Cartographier Homs :
les mémoires d’une ville en exil

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30 août 2026

 

À Berlin, des réfugiées syriennes dessinent Homs, la ville qu’ils et elles ont perdue : une ville de souvenirs, de blessures et de géographies invisibles. Ces cartes sensibles révèlent, à travers leurs les mots et les formes, une autre histoire urbaine, loin des plans officiels de reconstruction. Cette cartographie expérimentale fait émerger des territoires intimes, des fractures dissimulées mais aussi des espoirs de réconciliation que laissent espérer le processus collectif, où les résidentes s’offrent le droit de dessiner leur propre géographie.
 

Par Ayham Dalal

Professeur assistant en architecture et urbanisme à l’Université allemande du Caire.
Cette contribution est une traduction d’un texte en anglais,
The City and the City and the City, publié originellement sur le site Places.

 

Coordination éditoriale : Cristina Del Biaggio,
Joséphine Hertault-Doche et Philippe Rekacewicz

 

En tant que sujets, nous entretenons nécessairement une relation avec les lieux qui nous entourent. À chaque instant, nous sommes situés dans un lieu donné, qu’il s’agisse des couloirs d’une université, des cockpits d’avions, ou une forêt où nous nous sommes perdus dans la nuit. Avec le temps, ces lieux définissent et structurent notre sentiment d’identité, de sorte qu’être déplacé, déraciné ou désinscrit d’un lieu peut avoir des conséquences profondes sur notre manière de faire l’expérience de ce que nous sommes, allant jusqu’à nous laisser avec le sentiment d’être sans domicile dans le monde. De même, les souvenirs que nous accumulons des lieux que nous habitons acquièrent une valeur à la fois incommensurable et essentielle. Sans la mémoire des lieux, la mémoire elle-même ne pourrait plus jouer aucun rôle dans notre vie consciente. »

 
— Dylan Trigg, The Memory of Place. A Phenomenology of the Uncanny, 2013.

 

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Une carte de Homs dans les années 1960, reconstituée
cinquante ans plus tard d’après les souvenirs d’un Syrien installé à Berlin.
Source : Ayham Dalal.

 
« Homs était une très belle ville » a déclaré un homme âgé, élégamment vêtu d’un blazer et d’une chemise blanche. Il avait quitté la Syrie pour Berlin dans les années 1990, près de vingt ans avant moi. En compagnie de mes collègues et d’autres personnes ayant elles aussi fui la guerre, réunis autour de quelques tables alors que la voix de la chanteuse libanaise Fairuz emplissait la pièce, cet homme évoquait avec nostalgie les canaux de sa ville, les palmiers de la rue Ghouta, le carillon de la nouvelle tour de l’horloge et le coup de canon chargé de vieux vêtements qui, chaque soir de ramadan, annonçait la rupture du jeûne. Les souvenirs affluaient, créant une image de la ville, reconnaissable mais différente de celle dans laquelle j’avais grandi.

Ainsi m’est venue l’idée de cartographier les histoires qu’il racontait.

Nous étions en 2017, et la guerre civile syrienne en était à sa septième année. Ni la Homs qu’il avait connue, ni d’ailleurs la mienne n’existait plus. Le dernier quartier rebelle avait été évacué et la ville était contrôlée par les forces de Bachar al-Assad. De vastes zones avaient été rasées par des obus de mortier, et on pouvait trouver des fosses communes parmi les décombres. À Berlin, j’ai rencontré des réfugiées pour recueillir leurs souvenirs de la ville qu’ils et elles avaient dû abandonner. Je voulais comprendre comment la perte et le traumatisme avaient façonné leur perception.

En 2024, la guerre a pris fin très soudainement avec l’effondrement du régime d’al-Assad. Les nouveaux dirigeants qui assurent la transition parlent désormais librement de reconstruction. Mais quelle Homs veulent-ils reconstruire ? En écoutant les architectes et les urbanistes revendiquer l’avenir, je me souviens des leçons d’un atelier de cartographie : quelles sont les revendications spatiales qui comptent ? Quelles visions de la ville seront réalisées ? Ces questions constituent le fondement des études urbaines, mais n’ont pas été abordées en Syrie pendant plus d’un demi-siècle.

