À Castel Volturno, une maison libérée de la mafia

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6 août 2026

 

À Castel Volturno, les paysages urbains racontent une histoire que le seul regard ne suffit pas à déchiffrer. Derrière les portails fermés, les villas abandonnées et les routes qui ne mènent nulle part se superposent les traces de la mafia, de la spéculation immobilière et des voyageureuses migrantes... Pourtant, quand on regarde de plus près, on y découvre aussi des personnes qui œuvrent, tous les jours, inlassablement, pour libérer la ville de son passé marqué par la violence et les abus.

 

Un reportage de Cristina Del Biaggio

 

Géographe, enseignante-chercheuse à l’Université Grenoble Alpes et au laboratoire Pacte
Coordination éditoriale : Philippe Rekacewicz

 

Il y a des territoires difficiles à lire. Il faut du temps pour en saisir la complexité, qui ne peut se comprendre qu’à travers les récits de celles et ceux qui y vivent et y travaillent. La zone qui s’étend de Castel Volturno à Casal di Principe, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Naples, fait certainement partie de ces territoires impossibles à comprendre en une simple visite.

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Je fréquente ce lieu depuis quelques années déjà, c’est ici que j’ai organisé, en 2020, un premier achat groupé de coulis de tomates biologiques et éthiques produits par la coopérative Esperanto, qui s’occupe d’insertion de personnes vulnérables, notamment à travers l’activité agricole.

La coopérative gère également une maison confisquée à la mafia. Rebaptisée Casa di Alice (la maison d’Alice), elle a été ma demeure lors de mon séjour de juillet 2026. C’est à partir de cette maison que je propose, dans ce reportage, de déployer la géo-histoire de ce territoire que des hommes et des femmes ont entrepris de se réapproprier après des décennies sous l’emprise de la criminalité organisée [1].

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Casa di Alice, un bien confisqué à la mafia avec son escalier en colimaçon.
Photo : Cristina Del Biaggio, 2026.

Le nom choisi pour cette maison pas tout à fait comme les autres fait référence à la petite fille du Pays des merveilles : Alice. La maison d’Alice, un étage, un jardin et un toit plat accessible par un escalier en colimaçon un peu rouillé dont je n’ai pas testé la robustesse, se trouve dans une petite ruelle résidentielle privée, accessible uniquement par un portail qui s’ouvre via une app sur un smartphone.

Viale del Correggio, impressions
(Photos : Cristina Del Biaggio, 2026)



 
Ces photos offrent un aperçu du Viale del Correggio, où est située la Casa di Alice. La photo d’ouverture montre le portail, fermé, de la rue privatisée, et la dernière l’autre portail, lui aussi fermé, qui donne (théoriquement) accès au littoral, et donc à la mer. De part et d’autre de la rue il y a des villas, en plus ou moins bon état : certaines maisons sont rénovées, d’autres sont en cours de construction, probablement depuis des années.

 

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Le portail fermé du Viale del Correggio. L’ouverture de ce portail n’est possible qu’aux résidentes et s’effectue via une app sur son téléphone portable.
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Le portail qui ferme l’accès à la mer depuis Viale del Correggio.

Viale del Correggio se situe dans le quartier Baia Verde, à Castel Volturno, une ville d’environ 30 000 habitantes [2] à une quarantaine de kilomètres au Nord de Naples. C’est sur la terrasse de cette maison que j’ai attaché mon hamac pour y passer quelques jours avant de continuer ma route vers le sud de l’Italie. C’est également là qu’une classe d’étudiantes en aménagement du territoire de l’Institut d’urbanisme et géographie alpine (IUGA) de l’Université Grenoble Alpes s’est restaurée lors du voyage d’études que j’ai organisé pour elleux. Le récit de leur visite est à découvrir dans un carnet de voyage accessible ici et dont nous avons reproduit un extrait dans l’encadré ci-dessous.

