Le panda n’est pas un animal comme les autres. Les adjectifs pour le qualifier sont toujours positifs : beau, craquant, drôle, attachant, pataud, sympathique, mignon, rare. Ses poils blancs et noirs, ses oreilles rondes et ses grands yeux lui donnent un air d’ours en peluche - et le panda appartient d’ailleurs à la famille des Ursidés. Mais il correspond aussi au Kindchenschema, le « schéma du bébé » (Huang, 2023), décrit par le biologiste Konrad Lorenz : tête ronde, grands yeux, démarche maladroite. Il a des attitudes proches de celles des humains quand il s’assied pour manger ou allaiter, ce qui nous pousse à l’apprécier (Sciences et avenir, 2017).
As the French philosopher Roland Barthes once put it, the adorable is marked by an enchanting formlessness, and few things are as enchantingly formless as a giant panda’s color-blocked visage. Their antics, likewise, are similarly irresistible, recognizably silly in a way no other species can match : What other animal could delight us quite so much by simply tumbling down a snowy hill ? »
(Comme l’écrivait un jour le philosophe français Roland Barthes, « l’adorable » se caractérise par une absence de forme enchanteresse. Et rares sont les choses qui incarnent mieux cette grâce informe que le visage d’un panda géant, avec ses grandes plages de couleur contrastées. Ses facéties sont tout aussi irrésistibles : elles ont une drôlerie reconnaissable entre toutes, qu’aucune autre espèce ne saurait égaler. Quel autre animal pourrait nous ravir à ce point en dévalant simplement une colline enneigée en roulant sur lui-même ?)— Smithsonian Magazine, 2017.
Le panda est aussi, partout dans le monde, l’un des symboles de la protection de l’environnement, en particulier depuis que les fondateurs du World Wildlife Fund (WWF) l’ont choisi comme logo en 1961 : « Nous voulions un bel animal, en danger, et aimé par des personnes du monde entier. Nous voulions aussi un animal reconnaissable en noir et blanc afin de faire des économies sur le coût d’impression » (Sir Peter Scott, cité dans La Croix, 2025). D’après l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), le panda n’est plus une espèce « en danger », mais reste classé dans la catégorie « vulnérable » depuis 1996. Il symbolise donc la protection de l’environnement tout en étant lui-même protégé.
Dès 1959, le panda est classé dans la catégorie des animaux « rares et précieux » comme le tigre de Sibérie et le singe doré, par le ministère chinois des Forêts chinois, qui demande également la création de « centres de recherche sur les animaux et la chasse » (Giroir, 2012).
Le panda est un cadeau diplomatique utilisé de façon ancienne par les dirigeants chinois. L’impératrice Wu Zetian, qui règne de 690 à 705 après J.-C., aurait été la première à offrir des pandas vivants, en l’occurrence à l’empereur japonais (Ouest France, 2024). La pratique a plus tard été reprise et systématisée par Mao Zedong.
La Chine cesse de donner ses pandas en 1984. Par la suite, elle ne proposera que des locations, d’abord pour de courtes durées (quelques mois), puis, à partir de 1990, de baux d’une dizaine d’années, qui peuvent être renouvelés. Les sommes en jeu sont considérables : il faut compter environ un million d’euros par an pour un couple de pandas.
Dans cet article, il sera question des pandas loués par la Chine à d’autres pays depuis 1990, avec une attention particulière aux pandas qui se trouvent actuellement à l’étranger. L’objectif est d’interroger, à toutes les échelles, la mise en scène d’un animal à l’image positive, douce, « mignonne », à l’opposé du dragon auquel la Chine a souvent été comparée. Partie intégrante du soft power chinois, le panda est ainsi mis au service de la puissance chinoise, du choix des pays d’accueil à l’aménagement des enclos.