Nous sommes aujourd’hui confrontées au défi impossible de rétablir un pays sans comprendre les différentes visions du monde — en fait, les différentes réalités spatiales — des sectes et des groupes sociaux. Si nous n’acceptons pas ces différences, nous risquons de répéter les injustices qui ont conduit à la guerre.

Sous le régime al-Assad (père et fils) qui a dirigé la Syrie sans partage pendant près d’un demi-siècle (1971-2024), il était interdit d’analyser la composition sociale des villes. Tout projet de recherche ou de documentaire nécessitait une autorisation officielle impossible à obtenir. Le simple fait de poser les « mauvaises » questions pouvait conduire à la prison ; la connaissance pouvait être source de danger.

Pendant cette période, la ville a connu une croissance rapide et sa population a triplé. Nombre d’habitantes, qu’ils ou elles soient nouvellement arrivées ou installées de longue date, ne connaissaient de la géographie culturelle de la ville que ce qu’en révélait leur propre expérience. Nous vivions ensemble, sans pouvoir vraiment voir la ville à travers les yeux des autres.

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“Au cœur de notre géographie commune :
la nouvelle tour de l’horloge.
Source : wikimedia commons, 2004.

Au début de la guerre, Homs était la troisième plus grande ville de Syrie, avec environ 800 000 habitantes. Dans ma carte mentale [1], il y a au centre une vieille ville, habitée par une majorité sunnite et quelques chrétiennes vivant près des rues couvertes du marché. À l’ouest un quartier aisé, planifié sous le mandat français après la Première Guerre mondiale, habité principalement par l’élite urbaine sunnite. Et à l’ouest, la large vallée de l’Oronte, où j’ai grandi, dans un quartier d’immeubles d’habitation construits dans les années 1980, avec une population mixte issue de la classe ouvrière. Juste au nord de la vieille ville, une place publique relie la « vieille horloge » située au bord du marché à la « nouvelle horloge », offerte par un expatrié installé au Brésil.

Connue pour sa forme cubique et son revêtement en pierre blanche et noire — imitant l’architecture traditionnelle de la ville — la nouvelle horloge est un symbole largement reconnu de Homs, le centre de notre géographie commune.

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Homs sous le mandat français : vue vers le sud-ouest depuis
la mosquée Khaled Ibn Al-Waleed en direction de la vieille ville, 1933.
Source : wikimedia commons.

À l’est du centre, les choses deviennent floues. Une carte de 1943 montre que le développement urbain de l’est de Homs se limite à une bande d’un kilomètre entre la vieille ville et la mosquée historique Khaled Ibn Al-Waleed.

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Couverture du rapport de UN Habitat, Profil urbain de Homs, 2014.
Photo : CDB, 2026.

Plus tard, sous le régime d’al-Assad, se sont installées des migrantes alaouites venues de la côte, des chrétiennes et sunnites venues des zones rurales, parfois de manière aléatoire, sur les terres autour des villages de Zaidal et Fairuza. Un rapport des Nations unies a recensé douze quartiers informels occupant 59 % de la superficie de la ville. Les élites sunnites qui vivaient à l’ouest du centre ne connaissaient pas bien cette nouvelle géographie, mais considéraient les Alaouites comme une menace pour leur souveraineté — une division sectaire planifiée et imposée par le régime [2].

Cette menace, dans les années qui ont précédé la guerre, et peut-être une cause de celle-ci, s’est concrétisée sous la forme d’un projet de développement urbain néolibéral connu sous le nom de « rêve de Homs ». En 2007, le maire Eyad Ghazal a annoncé son intention de stimuler la croissance économique grâce à des projets phares, s’inspirant de la reconstruction du quartier central de Beyrouth dans les années 1990 ou de celle d’Abdali à Amman dans les années 2000 [3].

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Une vidéo conceptuelle intitulée The Dream of Homs montrait un garçon tenant un cerf-volant qui tirait dans les airs des éléments de construction, lesquels s’assemblaient ensuite comme par magie pour former des gratte-ciel près de la nouvelle tour de l’horloge.

