Pallier l’ignorance c’est être en capacité d’opposer des éléments de données et d’objectivation à ces récits. Et l’engagement contre le racisme environnemental s’appuie sur un outil accessible et efficace (bien qu’il ne soit pas imparable) : la cartographie. La carte est l’outil d’empouvoirement par excellence, parce qu’on doit se mettre autour d’abord, parce qu’on y met ce qu’on vit, parce qu’on ne peut l’éluder comme on élude parfois le texte par la parole. Parce qu’ensuite, la carte utilise au moins une donnée objective, celle de la localisation. Personne ne peut remettre en doute le croisement d’une latitude et d’une longitude, d’autant plus à l’ère des sites d’exploration par vues aériennes. Lorsque ces données de localisation sont croisées avec d’autres bases de données, notamment sur la pollution de l’air, la répartition des îlots de chaleurs, celles des zones inondables, celles de la position des infrastructures polluantes, dangereuses, elles permettent d’identifier des espaces davantage exposés aux nuisances environnementales.
Et lorsque l’on peut mettre en évidence soit l’usage racialisé de ces espaces, soit que ce sont des lieux de vie majoritairement habités par des populations faisant l’objet de racisation, cela offre un outil puissant. La carte rend ainsi visible ce que la parole seule laisse contestable, elle matérialise l’ensemble des marqueurs sociaux et raciaux sur l’ensemble d’un territoire – jusque dans ses moindres détails. La racisation territoriale passe aussi par la précarisation, le stigmate sécuritaire ou les formes de racialisation que l’on fait peser sur tel ou tel groupe. Si aujourd’hui nous parlons davantage d’origine, de quartier, de mode de vie, ou de communautarisme que de race, toutes ces assignations restent des outils de racisation.
La cartographie est donc un outil de lutte, et à disposition de tous, d’autant plus depuis que des logiciels comme QGIS, uMap ou OpenStreetMap ont mis entre les mains de non-spécialistes ce qui était autrefois réservé à des techniciens. Mais elle n’est jamais neutre comme l’a montré la cartographie critique [2]. Toute carte est aussi un discours, c’est-à-dire une manière d’organiser le réel, de hiérarchiser les faits et de rendre visibles ou invisibles certaines réalités. La carte est régulièrement monopolisée par les États et les grandes institutions pour administrer, contrôler et parfois invisibiliser. Sur les centaines de cartes produites au sein des schémas départementaux d’accueil et d’habitat des « gens du voyage », je n’ai, de mémoire, jamais vu de carte sur la qualité environnementale des implantations d’aires d’accueil. Produire un inventaire a donc permis de créer des cartographies départementales et régionales qui sont des outils de contestation et qui permettent de matérialiser des récits d’habitants d’aires d’accueil. D’autres parleraient de contre-discours par la carte.
dont le titre est « Le voyage de Soren » — https://www.visionscarto.net/le-voyage-de-soren
Je n’y connaissais rien aux pratiques de cartographie radicale, une cartographie qui assume sa subjectivité pour dévoiler, dénoncer ou montrer des situations d’inégalités. Ce sont les membres cartographes du site visionscarto.net qui m’ont initié à celle-ci. Dans cette cartographie ce n’est pas uniquement la donnée qui importe, mais la manière dont elle est cadrée et racontée. Une même réalité peut être présentée comme un fait divers ou comme un symptôme d’injustice structurelle. C’était notamment la force de l’inventaire des aires par département, montrer la récurrence par la carte et rendre un phénomène politique visible.
L’usage de la cartographie est central dans les mobilisations contre le racisme environnemental, les exemples américains nous le montrent. En 1982, lorsque débute le mouvement de Warren County contre une décharge de PCB [3], les militants produisent des cartes pour démontrer le lien entre pollution et discrimination raciale, en localisant les déchets toxiques et en les croisant avec la démographie raciale [4]. Le rapport Toxic Wastes and Race in United States produit de nombreuses cartes à l’échelle nationale en reprenant cette démarche de localisation des sites toxiques et de superposition. Robert Bullard poursuit la méthode dans les années 1980 en montrant la concentration de décharges à proximité de quartiers noirs.
Il documente également comment la cartographie est devenue un outil de lutte pour documenter les nuisances, convaincre les autorités et même organiser les contestations [5]. Mais cet usage de la cartographie dans les mobilisations contre le racisme environnemental n’est pas réservé aux États-Unis : dans les années 1980 en Équateur, des communautés autochtones s’emparent de la carte pour croiser les données sur la présence des puits pétroliers et les pollutions que subissent leurs villages [6], et organisent de cette manière une lutte contre le producteur pétrolier Texaco. La cartographie sert aussi à mettre en évidence l’héritage colonial, notamment en matière de géographie industrielle et d’exposition aux risques des populations les plus pauvres, mais aussi une forme de division internationale du risque, où le poids principal pèse sur les pays du Sud global.
