Broderie
Nous sommes vendredi soir, lors d’une des séances de broderie de la carte de Grenoble Réparer l’invisible, dans le studio nord du Pacifique CDCN. Au milieu du plateau sombre est installée une toile blanche lumineuse, entourée de quelques personnes assises, aiguilles et fils à la main. Depuis plusieurs mois déjà, plus d’une centaine de personnes se sont croisées lors de ces rendez-vous, chacune avec ses propres motivations : partager des histoires, apprendre un point de broderie, accompagner une amie, socialiser, goûter au plaisir de tisser à la fois seules et ensemble, simplement être là et écouter.
L’atmosphère est calme et agréable. Elle est aussi studieuse, car il faut beaucoup de concentration pour faire face aux résistances parfois capricieuses de la toile blanche. Après plusieurs mois de broderie, fils et strates s’enchevêtrent à sa surface.
Ce soir, il s’agit de broder des connexions entre des plantes de la ville, qui sont figurées sur la carte par de longues lignes vert tendre spiralées, des petits tétons et des intersections en forme d’étoiles. Elles retracent les nombreuses histoires de cohabitation et de coexistence entre le monde végétal et les habitantes de Grenoble, collectées au fur et à mesure de ces séances. À cet instant précis, une participante évoque le jasmin de son jardin. Nous sommes assises autour de la carte, brodant les liens végétaux de la ville, nous écoutons avec nos doigts autant qu’avec nos oreilles. Cette carte brodée fait partie de la pratique Réparer l’invisible. Cette pratique, c’est un tissage de gestes collectifs de réparation, par lesquels nous apprenons à écouter, à prendre soin, à réparer et à réinventer ce qui nous relie et nous est commun.
À travers ces rencontres avec les habitantes de Grenoble, nous collectons des mémoires de pratiques de réparation passées et présentes, des traces en apparence anecdotiques de soin, des impressions furtives et évanescentes de luttes abandonnées ou toujours à l’œuvre. Nous collectons également des désirs et des besoins en regard du futur des potentiels de cohabitation dans la ville. Oui, dans cette carte, nous incorporons toutes ces dimensions.
Peu à peu, une topographie imaginaire de la ville se dessine, tissée et emmêlée par les rencontres avec des lieux, des personnes ou des communautés avec qui nous avons discuté des sites déjà réparés, parfois secrètement ou de manière invisible, et de ceux qui sont toujours en attente de l’être. Au fil de ces conversations et de ces sessions de broderie collective, de nombreuxses activistes ont partagé avec nous leurs utopies intimes et modestes pour la ville, et pointé les lieux où la réparation demeurait urgente. Nous avons parlé de l’attention portée à la communauté dans nos quotidiens, et des relations qu’ils et elles entretiennent avec leurs semblables et les autres êtres vivants de la ville.
Sur la carte, on reconnaît les contours topographiques de la ville. Les parties érigées de la broderie figurent les montagnes alentours d’où pendent des fils de laine qui symbolisent la transformation constante des strates géologiques, y compris les plus anciennes.
Parmi les lignes brodées, courbes et colorées, se dessinent les cours d’eau (visibles et invisibles) qui alimentent le bassin grenoblois, et le plan des pistes cyclables, qui a été préféré au plan de circulation automobile.
Des rubans blancs portent des messages brodés récoltés lors de nos discussions. Ils figurent des lieux d’espoir, des gestes marginaux, quotidiens et invisibles en faveur de différentes communautés. Ils définissent des espaces utopiques, quasi-magiques où s’enchevêtrent les humains et les vivantes non-humaines, autant qu’ils redonnent un « là » à des sites d’émancipation oubliés. Ce sont là des lieux blessés de la ville, des blessures qui ne saignent pas visiblement, sinon du sang de celles et ceux qui se sont piquées les doigts en les brodant, mais qui nécessitent pourtant du soin et de la réparation.
Lors de nos conversations, nous avons rencontré de nombreuxses activistes du quotidien qui vivent et œuvrent pour le commun et la plupart des lieux brodés sur la carte éclairent leurs pratiques. La carte nous accueille avec une densité de mots brodés qui témoigne des multiples dimensions des communs. De la recherche d’une cohabitation plus juste à l’action intime et publique, ils parlent d’initiatives, d’organisations, de groupes et d’individus.
