À Bruxelles, le logement entre fonction sociale et prédation capitaliste

#finance #capitalisme #cartographie_participative #cartographie_sensible

15 décembre 2025

 

Le texte aborde le concept de microcosmogramme, un outil cartographique inspiré du cosmogramme, défini comme un dispositif matérialisant une cosmologie [1]. En ajoutant le préfixe micro-, les auteurices veulent insister sur l’importance du local, de l’intime et des expériences situées pour comprendre les systèmes socio-économiques qui structurent nos vies. Cette approche s’inscrit dans une tradition où cartographier consiste à relier des forces, des acteurices et des affects pour mieux saisir — et éventuellement transformer — les relations qui composent un monde. Les cartes deviennent ainsi des outils critiques qui rendent visibles les mécanismes de domination économique, et donc des contre-narratifs qui peuvent être utilisés pour s’opposer aux pouvoirs. Elles sont la retranscription de récits et expériences de personnes mal-logées qui parlent de leur quotidien intime et de leurs besoins sociaux au prisme des logiques marchandes. C’est un cadre idéal pour comprendre, apprendre, cartographier des luttes et imaginer des alliances…
 

Par le Laboratoire sauvage Désorceler la finance, Bruxelles

Cette contribution est placée sous licence CC BY-NC-SA 4.0
Coordination éditoriale : Philippe Rekacewicz

 

« Microcosmogramme des forces contraires » est une série de cartes rendant compte des mouvements et des forces qui agitent et opposent les fonctions du logement à Bruxelles.

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Microcosmogramme des forces contraires, première version.
Source : Désorceler la finance, 2020.

La série articule et confronte deux hémisphères comme deux points de vue d’une même situation : une vision capitaliste contre une vision sociale du logement, entre lesquelles s’intercalent des boucliers (ou verrous ?) publics à géométrie variable.

Mais si ces points de vue s’opposent, les acteurices et leurs positions ne sont, quant à elles et eux, jamais fixes. Les cartes et représentations visuelles que nous vous présentons ici font apparaître et localisent les zones de friction, les passages, les confrontations, les liens et les emprises diverses.

Les microcosmogrammes se présentent comme des supports de projection (de stratégies, de luttes, de fictions) ; ils ne représentent ni une théorie ni un espace physique, mais tentent de penser, par le dessin à plusieurs mains, une approche sociale, écologique et sorcière [2] de la ville.

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« Rencontre de la pleine lune ».
organisée par le Laboratoire sauvage Désorceler la finance autour du microcosmogramme
Bruxelles, Zonneklopper, octobre 2021.

Qu’est-ce qu’un microcosmogramme ?

Avant de présenter les cartes et leur méthodologie, il est nécessaire d’éclaircir le néologisme microcosmogramme. Un cosmogramme est, pour John Tresch, un « dispositif matériel, graphique, iconographique ou architectural qui représente une cosmologie » [3]. L’historien des sciences définit une cosmologie comme un « système de classification, un mythe d’origine ou une théorie des relations entre les composantes de l’univers [qui] implique aussi des dimensions affectives, esthétiques, et la perception d’une cohérence entre les mots, usages et objets spécifiques à un groupe » [4].

L’entreprise cartographique du Laboratoire sauvage Désorceler la finance vise effectivement à saisir l’ensemble d’un système et à travailler les « visions du monde » qui lui sont associées. Pour cela, elle assemble et relie des entités agissantes, raconte leurs relations et ne réprime pas les affects qui parcourent ce cosmos. Bien qu’une cosmologie relie, de fait, les individus et les systèmes, nous avons ajouté le préfixe micro- à notre cosmogramme pour mettre le microcosme au premier plan et réaffirmer l’importance du micro, du local et de l’intime pour parvenir à saisir quelque chose du cosmos. Une façon pour notre cosmologie de bien toucher terre.

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Détail du microcosmogramme.
Désorceler la finance, 2025.

« Dessiner des cosmogrammes » est aussi une pratique et un appel qu’Alexandra Arènes formule dans Gaïagraphie pour « accompagner l’instauration de nouvelles relations avec la Terre » [5]. Elle présente le cosmogramme comme « un outil de composition qui permet de créer des mondes en plaçant les préoccupations des individus dans un cadre social ou communautaire plus large ». Regarder depuis l’intérieur les relations, les flux et les forces, non seulement pour les comprendre mais plus encore pour les saisir et tenter d’agir sur ou à travers eux, correspond à la fonction des cosmogrammes, mais également à la définition de la magie à la Renaissance [6].

