université de Barcelone, mars 2026.
Il y a quelques mois, j’ai participé à un atelier de cartographie sensible animé par le géographe et cartographe Philippe Rekacewicz à l’Université de Barcelone. L’exercice semblait assez simple : cartographier quelque chose qui avait du sens pour moi : une expérience, un souvenir, un événement. Nous disposions d’une heure, juste assez pour réfléchir, esquisser et produire quelque chose qui traduise une réflexion spatiale, mais pas tellement plus !
Je voulais me cartographier dans Barcelone, je me suis dit que ce serait facile car je connais la ville « comme ma poche. »
Cette expression, nous l’utilisons pour décrire une quelque chose de très familier, une grande intimité avec quelque chose ou quelqu’un. Mais honnêtement, je ne suis pas tout à fait sûr d’être capable de décrire et d’identifier tout ce qu’il y a dans ma poche dans les moindres détails !
Comme il s’agissait d’un atelier sur la cartographie sensible, j’ai pensé à autre chose, à ma « relation spatiale » avec Barcelone, une ville où je vis depuis quelques années. Est-ce que je connais-je vraiment bien ? Puis-je vraiment dire que je la connais « comme ma poche » ? Serais-je capable de dessiner la ville de mémoire, avec une réelle précision ?
J’ai commencé à esquisser, aussi vite que ces « deux objets » — la poche et la ville — se fondaient l’un dans l’autre. Très vite, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas dessiner Barcelone avec suffisamment de détails pour que mon dessin ait un sens. Je pouvais certainement reporter correctement les contours extérieurs — Collserola et le littoral, le Besòs et le Llobregat, je pouvais esquisser quelques-unes des artères principales — la Diagonal, la Gran Via, le Passeig de Gràcia, le Passeig de Sant Joan, un ou deux périphériques... Mais au-delà, rien ne tenait la route. Ni les rues sinueuses et enchevêtrées du Raval ou du Born, ni le nombre de pâtés de maisons de l’Eixample, ni le tissu urbain de Sants ou de Poblenou.
Plus j’avançais dans l’esquisse, plus quelque chose d’autre commençait à émerger. Quelques traits insistants, une poignée de repères récurrents, des liens qui ne cessaient de se répéter, quelle que soit la manière dont j’abordais la page. J’ai cessé d’essayer de me souvenir de la ville et j’ai simplement laissé ma main se déplacer ; une sorte de mémoire musculaire prenait le relais là où le souvenir conscient avait échoué. J’ai compris petit à petit ce qu’étaient réellement ces traits : mes itinéraires.
Les rues et les chemins que j’emprunte encore et encore, pour des raisons que je ne saurais pas vraiment expliquer. Peut-être que je les emprunte parce qu’ils sont plus rapides, peut-être parce qu’ils sont plus agréables, moins fréquentés, plus intéressants à regarder. Je ne sais pas vraiment.
Mais à mesure que le dessin se précisait, quelque chose de plus inquiétant apparaissait. : ce que je cartographiais en réalité, c’était une petite boucle répétitive, un ensemble de rues que j’emprunte sans cesse, presque de façon obsessionnelle : un schéma compulsif dans ma manière de me déplacer en ville.
Entre les points de départ et d’arrivée de mes parcours hebdomadaire, il doit exister un nombre presque infini de façons de se rendre d’un endroit à un autre. Et pourtant, le confort, l’habitude et la simple urgence d’arriver quelque part ont réduit tout cela à une poignée d’alternatives fixes, répétées en pilote automatique. Je connais tellement bien ces itinéraires que je les emprunte presque machinalement, sans vraiment y prêter attention. : marcher tout droit pendant deux pâtés de maisons, tourner à gauche, attendre au passage piéton — qui ne favorise jamais vraiment les piétons d’aiilleurs, traverser vers le côté ombragé de la rue, arriver presque mécaniquement...
Je suppose que nous avons tous déjà fait cette expérience, sous une forme ou une autre. C’est sans doute la façon la plus pratique de se déplacer dans une ville aussi grande, aussi dense, aussi saturée. Cet exercice de cartographie m’a fait réfléchir à tout ce que je rate en ne quittant jamais mes chemins habituels : les autres itinéraires, les autres rues, les autres quartiers, autant de lieux inconnus dans une ville où j’habite pourtant. Si, en pratique, je ne parcours à pied que ces quelques rues, alors peut-être que je ne vis pas dans une ville, mais dans quelques rues seulement, perdues au milieu de quelques quartiers.