Le projet s’est finalement transformé en une initiative haussmannienne visant à embellir les rues principales et à réaménager certaines parties du centre-ville, sans la participation ni le consentement des commerçants sunnites et chrétiens, qui allaient être expulsés afin que les bâtiments puissent être démolis et le plan des rues retracé.

Jeune diplômé en architecture et en urbanisme, j’ai rejoint un bureau transnational qui travaillait sur des projets connexes, notamment sur un plan d’écotourisme pour Palmyre et sur des parcs publics à Homs.

Les quelques réunions communautaires organisées pour discuter de ce plan n’ont pas apaisé le sentiment d’injustice ressenti par les sunnites et les autres habitantes du centre, et des milliers de manifestantes se sont rassemblées autour de la nouvelle tour de l’horloge pour réclamer la fin du régime d’al-Assad [4].

Plus tard, lorsque les violences ont éclaté, les forces gouvernementales ont pris pour cible les populations urbaines pauvres des quartiers sunnites de Homs, laissant tranquilles les quartiers migrants [5]. La moitié de la ville a été détruite et la moitié de sa population déplacée. Le projet de réaménagement des rues de la vieille ville n’a pas été mené à terme, mais tous ses habitantes ont été évacuées.

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Homs en 2014 : représentation des zones fortement endommagées par la guerre en Syrie, dont l’ensemble de la vieille ville, où le projet « Le rêve de Homs » avait été envisagé et où, après la guerre, le projet « Le boulevard de la Victoire » a été proposé.

Au cours de plus d’une décennie de guerre, 14 millions de personnes ont fui le pays ou ont trouvé refuge à dans une autre région sans quitter la Syrie [6]. À la fin des années 2010, au moins 800 000 Syriennes vivaient en Allemagne, dont environ 60 000 à Berlin [7].

 

La destruction de Homs, le quartier Al-Hamidiyeh
(Photos : Dana Maatouk, 2014)
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En 2017, alors que j’étais doctorant, j’ai été associé à l’organisation d’ateliers de cartographie [8]. La première édition a réuni seize participantes.

Pour avoir une idée du contexte et de la méthodologie mise en place pour ces ateliers de cartographie expérimentale, vous pouvez télécharger et lire le rapport :

Heritage Displacement arcHitecture : Tracing & Assessing Syrian Urban Heritage in Exile (Patrimoine, et espace architectural du déplacement : retracer et évaluer le patrimoine urbain syrien en exil).

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Initiative engagée avec la collaboration de l’IFPO Amman et soutenue financièrement par la fondation Gerda Henkel.

Nous avons commencé par évoquer les monuments et des lieux célèbres de la ville : les ancienne et nouvelle tours de l’horloge, la citadelle, la mosquée Khaled Ibn al-Waleed, le bâtiment du centre-ville, le souk al-Hamediyyah. Nous avons formé des binômes en fonction de la proximité des lieux de résidence d’origine, et nous nous sommes rendu compte que la plupart des participantes étaient des sunnites originaires de quartiers proches de la vieille ville ou de l’ouest de Homs. Ils et elles ne se connaissaient pas, ou du moins pas bien. Nous avons demandé à chaque binôme de dessiner une carte de leur quartier tel qu’ils et elles s’en souvenaient, en essayant de relier leurs deux domiciles.

Le déroulement de l’atelier
(Dessins : Veronika Zaripova)
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Plus tard, ces cartes ont été partagées avec l’ensemble du groupe. Un binôme, réunissant un jeune homme et un homme plus âgé, a présenté un travail qui témoignait des perspectives générationnelles différentes. Un participant les a vivement interrompus : « Alors, où se trouvaient les postes de contrôle militaires ? ». Cela devait être libérateur de discuter de quelque chose dont nous ne pouvions pas parler ouvertement en Syrie. « Ici ! » a-t-il répondu. « J’ai dessiné des yeux sur le bâtiment de la sécurité militaire parce qu’ils nous surveillent ! ».

