitation individualisées, PTRI), financés par des fonds régionaux pour la santé, l’équipe, en concertation avec les acteurs du territoire, imagine une solution innovante pour transformer les difficultés de la région en atouts. L’idée : convertir les associations, qui œuvraient déjà pour l’intégration des personnes avec des handicaps physiques, en coopératives capables d’accompagner les personnes qui étaient enfermées dans l’asile psychiatrique d’Aversa dans un nouveau parcours thérapeutique et social vers l’autonomie. Le premier pas envisagé est de mettre à disposition des usagers et usagères « libérées » des petites structures d’habitat pouvant accueillir un maximum de sept résidentes accompagnées par deux ou trois assistantes socio-sanitaires.
Les opérations de fermeture de l’hôpital psychiatrique se déroule de 1999 à 2002, soit au moment même où le territoire était ravagé par la camorra, comme le rappelle Pasquale. Les clans mafieux recrutent des milliers de personnes (5 000 pour le clan de Cutolo) pour contrôler le territoire et mettent en place un « welfare camorriste » : le clan assure des places de travail, des revenus aux familles des personnes emprisonnées… en gros il « achète le territoire ».
Une autre force, pourtant, était en train de transformer profondément et durablement le territoire : parallèlement à la fermeture de l’hôpital psychiatrique sont créées 196 coopératives sociales qui donnent du travail à environ 600 personnes, notamment à des jeunes de la région. L’équipe de Trieste n’essaie pas de calquer à l’identique les modèles de fermeture d’hôpitaux psychiatriques déjà mises en œuvre dans d’autres territoires italiens, mais de s’en inspirer pour faire naître de nouvelles idées, adaptées aux exigences et à la structure socio-territoriale présente sur place.
Si, dans le Nord de l’Italie, naissent de très grosses coopératives qui peuvent parfois atteindre 500 membres, dans la région de Caserta les coopératives qui voient le jour sont petites, comptant souvent six ou sept membres, employées pour effectuer l’accompagnement socio-sanitaire des résidentes. Se crée ainsi une « organisation diffuse », qui se fonde sur le modèle économique présent dans la région, celui de la filière de production de la mozzarella de bufflonne qui compte environ 600 élevages et 350 fromageries. Cette réorganisation socio-territoriale permet aux personnes présentant un handicap mental de s’insérer dans la société locale et aux membres des coopératives de toucher de près la réalité sociale (et politique) de la région.
C’est une véritable révolution. », conclut Pasquale.
La réalité à laquelle font face les nouveaux et nouvelles employées des coopératives est aussi celle du contrôle et de la domination mafieuse du territoire, que le projet d’accueil diffus des personnes en situation de handicap essaie de contrer. « Nous ne faisons pas de l’anti-mafia », souligne Pasquale, « mais nous construisons des alternatives territoriales et sociales à la criminalité organisée ». L’enseignement tiré de ce processus long et complexe est résumé ainsi par Pasquale :
On ne peut pas prendre soin des jeunes [en situation de handicap] sans prendre soin du territoire ».
La révolution dont parle Pasquale se traduit aussi par la décision des coopératives d’acquérir des biens confisqués à la camorra [3] –— dont personne ne voulait et qui étaient restés inoccupés pendant des années — pour y développer leurs activités. Les coopératives Agropoli, Albanova et Eureka sont les premières à franchir le pas.
La coopérative Agropoli, née en 2000, présente ainsi ses objectifs sur sa page web :
Notre coopérative n’est pas seulement une organisation qui fournit des services, mais elle constitue un véritable « laboratoire » qui, mettant l’accent sur l’inclusion sociale de personnes défavorisées, a graduellement élargi son attention à des contextes communautaires. En faisant la promotion de l’empowerment des communautés locales, elle a pour but de libérer le territoire de l’oppression de la camorra grâce à la valorisation et à l’utilisation des biens confisqués à la criminalité organisée, par le biais de projets entrepreneuriaux dans les filières de l’économie sociale. »
Si la gestion de biens confisqués est une action politique, elle permet également de créer des opportunités de travail pour les personnes libérées de l’hôpital psychiatrique. Et qui dit travail dit « engagement vis-à-vis de soi-même et de la société », et possibilité d’exprimer des « désirs », souligne Pasquale.