Une sélection drastique des pays d’accueil
La Chine comme maître du jeu
À l’échelle mondiale, il faut montrer patte blanche pour avoir des pandas ! La localisation des pandas loués par la Chine dans le monde évoque la géographie d’un archipel. Quelques points seulement sur une carte : États-Unis, Danemark, Pays-Bas, Belgique, France, Espagne, Allemagne, Autriche, Russie, Qatar, Malaisie, Indonésie, Singapour, Australie, Corée du Sud pour la situation en octobre 2026. 16 pays seulement accueillent donc une poignée de pandas. La situation va évoluer le 17 décembre 2026 puisque le retour en Chine des jumelles de Beauval vient d’être annoncé (France Info, 2026). Elles seraient remplacées rapidement, sans doute début 2027, par un couple.
En Chine, les pandas en captivité sont plus de 800 (et les pandas sauvages 1 900). Deux pays sont, pour des raisons différentes, propriétaires de leurs pandas : Taïwan, à qui des pandas ont été donnés en 2008 (Taiwan Info, 2010), et le Mexique, où vit la petite-fille de deux pandas offerts au pays en 1975 (National Geografic, 2024). « Au pic de la diplomatie du panda, en 2019, vingt-et-un pays ou territoires - hors Chine continentale, Macao et Hong Kong - accueillaient des pandas. Il s’agissait de la Corée du Sud, de l’Indonésie, de la Malaisie, de Singapour, du Qatar, de la Russie, de Taïwan, de l’Allemagne, de l’Espagne, de l’Autriche, du Danemark, de la Belgique, du Mexique, de l’Australie, de la Thaïlande, de la Finlande, du Canada, du Japon, des Pays-Bas, des États-Unis et du Royaume-Uni. Ce chiffre est désormais tombé à seize » (Men Tang, 2026) : signe que la Chine choisit de façon de plus en plus stricte les pays auxquels elle confie ses trésors nationaux. L’archipel du panda est ainsi éminemment politique : la Chine ne choisit pas au hasard les pays qui accueilleront l’animal, dont le commerce international est interdit (Nippon.com, 2021). Et dans la mesure où elle a le monopole de la ressource, elle est l’unique maîtresse de ce jeu diplomatique. En effet, à l’état sauvage, le panda ne vit qu’en Chine, dans les forêts de bambou du Sud-Ouest du pays.
Attention à ne pas froisser les dirigeants chinois pendant les négociations : la rencontre entre Carla Bruni et le Dalaï-Lama en 2008 a failli tout faire échouer pour le zoo de Beauval [1] (Balises, 2021). Attention également à ne pas contrarier la Chine au moment du renouvellement des contrats de location : ils n’ont ainsi pas été renouvelés pour les États-Unis en 2019 et 2023 (Gérardot, 2024), signe de la dégradation des relations entre les deux pays. Chee Meng Tan explique que « c’est peut-être une façon pour Pékin de signaler à l’Occident qu’il n’est peut-être pas très satisfait de la façon dont les choses se passent » (BFM, 2023). Les États-Unis avaient alors formé l’AUKUS (on reconnaît dans ce sigle les initiales anglophones de l’Australie, du Royaume-Uni et des États-Unis), une collaboration militaire dans la région Indo-Pacifique clairement destinée à y contrer l’influence de la Chine. L’Écosse doit rendre des pandas en 2023, et l’Australie en 2024.
Les négociations pour obtenir des pandas sont souvent longues : il a fallu huit ans pour que le zoo de Beauval reçoive ses pandas en 2012, 15 ans pour le Taman Safari de Bogor, en Indonésie. Elles mêlent étroitement politique, diplomatie, commerce et économie : la coïncidence entre l’arrivée des pandas et la signature d’accords commerciaux ou de libre-échange a été largement démontrée (Buckingham et al., 2013). « In 2011, the loan of two pandas to Edinburgh Zoo in Scotland was agreed during negotiations over contracts to supply salmon meat, Land Rover vehicles and energy technology to China » (En 2011, le prêt de deux pandas au zoo d’Édimbourg, en Écosse, a été accepté lors de négociations sur des contrats de fourniture à la Chine de chair de saumon, de véhicules Land Rover et de technologies énergétiques) (BBC, 2026). L’Australie a reçu des pandas pour la première fois en 2009, peu après un contrat portant sur la vente d’uranium à la Chine (Le Monde, 2009).