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Hamac installé sur la terrasse à Casa di Alice.
Photo : CDB, 2026.

Carnet de voyage (extrait)

La première impression partagée par l’ensemble de la classe est celle d’un territoire physiquement sinistré, figé dans une forme post-apocalyptique. Castel Volturno apparaît d’abord comme une ville fantôme où le vide prédomine. Comme le souligne un étudiant, « ces paysages sont ceux qu’on pourrait voir apparaître si un effondrement généralisé survenait ».

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Antonio Casaccio en train de feuilleter le carnet de voyage réalisé par les étudiantes du master en aménagement du territoire.
Photo : CDB, 2026.

Ce vide se matérialise par un urbanisme inachevé et à l’abandon. On y observe en effet des herbes hautes envahissant les trottoirs, des routes délabrées et des bâtiments dont la construction, inachevée, est à l’arrêt. L’étalement urbain massif le long de la Via Domitiana, pensée pour le « tout-voiture », renforce ce sentiment de chaos. Le paysage oscille étrangement entre des allures de banlieue résidentielle américaine, de Côte d’Azur dégradée et d’enclaves barricadées derrière des portails sécurisés, renforçant un sentiment d’isolement.

Cet aménagement est enfin la traduction spatiale d’une gouvernance parallèle, celle de la mafia : « la camorra, ça se voit dans l’espace ». La mafia a littéralement modelé le paysage par la spéculation et l’illégalité, laissant derrière elle un environnement dégradé et une omniprésence de déchets qui marque encore aujourd’hui la lisière entre terre et mer.

Au-delà du bâti, c’est l’absence flagrante des pouvoirs publics qui a marqué nos esprits. Le retrait de l’État italien se lit à ciel ouvert à travers l’absence de services publics et d’infrastructures piétonnes. « L’abandon de l’État » est un cri qui revient souvent dans les témoignages des actrices et acteurs locaux que nous avons interrogées, frustrées par des décennies d’inaction jugée comme volontaire. Ce délaissement frappe de plein fouet les populations les plus vulnérables, notamment les communautés migrantes, confrontées à l’insalubrité et à une forme d’invisibilité administrative.

L’enjeu des biens confisqués met en lumière un paradoxe institutionnel majeur. Si la confiscation judiciaire est une victoire symbolique, elle s’accompagne d’un vide opérationnel : « L’État confisque, mais ne reconstruit pas vraiment ». Il retire les biens à la mafia mais peine à les réintégrer dans le circuit légal, léguant aux associations des bâtiments dégradés, sans réel accompagnement ou soutien financier pour les remettre en l’état.

C’est ici qu’émerge le contraste majeur de notre voyage : la dualité saisissante entre la désolation du paysage et la « rage de vivre » des habitantes. Là où les institutions publiques ont échoué, les associations et les habitantes engagées prennent le relais. Ce qui devrait relever de la puissance publique est porté à bout de bras par des prêtres, des journalistes engagées et des collectifs citoyens.

Derrière les volets fermés et les façades lépreuses, nous avons découvert une richesse sociale percutante : « Les associations et les habitantes symbolisent la lueur d’espoir dans l’immensité des enjeux présents ». En se réappropriant les anciens fiefs de la camorra pour en faire des lieux d’accueil, de culture ou d’agriculture sociale, ces acteurs et actrices redonnent un sens humain et durable au territoire. Ici, le bien commun n’est pas un concept théorique, mais un moteur de résilience vital pour pallier la pauvreté matérielle.

Castel Volturno nous a confrontées à une réalité brute : celle d’un territoire où la survie ne dépend plus des structures officielles, mais de la volonté farouche de quelques-unes. Ce voyage d’étude ne nous a pas seulement montré des bâtiments en ruine ou des terres confisquées, il nous a révélé la force de la dignité humaine face à l’abandon.