Cette carte déroule une syntaxe moins concernée par les directions et les orientations, qu’elle ne se compose à mesure comme un long poème continu, tissant à travers les mots suspendus, différents points, espaces, lieux et différents corps. Les couches cousues de sens se touchent doucement et modèlent une étoffe riche et multidimensionnelle :
« Là où siège le centre de protection de l’imaginaire »,
« Là où les femmes marchent tous les vendredis »,
« Là où persiste la générosité »,
« Là où elle se prend pour la Gorgone »,
« Là où jadis fleurit un verger érotique »,
« Là où résonne dans la fissure le bosquet du clocher ».
L’artiste Louise Bourgeois, qui a souvent utilisé les fils et les aiguilles comme métaphores de la réparation et de la réconciliation dans son œuvre féministe, affirmait que l’aiguille est une demande de pardon ; elle n’est pas agressive :
J’utilise l’aiguille pour prévenir les dommages ».
Elle soulignait que l’aiguille est un outil qui permet de guérir et non de blesser, elle transperce les tissus du corps, qui est alors touché, relié, directement : l’aiguille ne peut être utilisée, froide et objective, pour réparer à distance. De même, les mots ne résonnent que lorsqu’ils sont lâchés dans le monde, lorsqu’ils sont noués et tissés ensemble comme des fils.
Lors d’une présentation au Musée de Grenoble, nous avons comparé la ville à un corps sur lequel nous pratiquions une forme d’acupuncture. En cousant poétiquement des mots et en brodant leur traces sur le tissu, nous nous adressions au système immunitaire de la ville pour le soigner.
La philosophe Donna Haraway utilise les fils et le tissage comme métaphores de la connaissance : elle se reporte aux « figures de ficelle » (string figures) pour souligner le caractère inextricable des histoires, des savoirs et des gestes de soins :
String figures are like stories ; they propose and enact patterns for participants to inhabit, somehow, on a vulnerable and wounded earth »
Les figures de ficelle sont comme des histoires ; elles proposent et mettent en scène des motifs que les participants peuvent, d’une certaine manière, incarner sur une Terre vulnérable et meurtrie. »
— Donna Haraway, 2016, trad. fr. Vivre avec le trouble, éditions des Mondes à faire, 2020.
Dans le processus de Réparer l’invisible, la carte reflète non seulement le travail que nous avons effectué ensemble (broder, s’asseoir près de la broderie et la piquer, tirer des cordes), mais encore le travail d’enregistrement poétique de ce que nous avons entendu au cours de nos récits et des rencontres avec et entre les gens, et la manière dont nous avons lié et relié le tout dans et par un geste créateur collectif. Nous cousons entre textile et texte, entre tissu urbain et tissu de vies. En tant que brodeureuses, nous portons attention à l’infime, à ce qui échappe au regard direct.
Actions
Réparer l’invisible comprend des interventions dans certains lieux de la ville, ainsi que des performances publiques et des présentations retraçant la création de notre carte. Nous cherchons les moyens de réparer et donner à entendre, dans l’espace public, certaines des histoires que nos interlocuteurices ont partagées avec nous. Ces réparations prennent la forme d’actions à la fois concrètes et poétiques, sortes de mini-rituels. Le jeu, la fiction, le chant, la mise en scène et l’organisation chorégraphique du matériau sont au cœur de cette approche. Ces réparations deviennent aussi la matière dramaturgique des performances publiques. Elles sont à la fois réelles et fictionnelles, et ont avant tout pour but d’ouvrir des espaces à l’imaginaire et de raviver le désir de ce qui est commun.
Dans cette démarche, on retrouve un lien avec le mouvement situationniste : créer des situations, intervenir dans le réel en modifiant notre manière de le percevoir. Les actions suscitent des émotions, des images poétiques, des liens magiques. Elles peuvent être drôles, espiègles, ludiques, mais aussi critiques et réfléchies. Les situationnistes pensaient que c’était justement par ces failles minuscules du quotidien qu’un changement de regard et une critique des structures en place pouvaient advenir.