En 2024, l’Australie, dont la Chine est le premier partenaire commercial, accueille de nouveau des pandas. Des relations de plus en plus tendues entre les deux pays (demande de l’Australie d’une enquête sur les origines de la pandémie de Covid, exclusion de Huawei de son réseau 5G, AUKUS ; et en retour augmentation des taxes sur bon nombre de produits australiens) avaient en effet conduit au non-renouvellement du bail. Elles se sont améliorées avec l’arrivée au pouvoir des travaillistes en 2022 et la levée progressive par la Chine de la plupart des taxes. Comme le résumait bien Jean-Vincent Brisset : « C’est mercantile. Les pandas géants ne sont pas des cadeaux diplomatiques, c’est avant tout du business » (20 minutes, 2023).
Mise en scène et instrumentalisation des flux de pandas
Dès le premier panda arrivé vivant dans un pays étranger, c’est-à-dire Su Lin, capturé par Ruth Harknes (National Geografic, 2025) et acheté par le zoo de Brookfield de Chicago, les flux de pandas font l’objet d’une grande attention. Aujourd’hui, chaque déplacement d’animal, vers ou depuis la Chine, donne lieu à une chorégraphie soigneusement orchestrée et largement médiatisée. Cérémonies de départ, quarantaine, pandas qui s’habituent à sa caisse de transport, chargement des caisses dans des camions, puis des avions, description du déroulement du voyage, arrivée et acclimatation, cérémonie d’accueil dans le zoo où ils vont vivre : tout est documenté, photographié, filmé par différents médias ou encore les sites des zoos concernés.
À chaque départ de panda, les centres chinois de sauvegarde de l’espèce [2] organisent des événements, comme pour le départ de deux pandas vers Hong-Kong avec une cérémonie organisée à Dujiangyan et largement médiatisée (Orangenews.hk, 2024).
Le départ des pandas et leur arrivée dans un pays étranger sont décrits avec précision. Ainsi, lors de l’arrivée de deux pandas en Finlande en 2018, sont détaillés dans la presse (à l’image de Sciences et Avenir, 2018) : la distance parcourue en avion (6 500 km) puis en camion (325 km) par les pandas pour rejoindre le zoo d’Äthäri, la présence d’un soigneur et d’un vétérinaire, leurs paniers repas et le déroulement de leur acclimatation avant leur présentation au public, le tout agrémenté de plusieurs photographies de pandas dans leurs caisses. Pour un flux de pandas vers la Chine, nous pouvons prendre l’exemple du site Internet du Zoo de Beauval, qui détaille le départ, le 25 novembre 2026 [3] de Huan-Huan et Yuan-Zi, les deux pandas arrivés en France en 2012, en illustrant chaque étape du voyage de photographies. Le 23 novembre, un goûter d’adieu avait été organisé pour les visiteurices du zoo (France Bleu, 2025).
A l’occasion de leur départ, le journal 20 minutes (2025) propose à ses lectorat un album photo « certifié méga mignon » sur leur vie en France, retour en images qui commence bien entendu par leur arrivée à bord d’un avion spécial. « Les deux pandas géants sont arrivés comme des chefs d’État le 15 janvier 2012 à Roissy-Charles de Gaulle en provenance de Chine. Un avion spécial de la FedEx avait été apprêté, décoré en Panda Airlines [4] ».
Les cérémonies de départ sont des rendez-vous politiques : quand deux pandas quittent la Chine pour Hong Kong, M. Yeung Yun-hung « a réitéré sa gratitude envers les autorités centrales pour leur attention et leur sollicitude envers Hong Kong » lors de la cérémonie (Orangenews.hk, 25/09/2024). De la même façon, quand trois pandas du Zoo de Pairi Daiza quittent la Belgique en 2024, c’est après une cérémonie d’adieux réunissant l’ambassadeur de Chine en Belgique et le ministre-président de la Wallonie, entre autres (RTBF, 2024).
