Dessiner une histoire complexe
La rivière Romanche (située en Isère, au sud de Grenoble) a récemment été la scène d’un grand projet hydroélectrique reconfigurant profondément le paysage d’une vallée alpine. En 2019, alors que débute le projet de recherche-création Les Ondes de l’Eau, le projet EDF Romanche-Gavet anime la vallée : deux tunneliers rongent en continu la montagne pour y creuser une galerie d’amenée longue de 10 kilomètres permettant de conduire l’eau détournée de la Romanche vers une nouvelle centrale, elle-aussi souterraine, plus productive que toutes les anciennes installations réunies.
Ce nouvel équipement les remplacera bientôt, et la déconstruction des anciens barrages et usines hydroélectriques laissera la place à un chantier de renaturation des berges, par réimplantation d’espèces végétales locales, et à l’aménagement d’une voie verte reliant Grenoble à la vallée.
C’est dans ce contexte particulier de transformation massive du paysage qu’un collectif de chercheurs (AAU-CRESSON) et d’artistes (Regards des Lieux) s’est constitué [1], s’intéressant aux perceptions sensibles, aux représentations et aux projections liées à la rivière. Au-delà du patrimoine matériel de la vallée et de ses enjeux de conservation, ce projet de recherche-création entendait interroger les mémoires habitantes de la Romanche et ses abords : comment celles et ceux qui vivent dans la vallée peuvent-ils être témoins, acteurs et passeurs de la mémoire des lieux ? Quelles expériences sensibles passées, présentes et potentielles la rivière offre-t-elle, complexifiant son image de simple ressource à exploiter ?
Arpentages, itinéraires (entretiens en marchant) avec des habitants et des professionnels, ateliers publics vont nourrir différentes formes de recherche et de créations. L’une d’entre elle est un dessin cartographique dont l’ambition première est de chercher une forme adéquate aux récits pluriels collectés dans la vallée, une forme permettant l’expression d’une polyphonie des rapports au paysage et des vies entrelacées qui se développent là (Tsing 2017). L’idée sous-jacente étant que pourrait en émerger ce qu’Isabelle Stengers (2017 : 18) appelle une « histoire amorale », c’est-à-dire « à voix multiples, à conséquences en cascades, qui ne respect[e] pas la différence entre ce qui compte et ce qui peut être négligé ». Cette histoire complexe de la Romanche, permet d’accueillir des témoignages variés en prise avec les manières plurielles d’habiter le paysage.
Fabrique : traduire des attachements
La fabrication de la Carte des mémoires sensibles de la vallée de la Romanche a nécessité plusieurs étapes.
Un premier brouillon a d’abord été développé sur un fond de plan IGN à l’échelle 1/2500e. Des fragments de récits et de relevés de terrain – issus de l’enquête in situ, des échanges lors des temps publics, de documents d’archives, etc. – y ont été placés. Ce collage nous a permis d’avoir une première lecture située et de sélectionner le périmètre pertinent à représenter : du village de Gavet au lieu-dit de Bâton, soit presque 14 km en fond de vallée.
La version numérique de la carte (dessinée sur le logiciel Adobe Illustrator™) a ensuite pris forme sur la base de quelques éléments territoriaux structurants extraits du Système d’Informations géographiques open source (QGIS) : la rivière et la route nationale, les tracés secondaires et le bâti des hameaux. Les éléments sélectionnés ont ensuite été dessinés sur cette trame de fond, procédant pour cela à plusieurs opérations de traduction nécessaires pour transcrire, spatialiser et donner un sens commun à des données de natures différentes.
Les récits collectés dans la vallée ont été retranscrits et des typographies ont été attribuées selon les types de récits mobilisés (verbatims, informations d’ordre factuel, poème écrit par les élèves de Livet-et-Gavet). Certains éléments saillants dans les discours ont été redessinés, privilégiant ainsi la représentation graphique pour des entités désignées comme symboliques de la vallée.
La localisation des éléments a suscité de nombreuses interrogations quant à la manière d’articuler les différentes échelles convoquées dans les expériences paysagères. Les perceptions et attachements au paysage s’effectuant dans un dialogue entre des endroits et des appréciations plus larges mettant en jeu des relations au paysage moins délimitées, il nous a donc fallu réaliser des sauts entre local et global, procéder par zooms et « dézooms », situer précisément certains propos et trouver une place à d’autres témoignages concernant un rapport plus général à la vallée.