Nous repartons avec la certitude que l’avenir d’un tel lieu ne se jouera pas uniquement par des décrets ou des plans massifs, mais par le soutien à celles et ceux qui, sur place, recousent patiemment le tissu social. Castel Volturno nous rappelle que, même là où l’on ne voit que du vide et de la désolation, il existe une solidarité capable de transformer un héritage de violence en un projet d’espoir. Ce que nous retiendrons, c’est que l’essence d’une communauté réside moins dans la solidité de ses murs que dans la puissance des liens qui unissent ses habitantes.

 Les étudiantes en aménagement du territoire de l’Institut d’urbanisme et géographie alpine (IUGA) de l’Université de Grenoble, parcours IDATT, année académique 2025-2026.

Réfléchir à partir de cette maison, c’est pouvoir raconter une histoire et des histoires de « riscatto » (rédemption) et de tout un territoire qui a été victime de décisions de la part de personnes, influentes économiquement ou politiquement, qui n’ont que rarement pensé aux humains et non-humains qui l’habitaient avant les grandes transformations advenues dans l’après-guerre. La dernière décision en date, celle du printemps 2026, est de construire à Castel Volturno un centre de rétention administrative pour étrangers en cours d’expulsion. Les collectifs qui ont manifesté contre sa construction se sont unis sous le slogan :

Castel Volturno n’est pas une zone à sacrifier. C’est un territoire auquel il faut garantir justice. [3]

Castel Volturno est une ville tout en longueur, qui se déploie sur 27 kilomètres parallèlement au littoral méditerranéen. Elle s’est construite sans plan d’urbanisme, le premier ayant été adopté en 2021.

Tracer les contours de l’histoire récente de la ville et de la région où elle est insérée est nécessaire pour replacer la maison d’Alice dans son contexte territorial. Cette histoire a notamment été marquée par deux événements importants : l’assainissement agricole de la plaine – la Pianura campana –, et le tremblement de terre qui a lourdement frappé les Apennins centraux en 1980.

Durant le Ventennio fascista (période fasciste s’écoulant de 1922 à 1943), le littoral marécageux a été assaini suite à la mise en œuvre du décret n°216 du 13 février 1933.

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En rouge, les zones qui ont connu des projets d’assainissement à partir du 19e siècle ; en bleu, entre les 16e et 18e siècles. Castel Volturno est située dans la Pianura campana, en rouge.
Source : Détail d’une planche de l’atlas thématique réalisé par le Bureau cartographique du Touring Club italien avec le Conseil national de recherches (1989-1992). Carte disponible sur wikipedia.

L’assainissement a notamment été effectué à travers la plantation d’une pinède. Désormais bonifiées, les terres ont été mises à disposition, par l’administration fasciste, aux familles de mezzadri (métayers) pour que celles-ci puissent, dans les terrains de l’arrière-pays, cultiver et, sur les terres sableuses du littoral non adaptées à l’agriculture, faire paître leurs bufflonnes [4]. Il s’agissait de terrains inaliénables, sur lesquels aucun acte public, par exemple d’achat et de vente, ne pouvait être effectué. Pourtant, et comme on le verra par la suite, des « notaires connivents », comme les définit le journaliste Antonio Casaccio, ont bâti un consensus pour la construction de villages touristiques, hôtels et habitations secondaires… Des autorisations qui ont profondément marqué le paysage du littoral et le socio-écosystème local.

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Panneau d’information qui explique l’évolution de la pinède, depuis sa plantation jusqu’à l’arrivée de la cochenille-tortue.
Photo : CDB, 2026.

Comme me l’a expliqué Lara Corace, de l’association environnementaliste locale Le Sentinelle, une variété de pins choisie pour son pouvoir hydrovore a été massivement plantée pour favoriser l’assainissement de la zone littorale. Les arbres, semés très proches les uns des autres, se sont affaiblis au cours du temps ; vulnérables, ils n’ont pas résisté à l’attaque de la cochenille-tortue, un parasite des pins qui a accéléré un processus inévitable : l’extinction des essences non autochtones.