La dramaturgie située de nos actions émerge souvent des conditions dans lesquelles elles sont réalisées : les règles de propriété en ville (certains lieux nous étaient interdits), la météo, les hasards, les rencontres avec des passantes, des animaux ou des plantes. Nos actions inscrivent également de nouvelles histoires sur la carte de la ville, que nous partageons ensuite avec le public. Les récits de ces actions, une fois terminées, entrent à leur tour en circulation. Nous voulons transmettre autant ce que nous avons entendu que ce que nous avons fait, tissant ainsi un réseau complexe d’échanges entre réalité et fiction, autour des désirs, des espoirs, des gestes et des images du commun.
Au point de la carte où l’on peut lire, brodé sur un long ruban blanc, « Là où on masse l’eau », nous racontons une action menée avec des élèves de l’École Supérieure d’Art et de Design de Grenoble. Ils et elles ont tissé un magnifique filet composé de cordes d’escalade et de cloches pour animal, qui a été ensuite suspendu depuis la passerelle piéton-vélo de Seyssins, pour le laisser pendre dans le Drac (affluent de l’Isère), à la manière d’un dispositif de massage magique.
Le Drac nous a souvent été raconté depuis son exposition répétée aux pollutions industrielles. Un matin pluvieux de novembre, ensemble avec les étudiantes, nous nous sommes appliquées à masser la rivière avec cet étrange filet suspendu. Au même moment, une personne rencontrée quelques jours auparavant menait une action similaire à une trentaine de kilomètres en aval. Ce geste peut aussi se comprendre comme une petite fabrique, momentanée, de suspension magique de l’incrédulité. Il nous fait entrer dans une réalité symbolique. Nous avons effectivement créé les faveurs d’un beau et bon massage pour le Drac, même si l’on sait pertinemment que l’on ne peut pas masser une rivière. C’est là toute la force d’un rapiéçage poétique : il instaure un lien sensible, presque charnel, avec le fleuve. Il crée un fil invisible.
Un processus similaire a eu lieu dans le parc Paul Mistral, lors d’une action dédiée à la rivière invisibilisée par les aménagements urbains du Verderet. Cette rivière, enfouie sous la ville, coule de manière souterraine, et beaucoup d’habitantes ignorent même son existence (nous avons d’ailleurs brodé plusieurs de ces lignes d’eau invisibles sur notre carte). L’action intitulée Là où rejaillit le Verderet a donné lieu à une situation où nous avons fait onduler des cordes d’escalade sur un sentier poussiéreux, à l’aplomb exact du tracé du Verderet. Les vagues formées par les ondes et les rythmes des cordes ont fait rejaillir à la surface, le temps d’un instant, le flux invisible de la rivière, et ont créé une image pour cette rencontre joueuse et vive avec une rivière cachée.
Dans bien des actions, nous cherchons ainsi à créer les conditions d’une pensée magique, à susciter un acte d’imagination. On pourrait parler d’un « activisme poétique », qui ne cherche pas tant à transformer concrètement la réalité qu’à imaginer des manières d’y prêter attention, de s’en rapprocher et d’en prendre soin.
Performance
Réparer l’invisible se déploie dans divers espaces et à travers des processus parallèles. C’est un projet en cours qui se déploie sur le long terme. Les participantes et les spectateurices s’y engagent de différentes manières, toutes chorégraphiées et réunies par une étoffe faite de broderies et de mots. Ce n’est donc pas une œuvre qui culmine dans une performance finale, ni l’exploration d’un problème particulier à travers des méthodologies artistiques.
L’objectif n’est pas d’acquérir des connaissances, nous ne cherchons pas l’utilité ou l’activisme au sens de changer ou de provoquer activement la réalité. Il s’agit d’un processus créatif collectif ouvert, impliquant de nombreuxses participantes qui s’engagent dans le projet à travers des histoires, des coïncidences, des recommandations, des invitations et à travers leur propre désir.
Lors des présentations publiques de Réparer l’invisible, nous racontons et chantons des lieux et des connexions sur la carte. Il s’agit d’un condensé particulier du processus de création, dans lequel nous devons trouver un moyen de partager la pratique continue de réparation et de broderie avec un public diversifié, celles et ceux qui découvrent Réparer l’invisible pour la première fois comme celles et ceux qui en ont déjà fait l’expérience.