Ce qui m’a le plus marqué au cours de cette heure passée à dessiner, ce n’est pas de dessiner la carte en elle-même, mais plutôt de me rendre compte de quelque chose d’important que je n’avais jamais remarqué auparavant : cette tendance à confondre ce petit circuit familier avec la ville tout entière, jusqu’à croire que la Barcelone que je parcours à pied est la seule qui existe !
Je n’ai pas encore trouvé de réponse claire à cette question, mais j’ai commencé à prendre parfois des chemins plus long, exprès, pour voir ce que je pouvais bien laisser derrière moi en marchant.
La carte que j’ai esquissée en une heure m’a laissé le sentiment de quelque chose qui ne m’est pas propre et qui n’a en réalité rien à voir avec la marche. Je voudrais essayer de lui donner une forme approximative, comme si elle était un point de départ plutôt qu’argument abouti.
Jusqu’ici, je pense avoir pratiqué une « marche urbaine obsessionnelle-compulsive » : me restreindre à un ensemble minuscule d’itinéraires fixes et répétés, en évitant consciencieusement l’espace quasi-infini des possibilités d’une ville — chaque rue, chaque chemin alternatif, chaque détour accessible à un corps qui s’y déplace.
Deux points quelconques peuvent être reliés de dizaines de façons raisonnables, voire de centaines si l’on tient compte des plus farfelues ! Mi nous ne le faisons presque jamais. L’urgence et la recherche du confort nous conduit à ignorer « la ville que nouq n’avons pas besoin de pratiquer ». Pourquoi changer un itinéraire familier qui nous convient, dans lequel nous nous sentons confortable ? En changer peut-être perçu comme un risque.
Cet usage « obsessionnel-compulsif » nous ramène toujours vers cette petite poignée de parcours, alors que des milliers d’autres itinéraires pourraient tout aussi bien remplir la même fonction. Nous les empruntons si naturellement et si machinalement que nous ne les choisissons même plus : marcher devient une habitude plutôt qu’une décision.
C’est là, selon moi, l’aspect le plus important : il ne s’agit pas vraiment de paresse ou d’un manque de curiosité. Cela s’apparente davantage à une « économie de l’attention ». Nous n’avons pas envie de devoir choisir chaque jour un nouvel itinéraire pour aller de chez soi au travail, puis du travail au restaurant. Pour éviter d’avoir à réfléchir à chaque fois à la logistique, nous nous contentons d’exécuter un modus operandi connu et éprouvé. C’est efficace, cela nous coûte de nous priver d’un grand espace inutilisé de possibilités qui de fait devient invisible. On ne voit plus les autres possibilités comme de véritables options, parce que simplement, on ne pense plus à les emprunter. Ce rétrécissement est une décision que la ville et vos propres habitudes ne cessent de prendre à notre place, encore et encore...
Je ne pense pas que la « marche urbaine obsessionnelle-compulsive » soit un défaut qu’il faille simplement corriger ; des villes de cette taille nécessitent probablement une certaine restriction dans les déplacements pour être tout simplement vivables.
Mais le fait de nommer ce phénomène rend visible toute la partie de la ville inconnue, « là où sont les dragons » comme on peut le lire sur certaines cartes anciennes en lieux et places des mondes non-explorés ! En prendre conscience est la première condition pour choisir délibérément ses chemins.
Cela me semble être le début d’une réflexion plus profonde : sur les habitudes, sur les cartes personnelles que nous portons tous en nous et qui ne correspondent jamais aux cartes officielles, sur ce qu’il faudrait pour « rouvrir » la possibilité d’explorer l’espace quand il est « fermé ». Poursuivons cette réflexion, continuons à tirer le fil de ce monde qui s’offre à nous, pour tenter de connaître Barcelone dans ses détails, peut-être encore mieux que « ma poche. »
La photo ci-dessous, c’est ma carte finale, réalisée au terme de l’atelier. J’espère qu’elle continuera à s’enrichir et que les espaces encore vides finiront par se remplir !