Au cœur de la Première Guerre mondiale, les Arméniens de l’Empire ottoman sont victimes de massacres de masse, de déportations, de viols, de spoliations et de multiples autres exactions. Les historiens estiment qu’entre 1,2 et 1,5 million d’Arméniens périrent ainsi en 1915 et 1916. À l’origine de cette politique génocidaire, le gouvernement des Jeunes-Turcs, alors au pouvoir qui s’effondre à la fin de la guerre. Seule une infime partie des responsables sera finalement jugée.
Document archivé à la Librairie du Congrès, Washington.
Dans les faits, les massacres perpétrés par l’Empire ottoman étaient connus et documentés dès l’époque où ils furent commis. Dans son ouvrage Le cantique des larmes, Annick Asso, chercheuse spécialisée de la représentation des génocides dans la littérature, regroupe une multitude de témoignages liés au génocide arménien. Parmi les récits des rescapés se glissent ceux de diplomates. Ambassadeurs et consuls états-uniens, français, britanniques, allemands ou même italiens « ont rapporté les faits en temps réel. La communauté internationale savait que des massacres avaient lieu. Le silence qui en a suivi est politique », explique l’autrice, spécialiste des représentations des génocides dans la littérature.
À droite : Le Moyen-Orient à l’heure des indépendances.
Chaque année, le 24 avril, des rassemblements ont lieu à Erevan, capitale de l’Arménie, ainsi que dans les pays qui comptent une communauté arménienne, pour commémorer le génocide de 1915 : « C’est un jour de mémoire, un jour de combat. C’est important de se réunir car notre mémoire est outragée par le négationnisme turc », explique Ara Toranian, co-président du Conseil de coordination des organisations arméniennes de France (CCAF) et directeur du magazine Les Nouvelles d’Arménie.
Il a été imaginé et construit par les Architectes Arthur Tarkhanyan et Sashur Kalashyan.
La Turquie, héritière de l’Empire ottoman, n’a jamais reconnu ce génocide. Ankara évoque plutôt des morts, arméniens mais aussi turcs, causées par des combats liés à la Première Guerre mondiale. Raymond Kévorkian, historien spécialiste du génocide arménien, professeur émérite et directeur d’études à l’université Paris 8, explique : « Le génocide remet en cause le fondement même de la république turque par ce crime ». Dans son dernier ouvrage, Parachever un génocide (Odile Jacob, 2023), il explique que Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la République en 1923, s’est entouré d’anciens membres du parti Jeunes-Turcs, impliqués dans le génocide. Des massacres de chrétiens, Arméniens et Grecs, se sont déroulés jusqu’en 1922, poursuivant ainsi une politique d’homogénéisation ethnique délibérément pensée.
Elle est dérivée d’une version antérieure, réalisée par Zadig Khanzadian en 1920, dans laquelle chaque millimètre représentait 5 000 personnes.
Document archivé par la bibliothèque de l’université Cornell (Persuasive Cartography, The PJ Mode Collection).
La carte sert à Reclus à inscrire symboliquement l’histoire dans le territoire. »
Le début de la reconnaissance internationale
où se trouvent les victimes. »
En 2026, seuls quelque trente-deux pays reconnaissent le génocide arménien. De manière précoce, en 1965, l’Uruguay, à la suite d’une mobilisation importante de sa population d’origine arménienne (aujourd’hui estimée à plus de 15 000 membres, majoritairement descendants de rescapés des massacres) reconnaît le génocide. Vingt ans plus tard, l’Organisation des Nations unies (ONU) le considère à son tour comme tel, grâce aux conclusions de la sous-commission sur la Lutte contre les mesures discriminatoires et pour la protection des minorités. Ce travail, mené par le rapporteur Benjamin Whitaker, met à jour un rapport de 1979 de la sous-commission des Droits de l’homme sur la prévention et la répression du crime de génocide. Au sein de celui-ci, le paragraphe 30, faisant référence au massacre des Arméniens en tant que premier génocide du XXe siècle, a été supprimé à cause de l’opposition de la Turquie. Deux ans plus tard, alors qu’Ankara dépose formellement une demande d’adhésion à la Communauté économique européenne, le Parlement européen pose comme l’une des conditions la reconnaissance du génocide arménien par la Turquie. Demande paradoxale car à cette époque aucun des membres de la communauté européenne n’avait acté cette reconnaissance.