Le sol ainsi libéré des pins laisse aujourd’hui la place à d’autres arbustes en train de pousser, caractéristiques du maquis méditerranéen, notamment le chêne vert (leccio). Un projet de restauration de la forêt méditerranéenne, soutenu par la région Campanie, est actuellement en cours pour accélérer le processus de renaturation. Avec le changement de la flore, Lara observe le retour d’espèces animales qu’on ne voyait plus dans cette bande littorale : renards, faisans, écureuils retrouvent un habitat qui leur est propice.

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Le maquis méditerranéen reprend ses droits dans la zone du littoral de Castel Volturno.
Photo : CDB, 2026.

Reprenons le fil de l’histoire pour comprendre une autre conséquence de l’assainissement des terrains sur Castel Volturno. Le fait d’avoir rendu les terrains « habitables » pour les humains, car libérés des moustiques, a entraîné de grandes opérations immobilières qui, dans la période d’après Seconde Guerre mondiale, ont transformé le petit bourg et les terrains, jadis communaux et destinés à un usage partagé, en une imposante station balnéaire pour les classes sociales moyenne et supérieure de Naples. C’était une « destination d’excellence » facile d’accès depuis Naples, me dit Antonio Casaccio, directeur du journal Informare. Des architectes, artistes, ingénieurs et autres membres de la bourgeoisie citadine ont acquis ici des propriétés immobilières. C’est à cette époque que se sont multipliées, de manière abusive et donc illégale, les résidences secondaires et les infrastructures touristiques. C’est le cas notamment des quartiers Pinetamare – aussi appelé « Villaggio Coppola » – et Baia Verde.

Le Villaggio Coppola a été construit à partir du milieu des années 1960, soit avant 1977, année où entre en vigueur la loi dite Bucalossi, du nom de son promoteur Pietro Bucalossi, qui introduit l’obligation de la demande d’une licence de construire avant les travaux [5]. Quand les frères Vincenzo et Cristoforo Coppola décident de construire leur complexe touristique, aucun permis n’est requis. Les entrepreneurs, vus à l’époque comme de véritables bienfaiteurs, ont ainsi amené la richesse au milieu d’un territoire pauvre où des paysannes vivaient dans la misère et l’ignorance. C’était une période durant laquelle les éleveurs pouvaient survivre en possédant quelques bufflonnes qu’ils faisaient paître sur ces terrains sableux qui « ne valaient rien » car non adaptés à l’activité agricole, souligne Tommaso Morlando, fondateur du journal Informare et président de l’association « Centro studi Officina Volturno – Contro la camorra non molliamo » [6].

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Quartier Pinetamare/Villaggio Coppola de Castel Volturno, dont une grande partie est désormais à l’abandon.
Photo : CDB, 2026.
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Quartier Pinetamare/Castel Volturno de Castel Volturno.
Photo : CDB, 2026.

Contrairement au quartier Pinetamare, où ont été construits de grands édifices souvent à plusieurs étages, le quartier Baia Verde est, quant à lui, composé quasi exclusivement de villas situées le long de rues privées et fermées au public par des portails, accessibles uniquement par les résidentes. L’une de ces villas est devenue la Casa di Alice.

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Localisation de la Casa di Alice dans le quartier Baia Verde à Castel Volturno.
Carte : Open Street Map.
Baia Verde et ses rues privées
(Photos : Cristina Del Biaggio, 2026)



Le quartier Baia Verde est verrouillé par toute une série de portails interdisant l’accès aux non-résidentes, ce qui contraint à de longs détours pour rejoindre la route principale ou la plage, elle aussi en grande partie privatisée. Ces photographies présentent quelques-uns de ces portails, saisis dans la lumière du jour et dans l’obscurité de la nuit.

Les portails le jour...

