À Sheikh Jarrah, « Le colon a toujours raison »

9 août 2014

 

TANT QUIL Y AURA DU THYM ET DES OLIVES  -  RETOUR À LA TABLE DES MATIÈRES

 
À Sheikh Jarrah, les maisons ont des jardins, des souvenirs, des citronniers — mais aucune garantie pour les habitantes d’y rester. Depuis des décennies, des familles palestiniennes se battent devant les tribunaux pour conserver leur maison et leur terre. Face à elles, des organisations de colons tentent avec brutalité de se les approprier. Entre expulsions, procédures judiciaires et colonisation, le droit semble avoir deux poids et deux mesures.
 
Une lutte où l’ordinaire devient chaque jour plus fragile.

 

par de Marion Lecoquierre

Docteure en géographie, professeure d’histoire-géographie, Marseille.
Une première version de ce texte a été initialement publiée
sur le blog de l’autrice « Tant qu’il y aura du thym et des olives » en janvier 2013.
Toutes les photos sont de l’autrice.

 

C’est un quartier bas, fait de petites maisons qui ressemblent aux briques d’un jeu de Lego géant, chacune avec son jardin privé, perdu dans la grande mer urbaine qu’est Jérusalem-Est. Ces maisons, cœur du quartier de Sheikh Jarrah, ont été attribuées en 1956 à vingt-huit familles de réfugiés palestiniens par l’UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient).

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Le jardin de Sameerah. Sur la gauche, la maison
Photo : M.L.

Sameerah, professeure d’arabe, vit là avec son mari Adel et leur plus jeune fille, sur le terrain attribué à son père, où elle a passé son enfance. « Je suis née à Wadi al-Joz [un quartier voisin], précise-t-elle, mais quand j’ai eu 6 ans, on est venu ici, mon père a dit que désormais, nous avions une maison ».

Quelques années après, à la question « que préfères-tu dans cette maison ? » Elle répond sans hésiter : « les souvenirs ». Avant de se reprendre et de compléter : « et le jardin. J’adore voir le jardin par la fenêtre. Ah, et ma cuisine bien sûr ! »

La maison, petite – deux chambres, salon, cuisine, salle de bain – est entourée d’un jardin planté de nombreux arbres. Oliviers, mais aussi orangers et pamplemoussiers ainsi qu’une forêt de citronniers ployant sous le poids des fruits.

Adel explique : « Il y avait un accord entre l’UNRWA et la Jordanie. Le gouvernement jordanien procurait les terres, qui lui appartenaient. La municipalité, à l’époque, accordait des permis. L’UNRWA, de son côté, apportait le financement et les bâtiments ».

Vingt-huit familles furent ainsi installées sur ces terres en échange de leurs cartes de réfugiés, à condition qu’elles renoncent à l’aide alimentaire. « C’était une manière de dire qu’ils avaient rempli leur contrat en trouvant un logement à ces familles, ajoute Adel, et c’était également un calcul financier : en le leur donnant tout de suite, ils économisaient des centaines de dollars ».

Le gouvernement jordanien, qui administrait alors Jérusalem-Est et la Cisjordanie, louait ces terres pour le prix dérisoire, symbolique, d’un dinar par an. Il était prévu qu’après trois ans, les terres deviendraient propriété des locataires [1].

Mais au fil des ans, rien ne bouge. Aux nombreuses demandes présentées par les habitants, l’administration jordanienne répond que rien ne presse. Mais la guerre de 1967 change la donne : c’est désormais l’État israélien qui est en charge de Jérusalem, « réunifiée », et rapidement annexée (en 1980). Le pouvoir, et les terres de l’État, changent donc de main.

Au début des années 1970, une intense campagne de colonisation est lancée par des groupes de Juifs religieux, comme le Gush Emunim, avec le soutien tacite – et parfois actif - des différents gouvernements israéliens [2] . Ils se lancent notamment dans l’occupation de terres situées au-delà de la Ligne verte dans le but de créer des « faits accomplis » irréversibles. Dès 1972, deux groupes (le Comité de la Communauté Séfarade et le Comité Knesset Israël, souvent désignés comme « les Comités ») revendiquent la propriété des terrains de Sheikh Jarrah, affirmant qu’ils avaient été achetés dès 1890.