Les années 2000 marquent un tournant. De nombreux pays franchissent le pas, dont la France en 2001. Une vague importante, en partie permise grâce au travail des universitaires, comme le rappelle Raymond Kévorkian :
Ces vingt dernières années, le travail des historiens, des universitaires, a vraiment été reconnu. Il a été admis grâce aux preuves que nous avons apportées. L’histoire a fini par nourrir les politiciens. »
C’est le cas aussi en Turquie ; des histoires intimes, d’héritages familiaux éveillent des échos chez de plus en plus de Turcs, selon Dorothée Schmid, responsable du programme Turquie / Moyen-Orient à l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI) :
Une bonne partie de la société civile a fait un début de travail personnel sur ce sujet. Les intellectuels se sont aussi beaucoup penchés dessus » à l’instar de Taner Akçam, Hasan Cemal, Pinar Selek… Un travail inégal dans l’ensemble de la société car le sujet reste toujours tabou chez de nombreuses familles, mais qui marque un « réel progrès en une vingtaine d’années. »
Un sujet hautement géopolitique
Membre de l’OTAN depuis 1952, deuxième armée la plus importante de l’Alliance en nombre d’hommes, Ankara peut largement jouer de sa position pour influencer les pays voulant reconnaître le génocide. Le cas le plus concret se trouve outre-Atlantique : il a fallu attendre 2021 pour que Washington reconnaisse officiellement le génocide arménien. Un acte tardif quand on sait que les États-Unis comptent près de 500.000 citoyens d’origine arménienne, organisés politiquement grâce à différents lobbys. Deux groupes de pression se dégagent : l’Armenian National Committee of America (ANCA) et l’Armenian Assembly of America (AAA), proches de près d’une centaine de membres du Congrès états-unien, tous rassemblés au sein du Congressional Armenian Caucus. Dorothée Schmid explique que depuis le début de la Guerre froide en 1947 et pendant des décennies, les États-Unis n’ont pu se permettre de se mettre Ankara à dos :
Le poids stratégique de la Turquie au Moyen-Orient a joué sur la non-reconnaissance du génocide aux États-Unis. Ils ont enchaîné les crises dans cette région et à chaque fois les Turcs ont fait valoir qu’ils étaient indispensables. »
Finalement, la reconnaissance du génocide par Joe Biden en 2021 n’a pas eu de conséquences diplomatiques.
Des tensions avec Ankara avaient alors déjà lieu sur d’autres sujets. Principal sujet de discorde : le soutien des États-Unis aux YPG, branche armée du Parti de l’union démocratique kurde en Syrie, considérée comme organisation terroriste par la Turquie pour ses liens avec le PKK, dans la lutte contre l’Etat Islamique. Autre facteur de tensions : Fethullah Gülen, ennemi politique du président Recep Tayyip Erdoğan qui l’accuse d’être à l’initiative de la tentative de coup d’État en juillet 2016, a trouvé refuge aux États-Unis.
Pendant des décennies, la position d’Israël a suivi cette même logique de préservation des bonnes relations avec Ankara. Cependant, le 28 juin 2026, le gouvernement israëlien a finalement reconnu le génocide arménien : « Il n’est jamais trop tard pour faire ce qui est juste (…), c’est à la fois un devoir moral et un devoir historique » a ainsi déclaré Gideon Saar, ministre israélien des affaires étrangères.