C’est ainsi que naît l’idée d’ouvrir un restaurant dans une villa confisquée, ou, comme le précise Pasquale, dans une villa « libérée ». Je ne saurai pas dire à qui ce bien a été soustrait, car, quand je pose la question à Pasquale, il me répond en me racontant l’histoire d’Érostrate. L’incendiaire du temple d’Artémis à Éphèse, qui, par ce geste, voulait devenir célèbre, sera condamné à l’oubli éternel ; la sentence interdira à jamais que son nom soit prononcé :
Il ne faut pas raconter le macabre, mais raconter la beauté », conclut Pasquale.
C’est ainsi qu’il commence à me raconter l’histoire de la transformation de la villa en un lieu de restauration, qui prendra le nom provocateur de Nuova Cucina Organizzata (NCO). Ce nom fait en effet référence, de manière évidente et détournée, au clan de Cutolo – Nuova Camorra Organizzata –, en remplaçant le mot « camorra » par « cucina », cuisine.
Jusqu’au confinement dû à l’épidémie de covid-19, le lieu accueillait les clientes tous les jours, comme n’importe quel restaurant. Depuis, le modèle a changé : le restaurant ouvre uniquement sur réservation pour des groupes qui utilisent l’espace pour des fêtes ou des cérémonies. Le lieu accueille aussi des cours de cuisine et de langue, les camps de Libera [4] pendant l’été, et des classes d’écoles provenant de toute l’Italie en visite dans la région.
Le deuxième étage de la villa est occupé par les bureaux de l’association NCO. En montant les escaliers pour aller les voir, mon œil est attiré par un panneau où on peut lire : « Bastaaa !! Arrêtons le massacre des bufflonnes et des entreprises », signé par la coordination de la défense du patrimoine des bufflonnes. Intriguée, je demande des explications à mon informateur, qui me raconte une nouvelle histoire de lutte et résistance…
Entre 2012 et 2022, quelque 150 000 bufflonnes ont été abattues parce qu’elles étaient soupçonnées d’être porteuses de la brucellose. En réalité, et selon les informations collectées par la coordination, seulement 0,5 % des animaux abattus étaient contaminés. Cherchant un soutien politique, les éleveureuses – des jeunes diplômées qui ont repris l’entreprise familiale – ont frappé à la porte de NCO, qui, rapidement, s’est transformé en un presidio (garnison) de lutte contre l’abatage des bêtes. En accompagnant les éleveureuses, NCO a découvert la « grande escroquerie de la brucellose », dévoilée notamment par le site d’information fanpage.it sous le titre de « Bufale connection ». Une histoire que Pasquale me raconte en soulignant les énormes intérêts financiers de l’industrie de la viande, et notamment ceux de la multinationale Cremonini, le « roi de la viande » en Italie, qui transforme la viande de bufflonne — particulièrement appréciée car pauvre en cholestérol — en boîtes de conserve ou en hamburgers, le groupe Cremonini ayant des liens financiers étroits avec McDonald’s. D’ailleurs, alors que la loi préconise que les animaux doivent être abattus dans l’abattoir le plus proches, les bufflonnes de la province de Caserta seront transportées dans un des abattoirs les plus grands d’Italie, distant 150 kilomètres, mais dont la participation majoritaire est détenue par… le groupe Cremonini, qui dispose ainsi de viande très bon marché pour remplir ses boîtes de conserve, car les bêtes sont vendues au prix d’animaux malades…
En redescendant au rez-de-chaussée, je fais un tour de la salle à manger, et je regarde les objets et photographies qui racontent l’histoire de ce lieu.
Plaque commémorant la visite, le 21 mars 2023, du président de la République italienne, Sergio Mattarella, à la NCO.
Photo : CDB.
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’Facciamo un pacco alla camorra’, une initiative pour promouvoir les produits cultivés sur les terres confisquées à la mafia : il est possible de commander un paquet qui est expédié par la poste, sous la période de Noël.
Photo : CDB.
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Portrait d’un usager. Sur le t-shirt on peut lire, en dialecte : ’Panza chiena, camorra vacante’, soit ’Estomac plein, camorra vacante’.
Photo : CDB.
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Portrait de deux usagers.
Photo : CDB.