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... et la nuit

 

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L’année 1980, c’est le point de bascule qui transformera à jamais le territoire. Le 23 novembre, un puissant tremblement de terre, dont l’épicentre se situe dans l’Apennin central, détruit un nombre important d’habitations. Le séisme a des répercussions jusqu’à la ville de Naples et fait presque 3 000 mortes et 300 000 sfollati (déplacées internes), selon les statistiques publiées par les pompiers. Une partie de ces personnes sont relogées à Castel Volturno. Selon une modalité tout à fait exceptionnelle, que Tommaso Morlando définit comme « l’unique et plus important acte de communisme en Italie », l’État italien passe un accord avec la municipalité de Castel Volturno pour réquisitionner, sans indemnisation financière, des maisons et des structures touristiques des propriétaires non-résidentes pour accueillir les réfugiées du tremblement de terre. Une mesure pensée et revendiquée comme extraordinaire et transitoire, le temps pour l’État de leur proposer une solution définitive ou pour que les personnes trouvent des solutions par elles et eux-mêmes.

En échange, l’État italien promet au maire de l’époque d’une part de faire passer à 50 000 habitantes Castel Volturno, qui en comptait environ 8 000, seuil qui permet à la municipalité de percevoir des ressources financières pro capite beaucoup plus importantes. D’autre part le gouvernement, dirigé par la démocratie-chrétienne (Democrazia cristiana), octroie à la ville 80 places de fonctionnaires par chiamata diretta, c’est-à-dire sans passer par un concours mais sur la base d’une liste présentée par les conseillers communaux. Au nombre d’une petite dizaine à l’époque, ceux-ci peuvent, chacun, s’assurer de placer des proches au sein de l’administration communale, et se faire ainsi des amies en se garantissant le consensus politique…

C’est ainsi qu’a lieu une « invasion » de plus de 40 000 terremotati (déplacées internes du fait du tremblement de terre) provenant des quartiers périphériques et pauvres de Naples. Le territoire fut littéralement « svenduto (liquidé) » commente Tommaso Morlando. Quand les sfollati arrivent, les maisons sont forcées et saccagées et les propriétés perdent soudainement leur valeur. Celles et ceux qui le peuvent les vendent, les autres les abandonnent, car non seulement le prix de leur maison a chuté, mais la population du quartier a radicalement changé. Quand les sfollati partent, quelques années après, iels laissent derrière elleux « le vide et le chaos », ajoute Morlando.

Ce « vide » s’est créé au moment où arrivent en Italie des personnes provenant des continents africain et indien, à la recherche de travail et, par conséquent, de logement. Castel Volturno devient ainsi un catalyseur pour une main-d’œuvre étrangère – pour la majorité d’entre elle exploitée –, qui trouve dans ce territoire rural d’une part du travail – notamment dans la cueillette de tomates et d’agrumes pour les Africains, et pour les Indiens dans l’élevage des bufflonnes–, d’autre part des logements à occuper, car abandonnés.

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Le Domitia Green Village, situé entre la mer et une zone forestière (à gauche sur l’image) d’un côté et le Lago Patria de l’autre (à droite)
Image : Google maps.

Une autre strate s’ajoute à cette complexité territoriale : pendant les années 1990 et 2000, la camorra (mafia de la Campanie, connue du grand public grâce au film tiré du livre Gomorra de Roberto Saviano) – et notamment le « Clan des Casalesi » [7] – fait des ravages dans la région. À Castel Volturno, des entreprises affiliées aux différents clans mafieux investissent dans le secteur immobilier. Alessandro Buffardi, fondateur et président de la coopérative Esperanto rappelle que la spéculation immobilière y a été massive, et le démontre en chiffres : la municipalité compte environ 100 000 unités d’habitation pour une population de plus ou moins 50 000 habitantes [8]. De véritables « citadelles dans les citadelles », comme les définit Antonio Casaccio, surgissent : c’est le cas par exemple du Domitia Green Village. Les presque 200 appartements qui composent ce quartier – dont l’origine est un accord signé entre des entrepreneurs liés à des familles mafieuses et des représentants politiques complices – ont été vendus, de manière frauduleuse, comme unités d’habitation. Une énorme escroquerie sur laquelle a dernièrement enquêté le directeur de Informare [9].