L’aspect participatif de la cartographie en fait un outil militant permettant aux personnes concernées de produire elles-mêmes les données, d’y intégrer leurs récits, leurs mémoires et leurs expériences vécues. Elle ne se limite plus à une représentation descendante de l’espace, mais devient un outil d’enquête collective. L’exemple du village kali’na de Prospérité [7] en Guyane l’illustre de manière particulièrement éclairante. Face au projet de centrale électrique de l’Ouest guyanais (CEOG), implantée sur un espace forestier proche du village sans consultation adéquate de la communauté, la cartographie participative a été mobilisée pour rendre visible ce que la cartographie administrative ne voyait pas, ou refusait de voir : un territoire habité, parcouru, nommé et investi de multiples usages. En représentant les zones de chasse, de pêche, d’agriculture, de cueillette, mais aussi les lieux sacrés, les arbres sacrés détruits et les itinéraires forestiers, la carte a permis de montrer que la parcelle destinée au projet industriel n’était nullement un espace vide ou disponible, mais un fragment essentiel du territoire de vie kali’na. Dans le cas de l’inventaire des aires d’accueil j’avais choisi une médiatisation à portée de main, c’est-à-dire la publication quotidienne de mes recherches sur le réseau social Twitter. Cette mise en lumière a permis peu à peu d’en faire une initiative de cartographie participative, avec environ 80 contributions extérieures, principalement d’habitants ou de riverains d’aires d’accueil, qui m’apportaient des précisions non visibles du ciel ou des corrections sur mes localisations. Même après publication des données sur le site visionscarto.net et plusieurs années après, je continue à intervalles réguliers de recevoir des contributions extérieures.
Pour les Gens du voyage, le cauchemar de la catastrophe industrielle de Lubrizol. Carte extraite du texte de William Acker sur les conditions d’accueil des Gens du voyage dont le titre est « Le voyage de Soren »
— https://www.visionscarto.net/le-voyage-de-soren
La carte devient un outil de plaidoyer mais aussi un instrument stratégique, car elle permet d’identifier et de documenter les injustices, d’interpeller les pouvoirs publics et de nourrir des mobilisations.
Marina Rosselle.
(« Lieu à découvrir » en Romani), Berlin.
Elle n’est pas non plus un outil miracle, elle peut être récupérée ou neutralisée, noyée dans des contre-rapports techniques inaccessibles, ou tout simplement ignorée par ceux qu’elle interpelle. Elle ne permet pas toujours d’obtenir gain de cause : dans le cas du village de Prospérité, le rapport de force n’a pas été renversé et le projet de déforestation de la parcelle s’est poursuivi. Je suis assez convaincu que si le sujet des aires d’accueil polluées fait l’objet d’un traitement médiatique régulier depuis plus de sept ans maintenant, c’est sous l’effet combiné de deux éléments : une mobilisation des Voyageurs et des données mises en carte pour appuyer un plaidoyer. L’un sans l’autre avance difficilement, c’est probablement la leçon à retenir de tous les mouvements pour la justice environnementale. Dans le cas des aires d’accueil, l’inventaire est venu soutenir des mouvements de Voyageurs et de Voyageuses pour la justice environnementale. Et ce qui me semble significatif aujourd’hui, c’est que cet inventaire, produit par et pour une communauté marginalisée, est repris par les premiers concernés, mais aussi par des fonctionnaires, des politiques, des journalistes, etc. La carte voyage bien au-delà de ceux qui l’ont faite.
↬ William Acker.
Retrouver les contributions de William Acker
sur visionscarto.net
- Le voyage de Soren, 6 octobre 2023.
- Aires d’accueil — les données, 15 avril 2021.
- Aires d’accueil dans la Seine-Saint-Denis (93), 26 octobre 2020.
- Aires d’accueil en Seine-et-Marne (77), 15 mai 2020.
- Sémantique de « l’accueil des gens du voyage », 9 mars 2020.
- Aires d’accueil dans l’Ain (01), 9 mars 2020.
- « L’accueil des gens du voyage » dans les Yvelines (78), 4 décembre 2019.
- Pour un inventaire des lieux d’accueil des « gens du voyage », 4 décembre 2019.