Ce revirement de situation, entamé le 26 août 2025 alors que Benyamin Netanyahou avait reconnu le génocide arménien dans un podcast, au détour d’une phrase, est « une instrumentalisation pour répondre aux critiques émises par la Turquie sur la situation des Palestiniens », selon Raymond Kévorkian [1]. C’est d’ailleurs en suivant cette logique que la Turquie a réagi. Raymond Kévorkian poursuit :
Le gouvernement israélien, qui a systématiquement persécuté le peuple palestinien sous les yeux du monde entier et qui est actuellement jugé devant la Cour internationale de justice pour génocide à l’encontre de la population de Gaza, cherche à dissimuler ses propres crimes avec la décision politique qu’il a adoptée concernant les événements de 1915. »
Depuis le 7 octobre 2023, Israël et la Turquie s’opposent régulièrement sur le sujet : « Il y a une inimitié tellement forte que tout ce qui peut déranger les Turcs est désormais agité », indique Dorothée Schmid. Une hypocrisie d’autant plus forte qu’Israël s’est imposée comme un allié essentiel pour l’Azerbaïdjan durant la guerre du Haut-Karabagh, en armant l’ennemi de l’Arménie. Cette décision marque donc la rupture d’une position diplomatique historique mais aussi d’un négationnisme délibéré d’une partie des responsables politiques israéliens. En déplacement en Turquie en 2001, Shimon Peres, alors ministre des Affaires étrangères, avait déclaré que « rien de comparable à l’Holocauste n’est survenu. Ce que les Arméniens ont subi est une tragédie, mais pas un génocide. »
La crainte d’incidents diplomatiques
« Dans le système du négationnisme turc, c’est le ministère des Affaires étrangères qui compte. C’est pour ça qu’il y a des incidents diplomatiques quand il y a une reconnaissance du génocide », rappelle Dorothée Schmid. L’Allemagne en a particulièrement fait les frais. Lorsque ce pays, historiquement allié de l’Empire ottoman, vote le 2 juin 2016 au Bundestag (le Parlement allemand) en faveur de la reconnaissance du génocide, c’est le début d’une crise entre les deux États. Parmi les députés de l’assemblée allemande, onze sont d’origine turque, comme près de trois millions d’habitants du pays.
Pire encore pour Ankara, le texte de reconnaissance a été porté par le co-président des Verts, Cem Ozdemir, fils d’immigrés turcs. Rapidement, la Turquie rappelle son ambassadeur et les onze députés sont pris à partie par Recep Tayyip Erdogan : « Leur sang est impur, il faut analyser dans un laboratoire le sang des députés allemands d’origine turque, bras prolongés des terroristes. » Comprendre : des Kurdes.
Ce genre d’incidents diplomatiques, le Brésil, le Vatican, l’Autriche, la Suède ou encore la France en ont aussi connu. À chaque fois, les ambassadeurs turcs de ces pays ont été rappelés à Ankara. Une situation que le Royaume-Uni veut absolument éviter. Si les parlements du Pays de Galles, d’Écosse et d’Irlande du Nord ont reconnu le génocide, la position de Londres reste inchangée. Sans nier la réalité des massacres, le royaume ne les considère pas comme un génocide. En 2009, des documents déclassifiés datant de 1999, issus du bureau des affaires étrangères du Royaume-Uni, expliquent que « ce ne sont pas les affaires du gouvernement » que de reconnaître un génocide, mais que « c’est aux historiens de décider ». Surtout, cette note diplomatique du bureau des affaires étrangères britannique révèle que Londres campe sur ses positions :
Au vu de l’importance de nos relations (politiques, stratégiques et commerciales) avec la Turquie, la reconnaissance du génocide n’aurait aucun effet positif pour le Royaume-Uni. »
Malgré de nombreuses demandes de parlementaires pour la reconnaissance du génocide, le gouvernement ne change pas d’avis. En 2019 la députée travailliste Shabana Mahmood a ainsi demandé au ministre des Affaires étrangères et du Commonwealth, Christopher Pincher, si le gouvernement comptait reconnaître le génocide. Il a répondu que la politique du gouvernement était de laisser les instances judiciaires décider de telles qualifications et que « la priorité du Royaume-Uni est de promouvoir la réconciliation entre les populations et gouvernements de Turquie et d’Arménie. »
Silence radio en Afrique, Océanie et une partie de l’Asie
Au Proche-Orient, trois pays ont reconnu le génocide. L’un d’entre eux est Israël, comme vu précédemment. Les deux autres sont des terres d’accueil historiques pour les rescapés des massacres. Le Liban, fort aujourd’hui, selon différents médias libanais, d’une population de plus de 140 000 personnes d’origine arménienne, a franchi le pas en l’an 2000. Depuis, le pays commémore très régulièrement cet évènement. Cette année, le président libanais Joseph Aoun a rendu hommage aux victimes de « cette tragédie humaine », un message similaire à celui qu’il avait adressé en 2025.