À partir du début des années 2000, la justice commence à arrêter et condamner de nombreux chefs du clan des Casalesi, dont les biens sont par la suite confisqués, selon la loi 109/96. Celle-ci a pour objectif de restituer à la communauté les richesses accumulées de manière illicite par les membres de la criminalité organisée [10]. Parmi les biens confisqués, il y a la villa où Assunta Maresca, dite « Pupetta », passait ses vacances. Le surnom de « petite poupée » lui a été donné pour sa beauté, mais elle était aussi surnommée « la signora della camorra » (Madame Camorra) pour le rôle qu’elle a joué dans cette organisation mafieuse.

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Portrait de Jerry Masslo.
Photo : wikimedia commons.

En 1997, sa maison est confisquée par l’État italien et, en 2010, elle sera donnée en gestion à l’association « Altri orizzonti – Jerry Masslo » (Horizons alternatifs - Jerry Masslo), une association socio-sanitaire qui effectuait des maraudes dans les rues de Castel Volturno, notamment pour apporter des soins aux femmes prostituées. Elle a été créée par un groupe de médecins en réponse à l’assassinat en 1989, par une bande de criminels, d’un travailleur exploité d’origine sud-africaine, Jerry Essan Masslo.

La maison de Pupetta a été transformée en un lieu pour accueillir des femmes victimes de traite. Un nouveau projet verra le jour quelques années plus tard : la constitution d’une coopérative sociale [11] pour assurer une alternative économique aux personnes que l’association avait rencontrées lors des maraudes. C’est ainsi que naît la ligne de mode « Made in Castel Volturno » confectionnée dans un atelier de couture [12], dont Bose, une femme d’origine africaine, était la figure emblématique. Cet atelier fabriquera des des habits de style occidental produits avec des tissus africains pendant quelques années, avant sa fermeture due aux difficultés à écouler ses créations.

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Portrait de Bose que l’on peut voir à Casa di Alice.
Photo : CDB, 2026.

La maison continue aujourd’hui à accueillir des enfants, qui s’y retrouvent pour des activités socio-éducatives, et des jeunes provenant de toutes les régions italiennes pour faire du bénévolat lors des camps d’été organisés par la coopérative Esperanto en collaboration avec l’association Libera [13].

C’est dans cette maison que j’ai posé mon hamac quelques jours. J’en ai profité pour regarder et photographier les traces, encore très présentes dans la maison, des personnes et activités qui ont marqué, ces 15 dernières années, cette petite villa redonnée à la communauté locale est désormais libérée de son passé.


 

La Casa di Alice, des objets et des messages
qui racontent les histoires et les rêves
de celleux qui l’ont libérée de son passé

(Photos : Cristina Del Biaggio, 2026)

Sur les murs de la maison, des graffitis politiques

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Pour celles et ceux qui voyagent avec obstination et contre-courant’, d’après les paroles d’une chanson de Fabrizio De André, ’Smisurata preghiera’.
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Nous, qui croyons encore dans l’amour profond, nous qui nous nous préoccupons du sort du monde’.
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Tu verras, ça changera’.
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Il n’y a pas besoin d’être des héros, il suffirait le courage d’avoir peur, le courage de faire des choix, de dénoncer’, signé Don Peppe Diana, prêtre assassiné par la camorra en 1994.

