Il est impossible de passer une journée sans entendre parler de l’intelligence artificielle (IA). Son carburant, les données, n’est pas le fruit de simples collectes. Elles sont fabriquées, « mitonnées », dirait le sociologue des sciences et technologies Geoffrey Bowker. Des morceaux d’informations vont devenir données à la suite de processus de nettoyage, de traitement, de mise en forme, etc. Ces processus sont des choix. L’acte de fabriquer des données devient très vite politique.
Le livre de la chercheuse américaine danah boyd, La fabrique des données : on ne trouve pas les données, on les construit [1] (elle tient à l’absence de capitales, nous dit son éditeur, C&F Editions) qui sort tout juste en France nous propose une plongée dans une histoire, quasi épique, de production de données, hautement politique, au sens sociologique. C’est-à-dire le fruit d’une négociation de pouvoir. L’ethnographe enquête sur des données au fondement du fonctionnement de la démocratie des États-Unis : celles du recensement des habitants. Pendant huit ans, elle suit de l’intérieur le travail du bureau du recensement. Elle devient la confidente de nombreux agents de l’institution et peut recueillir une parole rarement exprimée, puisqu’elle n’est « ni [leur] subordonnée ni [leur] supérieure hiérarchique ». Le recensement – prévu tous les dix ans par la Constitution – sert à déterminer le nombre de représentants que chaque État élira au Congrès.
Le livre se concentre sur le recensement de 2020 et la « production de données légitimes et de haute qualité dans un environnement sous pression ». Nous sommes à la fin du premier mandat de Donald Trump. Les tensions et les pressions sont fortes.
Les agents publics sont confrontés à un nombre croissant de difficultés et à des tentatives d’ingérence de l’administration Trump, qui aimerait introduire une question sur la citoyenneté. La pandémie de Covid-19 perturbe le travail de collecte. Des campagnes surgissent de la société civile, qui craint la sous-estimation de certaines populations ou l’instrumentalisation des données.
Une partie de Jenga
On a l’impression d’une préfiguration du pire qui pourrait nous advenir. Des attaques issues du plus haut sommet de l’État, mais aussi des contraintes externes qui dépassent l’ordinaire (canicule, ouragan, pandémie). Et, en toile de fond, des processus à l’œuvre depuis plusieurs décennies : austérité budgétaire, externalisation, délégitimation des fonctionnaires.
La chercheuse compare le déroulement du recensement à une partie de Jenga : ce jeu dans lequel on retire progressivement les pièces en bois d’une tour pour les replacer à son sommet… Ce faisant, on ajoute des exigences nouvelles à une structure fragilisée, ce qui entraîne une précarité croissante de l’appareil démocratique.
En France, les travaux qui viennent d’être rendus publics par le collectif Nos services publics sur les conditions de travail des agents publics portent des réflexions similaires : comment continue-t-on lorsqu’on est ainsi fragilisés ? Quelle marge reste-t-il aux agents de l’État ?
L’autrice américaine nous donne à voir ce qu’il se passe dans l’espoir qu’un public informé puisse protéger les données de la démocratie avant que le système ne s’écroule. Elle nous montre la complexité de la fabrication de ces données, mais aussi la détérioration des conditions qui rendent progressivement ce travail de plus en plus difficile.
Le bureau du recensement a tout de même réussi, et c’est presque un miracle, à produire des données de qualité. Les agents se sont accrochés : à leur mission, à leurs valeurs, au travail collectif, au tissu social auquel ils appartiennent, aux infrastructures relationnelles qu’ils entretiennent avec les différentes parties prenantes ou à l’idée qu’ils s’en font… En miroir, la fragilité de cette réussite nous frappe et nous questionne sur nos propres relations aux agents de l’État et sur ce que nous devrions en faire.
↬Gaëlle Krikorian