S’inspirant de la réflexion menée par les autrices du livre Terra Forma au sujet du modèle cartographique « paysage vivant » (Aït-Touati, Arènes & Grégoire 2019), notre dessin cartographique privilégie une vision située et un rapport topologique entre les éléments du paysage : la vallée se dessine à partir des récits recueillis et de nos observations in situ, en traduisant la relation spatiale qui existe entre des éléments marquants relevés du paysage pour celui qui y est immergé. Bien que conservant certaines unités territoriales dans leur intégralité – telle que la rivière et le système viaire – des parties entières de la carte restent blanches : si rien n’est dit de la manière dont sont habités certains lieux, ceux-ci restent en creux.
Une dernière question de traduction nous a accompagnées tout au long de cete approche cartographique : comment représenter l’épaisseur sensible de la Romanche ? Les itinéraires réalisés développaient l’idée que l’on perçoit la Romanche de façon multisensorielle bien avant d’atteindre ses rives, ce qui amène à revisiter l’emprise de la rivière. Ces considérations nous ont amenés à développer une exploration graphique des différentes perceptions sensibles liées à l’expérience de la Romanche.
Afin de redessiner un tronçon de la carte en donnant forme aux données immatérielles et fluentes dans lesquelles les corps et les récits sont pris – la présence sonore, thermique et hygrométrique de la rivière. La marque sonore de la route nationale s’est aussi imposée dans le dessin. Ce travail exploratoire et inabouti ouvre un pan de questionnements qu’il semble important de poursuivre : comment inscrire sur un support fixe (celui de la page dessinée) des éléments intrinsèquement dynamiques, éphémères, évanescents, changeants, multiples, voire aussi contradictoires ? Comment représenter un paysage traversé par des forces, dessiné par des courants d’air, d’eau, de roches ? Comment traduire cette épaisseur sensible de la Romanche toujours changeante, travaillée par les différentes intensités du courant au gré des saisons et selon les épisodes climatiques ? Bref, comment (re)présenter sans figer ?
Une carte infinie...
Ces différentes opérations de traduction ont donné forme à une première version de la carte, longue de 6 mètres, qui vient redessiner l’attachement des habitants à leur vallée en pleine transformation. La mosaïque de récits individuels qu’elle donne à lire rend compte d’un récit collectif partagé, oscillant entre présent, passé et potentiels futurs de la Vallée de la Romanche. Cette carte traduit des ambivalences, des ambiguïtés, des controverses.
Elle les rend publiques et elle les donne en partage à chaque fois qu’elle fait l’objet d’un temps de travail public. Elle a ainsi été mise en débat auprès des habitants de la vallée lors d’une présentation sur une place publique de Rioupéroux, en juin 2021. Parfois, les paroles recueillies venaient nuancer des verbatims déjà présents, parfois précisaient certains détails et parfois nous interpellaient sur des éléments manquants qui semblaient essentiels pour le lecteur. Suite à cette nouvelle collecte de récits, la carte a été reprise et complétée. Dans ce processus itératif qui modifie la carte à chaque lecture, la rendant infinie et sans cesse réactualisable, se construit et s’alimente cette histoire trouble, polyphonique et en constante transformation.
Une dernière version de la carte a été retravaillée afin d’en proposer une version plus pratique à emmener sur les sentiers. Dans un format accordéon plié sur une base A5, nous l’imaginons comme une invitation à parcourir les rives de la Romanche accompagné par le récit des lieux, pour faire émerger de nouveaux attachements, des expériences inédites et ainsi dessiner de nouvelles mémoires sensibles.
... à explorer dans les détails !
Bibliographie et références
- Tsing 2017
Anna Lowenhaupt Tsing, Le Champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, La Découverte (traduction française), 2017.
- Aït-Touati, Arènes & Grégoire 2019
Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes & Axelle Grégoire, Terra Forma. Manuel de cartographies potentielles, B42, 2019..
- Stengers 2017
Isabelle Stengers, « Préface. Une autre science est possible », in Anna Lowenhaupt Tsing, Le Champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, pp. 7-25, La Découverte, 2017.