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’Facciamo un pacco alla camorra’, une initiative pour promouvoir les produits cultivés sur les terres confisquées à la mafia : il est possible de commander un paquet qui est expédié par la poste, sous la période de Noël.
Photo : CDB.
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Article 3 de la constitution italienne : ’Tous les citoyens jouissent d’une dignité sociale égale et sont égaux devant la loi, sans distinction de sexe, de race, de langue, de religion, d’opinions politiques, de situation personnelle ou sociale. Il incombe à la République d’éliminer les obstacles d’ordre économique et social qui, en limitant de fait la liberté et l’égalité des citoyens, empêchent le plein épanouissement de la personne humaine et la participation effective de tous les travailleurs à l’organisation politique, économique et sociale du pays.’
Photo : CDB.
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Autel sur lequel est exposé un numéro de la revue de la Société pour les thérapies intégrées en psychiatrie.
Photo : CDB.
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Un livre ouvert sur la page qui présente la Nuova cucina organizzata.
Photo : CDB.
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Après un repas partagé qui s’est achevé, comme il se doit, par une mozzarella de bufflonne, je m’assois à côté d’un usager en train de dessiner. Je le regarde faire, je dessine un peu avec lui et puis, quelques minutes après, c’est l’heure de partir à la découverte d’autres lieux « libérés ».
Pasquale nous amène à l’auberge Il Paguro. Ouvert en 2016 dans le quartier Casapesenna de Casal di Principe, il accueille des groupes de jeunes en visite dans la région. Nous en profitons pour discuter avec la jeune femme qui le gère et pour visiter les chambres, avant de nous rendre au café littéraire Artepressa, où nous faisons une brève pause pour nous désaltérer et goûter les biscuits produits dans la petite pâtisserie située derrière le bar.
C’est ici que Pasquale me raconte l’histoire vertigineuse de l’ancien propriétaire, pour lequel, cette fois-ci, le nom m’est dévoilé, « car son histoire a contribué à faire changer le territoire », me dit-il.
Le propriétaire de la villa s’appelait Luigi Venosa, dit « O cucchiere », celui qui conduit la carrosse… « funèbre », ajoute Pasquale, « car où il passait, il semait la mort ». Dans cette maison, Venosa avait construit un centre de rencontre pour les jeunes, ce qui lui permettait de les recruter pour mener sa guerre contre les clans adverses, et notamment contre celui de Gianfranco Schiavone.
Le 21 juillet 1991, les deux groupes s’affrontent dans une fusillade lors de laquelle le jeune Angelo Riccardo meurt touché par une balle perdue. Cette histoire bouleverse profondément Don Peppe Diana qui rédige son manifeste « Par amour pour mon peuple, je ne me tairai pas ! » aussi en hommage à cette vittima innocente della mafia (victime innocente de la mafia [5]). Venosa est arrêté en 1992, et la maison est confisquée et transformée, en 2019, en un centre de rencontre pour jeunes, autre clin d’œil toponymique, car le nom est identique à celui qui jadis avait été choisi par le « killer psychopathe » : « l’histoire continue, mais la finalité est différente », précise Pasquale. Dans ces locaux transformés et « libérés » sont proposées différentes activités et événements pour les enfants, ainsi que des ateliers d’art et de théâtre. Au rez-de-chaussée, un local accueille un café littéraire.
En sortant de Artepressa, Pasquale nous fait remarquer une particularité architecturale intéressante : trois portails permettent d’entrer dans la cour de la propriété, ils sont littéralement positionnés chacun sur une rue et bloquent le passage public de ce qui était un carrefour du temps où la maison était habitée par la famille Venosa. Aujourd’hui réouverts, les portails étaient à l’époque fermés et gardés par des sentinelles. La privatisation du carrefour permettait au boss de s’assurer trois voies de fuite en cas de descente des forces de l’ordre : une vers le centre-ville, une vers la campagne et une vers la gare.
La visite des biens confisqués continue vers un lieu devenu hautement emblématique et symbolique : la Casa Don Diana, ancienne demeure de Francesco Schiavone aujourd’hui transformée en musée de la résistance, bibliothèque sociale et lieu de rencontre, que les photos ci-dessous essaient de raconter, en images.
Casa di Don Peppe Diana. Rayon ’criminalité organisée’ dans le rayon pour adultes de la bibliothèque.