Désorceler la finance : une méthode

Le Laboratoire sauvage Désorceler la finance, à l’origine de ce projet, est un collectif transdisciplinaire d’artistes, chercheureuses et activistes qui approche les enjeux de la financiarisation par des médiations sensibles et des actions sorcières. Dans ce Laboratoire, nous prenons au sérieux l’hypothèse, formulée par Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, selon laquelle le capitalisme exerce sur nous une « emprise sorcière » [7]. Si tel est le cas, quel rôle les cartes jouent-elles, ou pourraient-elles jouer, dans ce système sorcier ? Nous savons désormais que les cartes sont des outils de pouvoir, qu’elles façonnent le monde autant qu’elles le représentent et, par conséquent, qu’elles peuvent aussi agir comme des contre-pouvoirs [8].

C’est dans cette perspective que le Laboratoire s’intéresse à la cartographie, en l’inscrivant dans le cadre du « désorcèlement ». Ce concept, qui a donné le nom du collectif et nourri sa méthode, est emprunté à l’ethnologue Jeanne Favret-Saada. À travers une enquête sur la sorcellerie paysanne, menée de 1969 à 1972 dans le nord-ouest de la France, Favret-Saada définit le désorcèlement comme un processus et des pratiques intentionnelles de lutte dans laquelle les envoûtées se libèrent d’un sort en contre-attaquant le sorcier qui en est à l’origine [9]. Dans sa thèse en Art et science de l’art, Fabrice Sabatier, l’un des membres du Laboratoire sauvage Désorceler la finance, a tenté de définir des propriétés (intentionnelle, performative, vernaculaire, incarnée, activiste, collective) à partir desquelles la méthode du désorcèlement pourrait s’appliquer à la visualisation des données économiques [10] afin de nous désenvoûter, par le faire, du « There is no alternative » que Mark Fisher nomme « réalisme capitaliste [11] ».

2020 : première version du microcosmogramme

Le microcosmogramme des forces contraires prolonge cette réflexion en prenant pour sujet d’étude la situation du logement et de sa financiarisation à Bruxelles. Au départ de notre réflexion en 2019, nous souhaitions comprendre dans quoi nous étions pris, individuellement et collectivement, quels étaient les dynamiques et les phénomènes conduisant inexorablement à la hausse des loyers, à la dégradation des logements, à la gentrification des quartiers et aux expulsions de plus en plus nombreuses. Schématiser le moteur capitaliste a été la première étape autour de laquelle nous avons progressivement ajouté les secteurs d’activité et les acteurs (banques, propriétaires et investisseurs, promoteurices, locataires) impliqués dans la marchandisation du logement, en tant que bénéficiaire sou non.

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Le moteur capitaliste du logement. Détail du microcosmogramme.
Désorceler la finance, 2025.

Mais ce schéma nous a rapidement posé problème car les habitantes, certes impliquées dans la fonction capitaliste, ne peuvent être réduites à un rouage de cette machine à générer du profit. D’autres choses entrent en jeu dans nos rapports au logement : c’est pourquoi un deuxième « moteur », ou plutôt un cœur animé par les besoins sociaux, a été ajouté en miroir.

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Le cœur social du logement. Détail du microcosmogramme.
Désorceler la finance, 2025.

Les données sont ici structurées autour des luttes pour des logements abordables, pour des logements accessibles à tous et toutes, pour des logements salubres, contre les expulsions et pour la cohabitation avec les vivants. Ce second volet n’est pas un nouveau territoire, mais un changement de focale et de point de vue sur les mêmes situations. Il ne s’agit donc pas de chercher à se positionner à un endroit fixe de la carte, mais d’observer les multiples positions et les intérêts divergents que nos expériences traduisent. Enfin, un dernier ensemble est venu compléter la carte à l’intersection des deux pôles : l’État et les pouvoirs publics. Ceux-ci maintiennent, verrouillent et protègent partiellement et inéquitablement les fonctions marchandes et sociales, par des dispositifs de protection et d’aide à la propriété privée d’une part, par un bouclier social fragile d’autre part.