Dans un autre exercice, avec mes collègues nous avons mis sur une table une grande feuille de dessin d’environ un mètre carré. Au centre, nous avons représenté la nouvelle tour de l’horloge. Nous avons dit aux participantes : « En partant de la tour de l’horloge, Pouvez-vous redessiner de mémoire tout ce dont vous vous rappelez de Homs ? ». C’était une question difficile pour ce groupe ; la moitié de la ville avait été détruite et certaines participantes étaient encore des enfants lorsqu’ils et elles ont quitté leur foyer. Nous avons encouragé tout le monde à dessiner et à écrire librement, sans retenue.

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« On a demandé aux participantes de dessiner une carte reliant leurs lieux de résidence », atelier Mapping Homs, Berlin.
Source : Ayham Dalal, 2017.
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Quelques exemples de cartes expérimentales réalisées par les participantes,
atelier Mapping Homs, Berlin.
Source : Ayham Dalal, 2017.

Déjà, le centre de la carte était un lieu contesté. Certaines participantes se chamaillaient sur l’emplacement des différents éléments. « Non, non, c’était ici. » « Tu es sûr ? » D’autres dessinaient avec assurance les coins de la ville qu’ils ou elles connaissaient le mieux, en y ajoutant des souvenirs personnels : « moi, j’ai donné mon premier baiser ici... » Ou encore : « Mon père est mort ici, tué par un missile » ; « C’est ici qu’ils [les militaires] m’ont traîné comme un chien ».

La diversité des groupes ethniques et religieux qui composent la Syrie fait de ses villes des espaces d’une remarquable richesse culturelle, mais aussi d’une gouvernance souvent délicate. Au cours de l’atelier, j’ai demandé à une collègue de réaliser une carte représentant la composition confessionnelle des quartiers de Homs. Quelques jours plus tard, elle m’a envoyé une carte, marquée de hachures colorées mais sans légende, accompagnée d’un message vocal incompréhensible : « Le rouge, c’est nous, tu sais. Le jaune, c’est eux. Le bleu, ce sont nos amis », etc. Bien qu’ayant grandi là-bas, j’ai vraiment eu du mal à décoder ce qu’elle voulait dire.

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Une carte de Homs dessinée collectivement par des réfugiées syriennes, en partant de la tour de l’horloge.
Source : Ayham Dalal, 2017.

La stratégie du régime al-Assad consistait à interdire l’expression des identités sociales et à utiliser l’urbanisme pour imposer la domination, le contrôle ou la marginalisation de certains groupes, avant et pendant la guerre [9]. Les gens avaient le droit de dire de quelle origine ils et elles étaient, ou bien où ils et elles vivaient, mais ne discutaient pas de l’impact de leur identité sur l’espace urbain et l’environnement bâti [10]. Cet atelier était donc, pour de nombreux et nombreuses participantes, la première occasion de comparer leurs expériences ou leurs perceptions. Mais personne n’avait une connaissance approfondie des quartiers informels qui constituaient la majeure partie de l’espace urbain, et ces zones n’ont pas été cartographiées.

À la fin de la journée, nous nous sommes réunies autour d’une image satellite de Homs, qui incluait ces quartiers, et nous avons demandé aux participantes de placer des pastilles autocollantes de couleur pour marquer leurs émotions. Un homme a ajouté de nombreux points dans une zone à l’extrême ouest qui semblait vide ; je lui ai donc demandé pourquoi : « Il y a un village chiite ici  », m’a-t-il répondu, « et ses habitants ont aidé al-Assad pendant la guerre, ils méritent donc un point noir ». Même s’il se trompait sur l’emplacement du village, agir sur la carte lui permettait d’exprimer sa profonde colère.

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« La superficie cartographiée par les participantrs de l’atelier représentait moins de la moitié de l’étendue totale de la ville. »
Source : Ayham Dalal / Google Earth.

De telles rancœurs contredisent le faux idéal d’unité nationale qui était imposé dans l’ancienne Syrie et que les responsables politiques prennent trop facilement pour acquis dans leurs plans de reconstruction. « Un, un, un. Nous sommes tous un », ai-je entendu scander les manifestantes à Berlin, le jour où le régime d’al-Assad s’est effondré. Même les architectes et les urbanistes, pourtant très sensibles à l’environnement bâti, ne reconnaissent pas la ville plurielle. Ils voient les divisions, mais ils et elles sont formées pour les ignorer, pensant peut-être que cela sert un intérêt supérieur. Mais les divisions confessionnelles sont bien réelles.