Commence alors une lutte sans fin pour faire reconnaître les droits de ces familles. Au cours de la longue bataille judiciaire qui s’engage alors, les documents produits par Suleiman Hijazi en 1997, qui prouvent que sa famille était propriétaire du terrain depuis l’Empire Ottoman, confirment que les papiers présentés pas les Comités étaient sans doute faux. Son appel fut rejeté en 2002, et malgré les doutes et le manque de preuve, la version des Comités fut privilégiée [3].

Depuis, les Comités ont cédé leurs droits, et c’est la compagnie Nahalat Shimon International, propriété du millionnaire Irving Moskowitz, qui représente les intérêts des groupes de colons juifs. Ce groupe, comme tant d’autres (Elad ou Ateret Cohanim par exemple [4] vise à renforcer la présence juive à Jérusalem, dans la vieille ville aussi bien qu’en dehors des murs.

Les questions foncières s’accompagnent comme souvent d’une justification religieuse et d’une visée stratégique. Sur le plan religieux, les colons justifient leur attachement à l’endroit par la tombe de Shimeon ha-Tzadik, ou Siméon le Juste, un grand prêtre de l’époque du second temple (IIIe siècle avant J.C.). Stratégiquement, il est indispensable de contrôler le plus d’espace possible à Jérusalem-Est afin d’empêcher une division de la ville au cas où un État palestinien verrait finalement le jour.

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Au-dessus de chez Sameerah, le panneau « bienvenue à la tombe de Siméon le Juste.

Autour de chez Sameerah, les habitants de trois maisons, soit une soixantaine de personnes, ont déjà été expulsés. « Trois maisons et demi en fait, précise Adel. Dans la quatrième ils ont pris seulement l’annexe ». Elles sont désormais habitées par des colons juifs. Sameerah ajoute : « au début ce n’était que des Juifs religieux, des gens durs, des activistes très agressifs. Mais ça change, maintenant on voit de nouveaux visages, des familles, mais elles aussi changent, ce ne sont pas toujours les mêmes, il y a beaucoup de monde… ».

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De l’autre côté de la rue, une des maisons évacuées.
Photo : M.L.
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À côté de chez Sameerah, une maison évacuée. Sur la palissade, quelqu’un a complété le graffiti « Libérez la Palestine » par les mots « de la racaille gauchiste ».
Photo : M.L.
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Un peu plus haut, la maison de la Famille Hannoun, expulsée en 2009.
Photo : M.L.

Les différents rapports de l’OCHA-Opt (Bureau de la coordination des affaires humanitaires – Territoires palestiniens occupés) soulignent différents problèmes liés aux droits de l’homme dans ce contexte. Ils insistent notamment sur le fait que le déplacement ou l’expulsion forcés des Palestiniens sont contraires au droit international et dénoncent systématiquement « l’utilisation du système judiciaire israélien pour revendiquer des terre ou des propriétés prétendument possédées par des individus ou des associations juives à Jérusalem-Est avant 1948. La loi israélienne reconnaît de telles revendications tout en refusant les mêmes droits aux réfugiés palestiniens qui possédaient des terres ou des propriétés dans des zones se trouvant maintenant en Israël » [5] .

Adel précise : « Malheureusement c’est vrai que nous n’avons pas de papiers prouvant formellement que nous sommes propriétaires… Si nous ne sommes pas chez nous ici, alors qu’ils nous permettent d’y retourner chez nous, qu’ils nous rendent nos propriétés… ».

La famille de Sameerah était de Baka (un quartier du sud de Jérusalem), où son père avait une maison. Les autres familles du quartier sont originaires d’Haïfa, de Jaffa ou de Jérusalem-Ouest. Toutes ont des procès en cours.

Ce 31 décembre, le cas de Sameerah a de nouveau été examiné par le tribunal. La décision a été remise à une date ultérieure. Sous les citronniers, Adel plaisante avec un petit sourire triste :

« Vous savez quand on dit que le client a toujours raison. Ici, c’est le colon qui a toujours raison… »

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Les citronniers de Sameerah.
Photo : M.L.

Pour aller plus loin :

  • Sheikh Jarrah Solidarity (le site n’existe plus)