Hébron, la colonisation décomplexée

#Palestine #Hébron #Cisjordanie #Conflit_Palestine_Israël

12 août 2014

 

TANT QUIL Y AURA DU THYM ET DES OLIVES  -  RETOUR À LA TABLE DES MATIÈRES

 
À Hébron, pendant la semaine de Pesach, une ville fragmentée, quadrillée et vidée d’une partie de ses habitants se transforme en immense kermesse politico-religieuse. Entre stands de barbe à papa, drapeaux, chants, militaires et slogans appelant à conquérir davantage de terres, la colonisation s’affiche sans détour. Au milieu de cette foule, une question demeure : où sont les Palestiniennes ?

 

par Marion Lecoquierre

Docteure en Sciences politiques et sociales, professeure d’histoire-géographie, Marseille.
Une première version de ce texte a été initialement publiée sur le blog de l’autrice
« Tant qu’il y aura du thym et des olives » en mars 2013, sous le titre « Bienvenue à Hébronland ».
Toutes les photos sont de l’autrice.

 

Semaine de Pesach, la Pâque juive. A Hébron, c’est l’époque des geais et des amandes. Les amandes, présentées en montagnes vertes sur les chariots du souk font briller les yeux des Palestiniennes qui passent devant et repartent les poches gonflées de cette friandise au cœur rempli d’eau amère.
Les geais, eux, volent entre les oliviers centenaires de Tel Rumeida, les bandes luminescentes de leurs ailes semblant brièvement refléter le ciel avant qu’ils n’aillent se poser plus loin. Passé Bab al-Zawiye, la place qui marque la limite entre H1 et H2 au cœur de la ville, parfois, un oiseau qui passe fait rentrer la tête dans les épaules.

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Des oliviers sur la colline de Tal Rumeida.
Photo : Marion Lecoquierre

Hébron, la ville où l’on fini par prendre les oiseaux pour des pierres... Ici, les deux peuvent voler. Si les geais s’en donnent à cœur joie sans contrainte de temps, les pierres, elles, volent souvent le vendredi après la prière près de Bab al-Zawiye, lors de manifestations contre l’extension des colonies dans la zone H2, la vieille ville désormais sous autorité israélienne, mais aussi à l’occasion des nombreuses incursions de l’armée israélienne dans H1, la zone sous le contrôle de l’Autorité Palestinienne.

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Le centre de Hébron confisqué aux Palestiniennes, les zones H1 et H2.
Source : Palestine Israël, une histoire visuelle, Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal, Le Seuil, octobre 2024.

C’est aussi le cas ce deuxième jour de Pesach, Chol HaMoed, marqué par le début d’une grande kermesse à destination des personnes qui soutiennent la colonisation [1]. L’invitation est claire :

J’appelle tous ceux qui seront en Israël pour Pesach, venez rendre visite et soutenir ces communautés (dans tout le « Yesha », acronyme pour Judée, Samarie et Gaza, c’est-à-dire l’ensemble des Territoires occupés). Les voisins qui nous entourent doivent voir que leurs attaques ne nous font pas peur et ne nous feront pas partir ; au contraire, de plus en plus de monde viendra et peuplera ces lieux saints [2]. »

David Wilder, porte-parole de la communauté juive d’Hébron.

Entre 40 000 et 45 000 personnes sont attendues durant ces deux jours. H2, qui a en général des allures de « ville fantôme » du fait de l’expulsion et des départs sous la contrainte de la population palestinienne confrontée à la prise de pouvoir des autorités israéliennes sur la zone, se transforme en parc à thème. Les thèmes ? Religion et politique, liés en une étreinte mortelle.
Durant cet évènement, une partie de H1 est fermée pour permettre aux colons israéliennes et aux visiteur et visiteuses occasionnelles de se rendre sur une tombe proche du checkpoint. De jeunes palestiniens manifestent à proximité, et des bus sont utilisés comme obstacles pour protéger les visiteurs des jets de pierres. L’armée et la police des frontières israéliennes sont déployés, et la police palestinienne s’interpose également.

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Les bus servant de protection devant Bab al-Zawiye
Photo : M.L.
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La police palestinienne intervient et fait barrage contre les manifestants.
Photo : M.L.

Autour du Tombeau des patriarches (Haram il-Ibrahimi en arabe, Me’arat HaMachpelah en hébreu), cœur religieux de la ville et lieu saint pour les trois grandes religions monothéistes, une sorte de parc d’attraction associant judaïsme et nationalisme se met en place.