Le second pays n’est autre que son voisin, la Syrie. Avant la guerre civile, le ministère arménien de la Diaspora estimait que près de 100 000 personnes de la diaspora arménienne y vivaient. Mais plusieurs dizaines de milliers d’entre eux ont fui le pays à cause du conflit. En 2015, quatre ans après le début de la révolution, près de 17 000 membres de cette communauté arménienne de Syrie sont partis s’installer en Arménie. Le Parlement syrien a officiellement reconnu le génocide en 2020, alors que de vives tensions diplomatiques avaient lieu avec la Turquie, soutien des troupes rebelles contre le régime de Bachar al-Assad, à la suite d’affrontements dans la région d’Idlib.
Dans la nuit du 23 au 24 avril 2026, comme l’an passé, les Arméniens ont pu commémorer le génocide dans la ville à majorité kurde de Qamishli, dans le Rojava. Une situation qui reflète l’ambiguïté historique des relations entre ces deux peuples. Durant le génocide, les Turcs ont été épaulés par une partie de la population kurde lors des massacres. Depuis, de nombreux membres de cette communauté ont mené un travail de mémoire sur le sujet comme le montrent Adnan Çelik et Namık Kemal Dinç dans leur ouvrage La malédiction : Le génocide des Arméniens dans la mémoire des Kurdes de Diyarbekir paru aux éditions de L’Harmattan en 2021.
le 111e anniversaire du génocide arménien.
https://npasyria.com/en/137151/
En Afrique, en Asie centrale et dans certains pays d’Europe comme les Balkans, la Turquie joue un rôle économique, culturel et parfois même militaire. Engager des procédures pour reconnaître le génocide arménien pourrait froisser Ankara. Risquer d’entacher ces relations pourrait s’avérer inutile pour ces pays, d’autant que la diaspora arménienne, moteur des revendications pour la reconnaissance, y est peu présente.
En Arménie, la paix avant la reconnaissance
En Arménie, la question de la reconnaissance du génocide n’est plus une priorité. Au cœur des préoccupations se trouve la normalisation des relations avec la Turquie, entamée en 2021, et les accords de paix avec l’Azerbaïdjan, qui ne sont toujours pas signés. Depuis sa défaite au Haut-Karabagh en septembre 2023 et l’exode de plus de 100.000 arméniens hors de ce territoire, « le pays vit sous la menace de ses deux voisins. Les dirigeants agissent avec un pistolet sur chaque tempe », juge Ara Toranian.
Trois décennies de guerre dans le Haut-Karabagh : 1991-1994
Source : Cartographie de Philippe Rekaceewicz, visionscarto.net, 2023.
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Trois décennies de guerre dans le Haut-Karabagh : 2020-2022
Source : Cartographie de Philippe Rekacewicz, visionscarto.net, 2023.
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Pour éviter de provoquer ses voisins, l’Arménie ne s’épanche pas sur ses revendications historiques. Le Premier ministre Nikol Pachinian « met de côté beaucoup de signes identitaires forts », selon Louise Amoris. Si ces actions peuvent irriter en Arménie, elles agacent davantage dans la diaspora arménienne, historiquement très engagée dans la reconnaissance du génocide. Raymond Kévorkian explique :
Il existe un décalage profond entre la politique de l’État arménien et les descendants de rescapés installés à l’étranger. Pour les citoyens arméniens, la priorité est la paix. C’est une question de pragmatisme. »
Loin d’effacer le génocide de son histoire, l’Arménie se retrouve donc forcée au jeu de la realpolitik, comme le dit fort à propos Annick Asso :
La paix passe par des concessions mais on ne peut pas faire de concessions sur son histoire, ça touche le cœur de l’identité. Le génocide reste lié à l’actualité. Pour beaucoup, des questions de nettoyage ethnique ont ressurgi lors de la dernière guerre du Haut-Karabagh. »”