« One, one, one ! We are all one ! »
Des réfugiés syriens à Berlin célèbrent la chute du régime d’Assad
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Credits : Ayham Dalal, 2024.
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Credits : Ayham Dalal, 2024.

Avant la guerre, je me souviens qu’un ami sunnite a eu peur lorsque nous sommes entrés dans un restaurant d’un quartier alaouite à l’est de Homs. « Qui sont ces gens, et pourquoi sont-ils habillés ainsi ? » a-t-il demandé. Nous avons tous ri de son malaise, mais je vois aujourd’hui dans ce souvenir un avertissement de la violence qui allait s’abattre sur le pays.

À Beyrouth, j’ai interviewé un alaouite d’un certain âge. Il m’expliquait :

Bien sûr que je me souviens de Homs... Notre père nous emmenait au souk dans la vieille ville. Quand nous y allions, les gens se moquaient de nous et nous traitaient mal. Ils nous considéraient toujours comme des étrangers et des villageois. Ils disaient : “Qui sont ces gens qui viennent dans notre ville ?” ».

Il faut soigner ces blessures avant de pouvoir reconstruire Homs, ce qui veut dire que la reconstruction ne peut pas être menée par les seules architectes et planificateurs urbains. Nous aurons besoin d’historiennes, de sociologues, d’anthropologues, de politologues, d’écologistes, d’artisanes et surtout des résidentes. Il nous faudra donner toute la place à des lieux de mémoire là où des femmes et des hommes ont subi l’oppression, les violences et la stigmatisation, et engager un véritable processus de réconciliation.

En juin 2025, un panneau d’affichage a été installé dans le centre de de la ville de Homs, promettant un grand projet de reconstruction urbaine : Le Boulevard de la Victoire. Il s’agissait, semble-t-il, d’un complexe résidentiel sur un terrain détruit [11]. Mais à qui appartenait cet espace ? Et qui avait le droit d’y reconstruire ? Les espaces publics, les infrastructures et les monuments culturels n’appartiennent pas à un seul groupe. Ils sont intimement liés à la vie et aux pertes de toutes les communautés : les sunnites, les alaouites, les chrétiennes, les chiites, les druzes, les kurdes, les ismaéliennes, les yézidis, les palestiniennes, les bédouines et tous les autres, qui ont construit et habité la ville au fil des générations et ont participé à son développement. Une reconstruction véritablement juste et globale ne peut faire l’économie d’une confrontation avec les fractures confessionnelles et sociales que l’ancienne forme urbaine tendait à dissimuler.

Peu de temps après son annonce, ce projet a été purement et simplement annulé, ce qui nous redonnait un peu d’espoir [12]. Une reconstruction juste et véritablement inclusive sera nécessairement un processus de longue durée. Elle commencera par le partage de nos mémoires, de nos souvenirs, de nos expériences sensibles et de nos manières d’habiter la ville. Une démarche qui s’oppose à un modèle de planification néolibéral réduit aux seuls impératifs de croissance économique [13].

Nous devons apprendre à regarder la ville à travers le regard des autres, à la saisir telle qu’elle est vécue par ses habitantes. Cela passe par la création de cartes partagées, par l’invitation faite à chacune de dessiner avec nous, en partant des lieux que nous connaissons le mieux pour progressivement explorer et enrichir les espaces qui nous sont moins familiers. Ce processus repose sur des échanges collectifs riches et attentifs, sur ce que j’aimerais appeler une « négociation minutieuse ».

Reconstruire des bâtiments ne suffit pas à reconstruire une société. La pierre ne peut aller plus vite que la mémoire, ni les murs se relever avant que les blessures ne commencent à cicatriser. Sans un véritable travail de réconciliation, la reconstruction risque de consolider les fractures qui conduisent à davantage de violence et de souffrance.

↬ Ayham Dalal.