La rue Shuhada, artère principale de la zone H2, habituellement vide, interdite aux Palestiniennes à pied aussi bien qu’en voiture, est ainsi devenue un parking pour les cars amenant les visiteurs. Les environs de la Tombe des Patriarches sont devenus le paradis des petits et des grands, orthodoxes et ultra-orthodoxes confondues, perruques, kippa et shtreimel se côtoyant au sein d’une foule dense, évoluant autour de stands vendant pop-corn ou barbe à papa, couvre-chefs pour dames, CD, mais aussi Loubavitch entraînant les passantes dans une danse énergique, et autres promenades à dos d’âne. Tout y est.

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La rue Shuhada, ancienne artère de la ville fermée aux Palestiniens, accueille les cars des visiteurs.
Photo : M.L.
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Fin de matinée, la foule commence à arriver.
Photo : M.L.
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Le stand de barbe à papa et drapeaux israéliens.
Photo : M.L.
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La foule se presse près du Tombeau des Patriarches.
Photo : M.L.
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L’accès au Tombeau des Patriarches
Photo : M.L.
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La scène, où un des concerts a commencé.
Photo : M.L.
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Parmi les activités proposées, des tours à dos d’âne.
Photo : M.L.

Le ton politique est clair : de nombreuses banderoles, ballons et tracts réclament « de nouvelles colonies en Judée et Samarie » et les T-shirts affichent les mots « price tag » (tag mehir, en hébreu)- une des activités revendiquées des jeunes colons religieux sionistes, surnommé les « hilltop youths » (les jeunes des collines) [3]. L’inscription est parfois accompagnée d’un crâne à papillotes, colon version pirate.

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Sur le T-shirt : « Plus de villes (yichuvim) en Judée et en Samarie ».
Photo : M.L.
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L’inscription « price tag », accompagnée d’un crâne avec des peot (papillotes) version pirate.
Photo : M.L.

Le « price-tag » désigne en anglais l’étiquette indiquant le prix des objets ou vêtements en vente : ici, il est souvent traduit comme le « prix à payer ». Cette politique d’attaques contre les Palestiniennes est largement pratiquée : incendie de mosquée, graffitis injurieux, destruction de vergers... L’État israélien est également visé, lors d’évacuation de colonies par exemple. Récemment, à Hébron même, une tentative d’incendie du centre de Youth Against Settlements, pourrait en faire partie. Perchée sur la colline, accolée à la colonie de Tel Rumeida (Admot Yishai), cette maison accueille quotidiennement jeunes et moins jeunes afin d’organiser des actions non-violentes, discuter des événements ou tout simplement partager un thé. Price-tag, vengeance ou simple tentative d’intimidation, les nombreux soldats en poste autour du centre disent n’avoir rien vu.

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La porte du centre « Youth Against Settlements » après la tentative d’incendie.
Photo : M.L.

Sur les t-shirts, les abribus, des autocollants affirment également « Maintenant tout le monde le sait, Kahane avait raison ». La fréquence (alarmante) à laquelle l’œil peut les déceler dans la foule permet d’avoir une idée de l’état d’esprit de l’événement.

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Sur le T-shirt : « Les Juifs aiment les Juifs », accompagné de l’autocollant « Kahane avait raison ».
Photo : M.L.

Le Kach, parti politique exclu de la Knesset en 1988 à cause de son racisme affiché, et complètement interdit en 1994, a été classé comme organisation terroriste en Israël [4], aux États-Unis, au Canada et en Europe. La décision fut prise après le massacre du 25 février 1994, lorsque Baruch Goldstein, admirateur déclaré de Meir Kahane, tua vingt-neufs Palestiniennes et en blessa une centaine d’autres durant une prière de Ramadan.

Ambiance bon enfant, donc.

En dehors des stands de kermesse, d’autres étapes s’offrent au tourisme politico-religieux de ces deux jours. Les différentes colonies éparpillées dans la ville, par exemple, organisent des visites guidées par les colons. Autre possibilité : un tour dans le souk à la recherche des anciennes propriétés juives, le tout à grand renfort de présence militaire - la présence de colons ou de groupes de Juifs et Juives orthodoxes dans la zone H1 pourrait en effet être problématique.