Photo : CDB.
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La bibliothèque et l’espace pour les enfants.
Photo : CDB.
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Des articles de journaux qui traite de la question du trafic de déchets toxiques enfouis dans le territoire de la province de Caserta par la mafia exposés à la Casa Don Diana.
Photo : CDB.
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Portraits des victimes innocentes de la mafia, Casa Don Diana.
Photo : CDB.
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Lettre ouverte ’Basta con la paura’ (Assez de la peur !), rédigée par le comité pour la paix de Casal di Principe le 1er janvier 1983 et exposée à la Casa Don Diana.
Photo : CDB.
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Hommage à Don Peppe Diana, Casa Don Diana.
Photo : CDB.
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La maison accueille aussi le siège de l’association Comitato Don Peppe Diana (comité Don Peppe Diana), constituée pour « ne pas oublier l’engagement et le sacrifice du père Giuseppe Diana ». C’est depuis ici que sont organisées les « Voyages dans les terres de Don Peppe Diana ». L’idée de proposer un itinéraire sur les traces de Don Peppe Diana est née après que, en 2009, a été organisée à Naples et Caserte la rencontre nationale de Libera qui a amené sur le territoire 50 000 visiteureuses. Le bouche à oreille a donné envie à d’autres de parcourir les lieux et a poussé les organisateurices à proposer des visites structurées, surtout pour des classes d’écoles et d’universités. Les jeunes peuvent ainsi explorer des lieux et événements qui ont non seulement marqué l’histoire de ce territoire, mais qui continuent à le forger, un parcours pour connaître « la résilience d’un territoire racontée à travers les bonnes pratiques » [6].
En fin de journée, Pasquale nous amène visiter deux autres réalités, la cantine Vitematta (littéralement « vigne folle ») et la ferme Fuori di Zucca (littéralement « hors de courge », une expression qu’en italien est utilisée pour désigner une personne « hors de son esprit »), située sur les terrains de l’ancien hôpital psychiatrique d’Aversa.
Les vignobles qui fournissent le raisin à la cantine Vitematta, et que malheureusement je n’ai pas eu l’occasion de visiter, sont cultivés sur des terres confisquées à la mafia. Vincenzo Letizia, responsable de la cantine, résume ainsi l’essence de leur activité :
Nous avons choisi de prendre soin des vignobles à Casal di Principe, avec la coopérative Eureka, sur les terrains confisqués à la criminalité organisée avec des personnes défavorisées, pour la rédemption de notre territoire et pour l’émancipation des derniers ».
La soirée se termine, en beauté, avec un repas dans le restaurant de la ferme Fuori di zucca, où des personnes en situation de handicap s’occupent des cultures maraîchères et des animaux : ânes, poules, lapins… Un local est dédié à la vente de produits locaux.
Le marché à la ferme Fuori di zucca.
Photo : CDB.
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Les aubergines en boccaux produits par la ferme Fuori di zucca et vendus dans le marché à la ferme.
Photo : CDB.
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L’espace extérieur de la ferme.
Photo : CDB.
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Deux employées de la ferme Fuori di zucca. Sur le t-shirt on peut lire la phrase ’De près, personne n’est normal’. Attribué à Franco Basaglia, cette phrase qui est devenue la devise des coopératives de la région a été en réalité ’importée’ du Brésil quand le psychiatre était déjà décédé. Cette phrase est tirée d’une chanson du musicien brésilien Caetano Veloso.
Photo : CDB.
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En quelques heures seulement, dans un périmètre de quelques kilomètres à peine, mes yeux et mes oreilles se sont chargés d’histoires, de voix et de mémoires que j’ai tenté de recueillir fidèlement dans mon carnet. Ces notes sont devenues le moyen de transmettre, le plus fidèlement possible, l’engagement et l’enthousiasme de celles et ceux qui se sont ouvertes à moi — Pasquale Corvino in primis — et qui, tous les jours depuis de longues années, luttent pour libérer le territoire de celles et ceux qui veulent l’exploiter pour en tirer des profits personnels et du pouvoir. C’est ce que je graverais sur le « mur de la gentillesse » de la ferme Fuori di zucca, qui invite celles et ceux qui la visite à laisser une « parola gentile » (mot gentil)...
↬ Cristina Del Biaggio.