Cette carte a été commentée, complétée et corrigée collectivement lors de présentations publiques, notamment dans des occupations temporaires et précaires ou des squats, par et avec des militantes pour le droit au logement.

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« Rencontre de la pleine lune ».
organisée par le Laboratoire sauvage Désorceler la finance autour du microcosmogramme
Bruxelles, Zonneklopper, octobre 2021.

2022 : version synthétique et participative du microcosmogramme

Suite à cette première version du microcosmogramme, nous avons senti la nécessité, en 2022, de synthétiser la structure globale afin de mieux comprendre comment s’articulent les différents types d’acteurices et les différentes échelles auxquelles se posent les problèmes.

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Microcosmogramme des forces contraires, version synthétique.
Désorceler la finance, 2022.

Cette version simplifiée était également mieux adaptée pour recueillir des récits et des expériences. Lors d’un atelier avec des personnes mal-logées et les Équipes Populaires de Bruxelles, le microcosmogramme a été utilisé comme fond de carte, à l’intérieur d’un dispositif conversationnel organisé autour d’un jeu.

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Goûter-rencontre avec les Équipes populaires, conversation autour d’un jeu de cartes.
Bruxelles, Dk, juin 2022.

Des cartes-questions étaient tirées par les participantes et permettaient d’identifier, au travers des discussions, les obstacles, les conflits, les respirations et les alliances dans les difficultés quotidiennes liées au logement. En temps réel, une des animateurices reportait sur le fond de carte les acteurices mentionné.es et leurs liens.

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Prise de notes sur le fond de carte pendant la discussion.
Bruxelles, Dk, juin 2022.

Dans un second temps, les contributions des deux tables de discussion étaient synthétisées et ajoutées au microcosmogramme.

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Report sur la carte collective.
Bruxelles, Dk, juin 2022.
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Report et analyse des contributions des participantes à la rencontre des Équipes populaires.
Bruxelles, Dk, juin 2022.

Sont ainsi apparus, comme des acteurices à part entière de notre représentation, les chats qui rendent l’appartement vivant, les objets qu’on accumule mais qui nous envahissent, les jeux vidéo qui permettent de s’échapper des conflits familiaux, etc. Dans la carte, l’aplatissement des échelles permet au local de s’attacher au global, les structures et les individus tiennent ensemble. Il ne s’agit pas de créer des équivalences entre leur poids et leurs responsabilités respectives mais d’articuler des expériences intimes imbriquées dans le tissu social, politique et économique dont elles sont indissociables. Ces variations d’échelle permettent de déplacer des difficultés pouvant être perçues comme individuelles, dans un cadre politique et ainsi créer du commun.

2025 : version détaillée

La dernière version en date, qui prolonge celle de 2020 en s’appuyant sur les apports de 2022 et en lui articulant des recherches complémentaires, n’est pas à comprendre comme une version finale, exhaustive ou figée.

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Microcosmogramme des forces contraires.
, Désorceler la finance, 2025.

Elle est vouée, comme les précédentes, à être un outil pour comprendre, pour apprendre, pour projeter des luttes ou imaginer des alliances. Sur le pourtour de la carte, des données et des informations apportent des précisions sur le rôle de quelques pratiques ou acteurices importantes dans la situation bruxelloise. Mais on y trouve également des extraits de discours et de contre-discours, des emprises sorcières et des contre-attaques.

En guise de conclusion

En 2016, Marnix Galle, le CEO d’une des plus grosses entreprises de promotion immobilière belge, affirmait que « le plus grand ennemi de la ville du futur est l’habitant d’aujourd’hui [12] ».
Le microcosmogramme des forces contraires a été pensé comme un instrument pour élaborer des contre-sorts à cette conception de la ville où les habitantes dérangent.
Il tente de comprendre et représenter l’emprise exercée par ces acteurices et de les déborder par ce qui échappe à leurs calculs, par ce qui vit et qui n’est pas mesurable, par celles et ceux, innombrables, qui luttent en commun et pour les communs.

Aujourd’hui, le Laboratoire sauvage Désorceler la finance poursuit, notamment avec le projet Désorceler Frontex, ses expérimentations cartographiques et spéculatives sur la question des frontières et des luttes en faveur des personnes sans-papiers.