Dans les ruelles étroites, il semble que les soldats exécutent quelques chorégraphies sophistiquées : certains attendent derrière un angle, d’autres avancent en escouade et font brusquement demi-tour, des groupes se divisent, se retrouvent, et sur les passerelles surplombant les ruelles, parfois, quatre ou cinq ombres en file indienne passent rapidement.

La première destination demeure cependant le Me’arat HaMachpelah, le Tombeau des Patriarches, exceptionnellement ouvert dans son intégralité. Depuis 1996, le bâtiment est divisé : une partie mosquée, une partie synagogue. De même, les cénotaphes des six patriarches et matriarches qui se trouve dans ce lieu sont en général visibles par l’une ou l’autre des communautés : ceux de Isaac et Rebecca se trouvent dans la ‘partie mosquée’, ceux de Jacob et Leah dans la ‘partie synagogue’. Abraham et Sarah sont situés au milieu, visible à la fois par les fidèles juifves et musulmanes. Abraham devient ainsi un trait d’union involontaire au cœur du conflit - mais aussi incomplet, une vitre blindée s’élevant à côté du cénotaphe, accentuant finalement la séparation entre les deux parties.

Aujourd’hui, cependant, les parois internes sont tombées et les deux lieux sont réunis. Les tapis de prière ont disparu, le minbar et le mihrab sont protégés par des barrières et deux soldats. Une division interne à été rajoutée pour séparer les hommes des femmes.

Les retrouvailles avec ces illustres figures de la Bible sont parfois émues, certaines personnes semblent retrouver de vieux amies. « On est chez Revca », indique une femme au téléphone, avant d’aller prier avec ferveur devant la tombe de Rebecca.

Cette configuration de l’espace dure vingt jours par an, dix jours répartis sur l’année pour chaque religion concernée, judaïsme et islam, notamment pour Yom Kippour, Succot et Pesach pour les Juifs et Juives et pour l’Aïd al-Adha et l’Aïd al-Fitr pour les musulmanes. Cependant, durant ces périodes de fête, l’interdiction d’accéder à certaines zones de la vieille ville, comme la rue Shuhada, qui court un peu plus bas, est maintenue pour les Palestiniennes.

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Du côté mosquée, les tapis ont été enlevés et une paroi ajoutée pour séparer hommes et femmes.
Photo : M.L.
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Devant la tombe de Rebecca.
Photo : M.L.
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La tombe d’Isaac.
Photo : M.L.
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Certaines prient dehors, à l’emplacement des « sept marches » où les juifs et juives se retrouvèrent cantonnées après la conquête Mamelouk.
Photo : M.L.

Abraham, surnommé l’« ami » (de Dieu), qui a donné son nom arabe à la ville (Al-Khalil), semble inspirer les colons dans un seul sens : son instinct foncier. En effet, Abraham aurait acheté un lopin de terre pour enterrer sa femme à l’emplacement où se trouve actuellement le Tombeau des Patriarches. Son fils Isaac l’aurait ensuite enterré près d’elle.

Un tract distribué dans la foule expose assez bien l’idéologie du sionisme religieux, très prégnant chez la majorité des colons, source essentielle de leur inspiration :

« Comme Abraham, il y a 4000 ans, Tel père tel fils, Nous continuons la rédemption de la terre d’Israël. »

Deux maisons sont ciblées, la mal nommée Beit HaShalom (Maison de la paix) – Rajabi House pour les Palestiniennes -, dont l’achat revendiqué par la communauté juive a été mis en doute, les preuves d’achats étant des faux. Les colons qui l’occupaient ont été expulsées en 2008. Beit HaMachpelah (Maison des patriarches) – Abu Rajab House, pour les Palestiniennes -, occupée et rapidement évacuée en 2012 [5]. Après un résumé succinct des événements, les objectifs sont fixés :

« Quelle est la prochaine étape ?
 Nous nous préparons à retourner à Beit HaShalom
 Nous revendiquons le retour à Beit HaMacheplah, ce qui est notre droit
 Nous sommes bien avancées dans le processus d’achat d’autres maisons Avec vous, nous continuons dans la voie d’Abraham - la rédemption de la terre d’Israël. »
 [6].
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Sur la banderole : « Beit HaMachepelah. Nous avons payé. Nous avons acheté. C’est à nous !! ».
Photo : M.L.

Et les Palestiniennes dans tout ça ?
Quels Palestiniennes ? La population est invisible.

Quoique, si on y prête attention, ils et elles sont bien là...
Encore faut il y prêter attention.

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Photo : M.L.
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Photo : M.L.
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Photo : M.L.