Eaux et territoire
Nous nous intéressons ici à l’amont du bassin versant de la Drôme, en tant qu’entité géographique dont la majorité des cours d’eau sont alimentés par des écoulements souterrains provenant des terrains karstiques du Vercors. Le caractère montagneux et hyper-rural de ce territoire, avec moins de 10 habitantes au kilomètre carré, en fait aussi la spécificité en termes de distribution d’eau potable : le Diois compte 95 réseaux d’eau potable sur près de 500 kilomètres de linéaire, avec 122 sources actives et 47 régies communales. Le bénévolat pour entretenir au quotidien ces infrastructures est très répandu. Les élues, opposées au transfert vers l’intercommunalité de la compétence d’eau potable des communes, défendent une gestion de proximité et un modèle de mutualisation qui permettent de conserver et de valoriser certains de leur savoirs et savoir-faire.
La gestion de l’eau, de la rivière, des milieux aquatiques et de leurs usages, est également organisée collectivement depuis plus de 30 ans à l’échelle du bassin versant. La Commission locale de l’eau de 1993, a été la première créée en France. La vallée de la Drôme, aussi appelée Biovallée, est un territoire d’innovation en matière socio-écologique ; on y voit toujours ces dernières années émerger de nombreuses initiatives pour rétablir l’équilibre du cycle de l’eau ; comme par exemple l’hydrologie régénérative, qui vise à retenir et ralentir la circulation de l’eau dans les sols et la végétation, ou des alliances avec les castors pour aménager les cours d’eau.
Enquêter sur nos relations sensibles aux eaux
Comment naviguer dans la carte ?
Pour embrasser d’un regard le territoire ou bien s’attarder sur les détails des lieux, des milieux, des ambiances, trois niveaux de cartes et de sons nous ont paru nécessaires.
C’est pourquoi nous proposons cette carte multi-niveaux interactive, dessinée et sonorisée, support de récits oraux. En circulant et cliquant avec la souris, il est possible d’accéder à 35 « capsules sonores » courtes, à des captations de scènes de vie, à des prises de parole et des extraits d’entretiens. Les récits sonores les plus longs peuvent être écoutés sous forme de podcast.
Ce projet est né dans les suites de l’été 2022 et de sécheresses qui, à nous autres habitantes, nous ont fait prendre conscience de notre vulnérabilité, de la raréfaction de l’eau, et du risque accru de pénuries d’eau. Nous avons aussi perçu cette année-là à quel point les questions entourant le partage de l’eau pouvaient être sensibles entre les usagers et usagères. Pour celles et ceux qui n’avaient jamais connu que l’abondance, c’était une vraie prise de conscience, qui remettait en question nos pratiques, nos modes de vie, mais aussi nos façons de voir.
L’enquête, menée en 2024 et 2025, portait sur la pluralité des manières d’interagir avec les eaux, de les connaître, de les utiliser, de s’y relier. Les témoins de ces récits sont des personnes qui par leur histoire, leur lieu de vie, leur activité, ont une sensibilité particulière à l’eau.
Notre choix a aussi été guidé par l’exploration de deux thématiques principales :
- D’une part, comment les habitantes se sont-ils et elles organisées de longue date pour trouver, aménager et partager l’eau, que ce soit pour la gestion de l’eau potable dans les petites communes, au sein des associations qui gèrent des canaux d’irrigations, ou encore à l’échelle du bassin versant de la Drôme au sein de la Commission locale de l’Eeu ?
- D’autre part, comment les représentations et les façons de voir autour de l’eau évoluent-ils et elles, pour amener de nouvelles pratiques, en particulier pour retenir l’eau sur les territoires, pratiques auxquelles sont associés des animaux et des végétaux ?
Écouter ceux et ce qu’on entend rarement
Comment rendre compte de tous les récits collectés ? Nous avons fait le choix de restituer une pluralité d’histoires pour aborder ce sujet de la relation aux eaux à travers différents éclairages. Il était également important que ces prises de paroles soient situées sur le territoire, car elles sont le plus souvent liées au lieu de vie des témoins.
À chaque fois que c’était possible, les personnes ont été enregistrées sur leur lieu de travail, leur lieu de vie, leur lieu d’observation, là où sont situés les sources, les captages, les réservoirs, les rivières, les gours, les cascades, les zones humides, les canaux, les mares, les jardins, les terres cultivées…. Les cartes sont aussi, à leurs différents niveaux, habitées par des extraits d’enregistrements et de compositions audio naturalistes de Bernard Fort, pour donner une présence sensible à l’eau.
Donner à voir les invisibles
Les histoires et situations sont illustrées et mises en perspectives par le regard d’un auteur dessinateur, Yann Degruel. Nous avons travaillé ensemble à peupler ce qui est parfois un support froid de connaissances des géographes : la carte.
Mais que représenter ? Notre première intuition, pour décaler le regard, a été d’effacer les repères habituels : les routes et les villes, pour laisser toute sa place au chevelu hydrographique - soit les têtes de bassin versant, là que se forment les premiers cours d’eau, alimentés par les nappes souterraines, les pluies et les ruissellements [1]. Dommage que ces territoires soient si peu considérés par les hommes., même dans ses plus petites ramifications. Nous avons rappelé les noms chantants de toutes ces eaux. Maintenant, c’est au spectateur et à la spectatrice attentifs de tâcher de se déplacer autrement, en se rappelant là une confluence, ici une courbe en angle droit du cours d’eau, et ailleurs la naissance d’un vallon. Nous avons ajouté les reliefs et entités naturelles marquant le paysage, :le Glandasse, la Servelle de Brette, le cirque d’Archiane.
Comment ensuite donner à voir les invisibles ? Il y a d’abord les différents peuples des eaux, des rivières, des mares, des veines, sur terre et sous terre, minuscules ou géants, minéraux ou organiques. Le massif karstique et ses connections mystérieuses, le figuier sauvage et ses racines de 120 mètres de long, l’apron et le chabot, l’agrion mercure et l’alyte accoucheur, les coleps hirtus et les gallionella. Et puis il y a celles et ceux qui habitent nos imaginaires. La Drôme se fait dragon quand elle dévore les flancs des montagnes. La terre se met à boire toute l’eau, tel un ogre assoiffé, quand vient la sécheresse. Des êtres hybrides incarnent par-ci par -à les nouvelles alliances entre les humains et les castors, pour rendre l’eau à la terre.