La première performance a lieu en novembre 2024 au Musée de Grenoble ; réunies autour de la carte brodée, entre deux coutures, nous avons raconté des histoires sur le système immunitaire de la ville, en particulier ses eaux et ses surfaces urbaines. La deuxième performance a eu lieu en mai 2025 dans le même musée, nous y partagions des histoires sur les relations entre les habitantes et les plantes, histoires cueillies lors de nos sessions de broderie.
Tout en lisant ces histoires, nous brodions les récits que nous avions reçus des participantes. La troisième et dernière rencontre a eu lieu à la fin du processus, en décembre 2025 au Pacifique. Nous avons fait face aux fantômes apparus dans de nombreuses histoires, et nous les avons ramenées à nos présents pour les mêler à d’autres histoires.
Chaque performance a ainsi pris la forme d’une session de broderie. Le tissu blanc, brodé, y fait office de petite scène autour de laquelle nous partagions des histoires et des processus en invitant le public à regarder leur propre ville sous la forme d’une carte brodée. C’est en quelques sortes une « performance brodée » au cours de laquelle les narrations se déploient simultanément avec le travail de broderie.
Ces performances sont des étincelles poétiques et des déclencheurs d’imagination qui révèlent la ville comme un tissu imaginaire dans lequel chacune a un rôle et une responsabilité pour le bien commun. En tant qu’auteurices de cette œuvre, nous traduisons et tissons des fils entre les histoires de manière fictionnelle, dramaturgique et, à travers des actions réelles, nous cherchons à créer des contextes poétiques et générateurs pour leur visibilité et leur dissémination.
Nous explorons les possibilités de réunir différentes temporalités, langues et mémoires, en leur associant les contextes dans lesquels l’œuvre d’art a été créée. Par ce geste, nous ne créons pas quelque chose qui parle pour lui-même ; nous créons, plutôt, quelque chose qui existe grâce à la présence d’autres personnes — une impulsion imaginative ou une inspiration poétique qui montre que le collectif existe aussi comme un réseau infini d’actes micropolitiques.
À une époque où l’avenir n’est perçu le plus souvent que comme une chaine de catastrophes ou une série vide d’alternatives, nos aptitudes à l’imagination, en particulier la plus quotidienne et poétique, deviennent essentielles. Elles offrent du support à des actes de résistance contre l’engourdissement, le découragement, la haine mesquine et l’exclusion ; elles luttent contre la disparition silencieuse des valeurs communes et l’abandon du care.
Les nombreuses histoires d’activisme quotidien que nos interlocuteurices nous ont racontées montrent également qu’elles ne seraient pas possibles sans une certaine disposition à la pensée magique, et une imagination active et entretenue de ce qui intensifie et améliore les cohabitations au sein de la ville.
L’une de nos rencontres, qui en exprime la pleine justesse, a eu lieu avec un groupe de femmes de la Halle des Iris dans le quartier de la Villeneuve. Elles y cultivent un jardin d’herbes aromatiques dans le solarium remanié d’une ancienne piscine, hier désaffectée, aujourd’hui reprise en main et réhabilitée par leurs soins en un lieu dédié à accueillir des initiatives relatives au bien-être et au bien vivre. Elles nous ont appris à fabriquer des boules de graines de style kokedama, que nous avons utilisées en mai lors de la performance, en invitant le public à s’en fabriquer et à les semer « illégalement » dans les espaces urbains qui les inspireraient.
En un sens, les plantes sont aussi des activistes discrètes du quotidien, elles incarnent l’esprit de la pensée magique. Leurs graines ne savent jamais où elles atterriront, ni si le sol sera fertile ou leur fournira suffisamment de lumière et de chaleur. Semer une graine est un acte de confiance, comme lancer un dé. Et pourtant les plantes persistent à semer abondamment et de manière répétée.
La plante rêve de son propre ailleurs — un « là-bas » inconnu, souvent loin du « ici » de sa croissance — une destination qu’elle pourrait ne jamais atteindre ».
— Michael Marder, The Philosopher’s Plant : An Intellectual Herbarium, Columbia University Press, 2014.
Ce genre de rêverie de l’ailleurs inconnu peut également être une description appropriée de la réparation poétique de l’invisible, car elle nous oblige à agir dans le présent. Nous devons planter les graines de l’imagination, comme si l’avenir que nous envisageons prenait déjà racine dans le présent.