Les jeunes expriment leurs pensées lors des camps d’été organisés par Libera ou à l’occasion d’autres activités pour les enfants

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Nous sommes en retard, mais nous avons encore du temps’. Camp de Libera 2018.
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Ciseaux qui coupent des chaînes. Rêves qui deviennent réalité’. Camp de Libera 2018.
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Liberté c’est quand on écoute tes cris.’ Camp de Libera 2018.
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Je ne sais pas ce que donne la légalité, mais je sais ce que l’illégalité enlève : la liberté.’ Camp de Libera 2018.
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La solidarité est un geste d’amour qui naît du profond du coeur, qui teint de joie la vie, qui a une force infinie.’
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N’abandonne pas. Tu risquerais de le faire une seconde avant le miracle.’ Camp de Libera 2018.
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Il faut vivre de passion et courage pour ne pas mourir de prudence.’ Camp de Libera 2018.
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En haut : ’Tu n’éteins pas le soleil si tu lui tire dessus.’ Camp de Libera 2018. En bas, une citation de Albert Einstein : ’Il y a plus de personne disposées à mourir pour des idéaux que de personnes disposées à vivre pour eux.
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La liberté n’est pas le fait de rester sur un arbre, ce n’est même pas le vol d’une mouche, la liberté n’est pas un espace libre. La liberté c’est la participation.’
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Des mains et des prénoms.
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La solidarité n’a pas de frontières, elle prend dans ses bras tout le monde, adultes et enfants. Elle donne un nouvel espoir, en élimant la distance.’
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Des photos souvenirs de moments partagés.
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Des photos souvenirs de moments partagés. En bas, un portrait de Thomas Sankara.

 


Des traces de l’atelier de couture Made in Castel Volturno

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Made in Castel Volturno, nous habillons la liberté dans la maison d’Alice. Plus bas, une citation tirée du livre Alice au Pays des merveilles de Carroll Lewis : ’C’est inutile d’essayer’ dit Alice, ’ce n’est pas possible de croire aux choses impossibles’. ’À mon avis vous manquez de pratique’, répliqua la Reine. ’Moi, à votre âge, je m’y appliquais une demi-heure tous les jours. Il m’est arrivé alors de croire jusqu’à six choses impossibles avant le petit déjeuner’.
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Des photos qui montrent les activités dans lesquelles on peut voir les couturières de l’atelier Made in Castel Volturno.
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Des photos sur lesquelles on peut notamment voir Bose, la figure emblématique de l’atelier de couture Made in Castel Volturno. Plus bas, une araignée et un message : ’Ne m’écrase pas, je ne suis pas méchant.’
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Made in Castel Volturno
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Une création Made in Castel Volturno
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Une création Made in Castel Volturno

 


Des peintures et autres œuvres d’art

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Des paysages africains s’invitent dans la Maison d’Alice.
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Une porte peinte avec des figures féminines.
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Un tableau et une porte peinte avec des figures féminines.
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Karibu, une sculture dans le jardin de la Casa di Alice.

 


Des prix et des traces de participation à des événements et à d’autres projets

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Premio Testimone di pace, témoin de paix, au projet La Casa di Alice.
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L’association Scuola di pace - école de paix - atteste la participation de la coopérative Altri orizzonti - Jerry Masslo au festival ’Una canzone di pace 2012’ - Une chanson de paix 2012
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’La couverture de l’album ’Castel Volturno canta Ghali’, où l’on peut lire ’Casa di Alice, il luogo in cui si realizzano i sogni’ (Maison d’Alice, lieu dans lequel l’on réalise des rêves)

 


Des reconnaissances

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Attestation honoraire FLAI CGIL Villa Literno, où l’on peut voir, gravé sur l’attestation, le portait de Jerry Masslo. FLAI CGIL est un syndicat qui oeuvre dans le secteur agro-industriel.

 


Des drapeaux

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Le drapeau de l’association Libera accroché dans la salle à manger de la maison.
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Le drapeau de l’association Libera accroché à l’entrée de la maison.
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Drapeau de la paix et ’pour le droit des immigrés’.

Cristina Del Biaggio.