Enfin, des cérémonies sont aussi organisées dans les différents centres chinois consacrés au panda lors des retours en Chine. Ce fut par exemple le cas pour Bei Bei, né en 2015 au Smithsonian de Washington et ramené en Chine, au centre de pandas de Bifengxia (Sichuan), en 2019. Suite à la cérémonie, il a été installé dans son nouvel enclos, le tout sous l’œil des caméras de la chaîne gouvernementale chinoise CGTN (Géo, 2019).
Les flux de pandas dépendent des contrats de location et des naissances. Tout bébé panda appartient à la Chine et finit par y retourner, comme le montre la carte des flux de pandas entre la Chine et les États-Unis depuis 1996, soit l’année où un zoo américain - le zoo de San Diego - reçoit des pandas pour une location payante de longue durée.
Les flux de pandas peuvent parfois être interprétés comme des signaux diplomatiques de l’ordre de la coercition douce. En 2010, après la rencontre entre Barack Obama et le Dalaï-Lama, la Chine a demandé à récupérer plus tôt que prévu un petit né au zoo de Washington (Radio France, 2017). En 2023, année où les États-Unis n’ont plus de pandas suite aux départs du zoo de Memphis et du Smithsonian, Xi Jinping, le premier ministre chinois, a expliqué en des termes à la fois diplomatiques et clairs que Les pandas sont des émissaires de l’amitié :
Nous sommes prêts à poursuivre notre coopération avec les États-Unis en matière de conservation des pandas et à faire de notre mieux pour répondre aux souhaits des Californiens afin d’approfondir les liens d’amitié entre nos deux peuples. »— Conseil d’État chinois, 2023..`
Le zoo de San Diego en reçoit deux en août 2024. En 2025, c’est au tour du Smithsonian de Washington. Chee Meng Tan (2024) interprète ce retour comme le signe d’un réchauffement diplomatique entre la Chine et les États-Unis, mais aussi une façon pour la Chine de soutenir son économie. En octobre 2026, c’est au tour du zoo d’Atlanta de retrouver deux pandas, suite à la visite de Xi Jinping aux États-Unis et le prolongement de la trêve commerciale entre les deux pays.
À l’échelle régionale : le panda comme marqueur territorial de la puissance de la Chine, par sa présence comme par son absence
Les pandas du détroit de Malacca
L’Indonésie, la Malaisie et Singapour accueillent tous les trois des pandas et sont tous des pays stratégiques pour la Chine car ils bordent le détroit de Malacca, le plus court chemin entre océan Indien et mer de Chine méridionale, par où transitent 20 % du commerce mondial, 85 000 navires chaque année, mais aussi 80 % des importations chinoises de pétrole (Labat, 2023). Singapour a reçu ses pandas en 2012, la Malaisie en 2014 et l’Indonésie en 2017. C’est donc sur un laps de temps assez court que ces trois pays se retrouvent dotés de pandas.
Deux pandas sont ainsi arrivés en septembre 2012 au Singapore River Safari (CBS, 2012). Leur présentation au public en novembre a coïncidé avec l’ouverture de la Forêt des pandas géants, au sein du River Safari, nouvelle attraction touristique de la cité-État. Situé à l’embouchure du détroit de Malacca, Singapour est un centre névralgique de l’économie mondiale, qui fait partie intégrante de la « stratégie du pourtour » chinoise. Ces dernières décennies, la part des exportations de Singapour vers la Chine et Hong Kong a fortement augmenté — de 15 à 28 % des exportations totales entre 2002 et 2021 — (Lincot, 2023). Enfin, depuis quelques années, « la Chine et Singapour développent leur coopération en matière militaire. La Chine mène une diplomatie de défense très active à Singapour en réponse à celle conduite par les États-Unis dans la région [5] (Irsem 2023).
Le zoo national de Malaisie (Zoo Negara) a obtenu deux pandas en 2014, décrétée « année de l’amitié sino-malaisienne » par la Malaisie pour marquer le 40e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques :« Que l’arrivée de ces deux précieux icônes de la Chine puisse contribuer à construire une amitié éternelle et une coopération durable entre la Chine et la Malaisie », a déclaré le ministre malaisien de l’Environnement, Palanivel Govindasamy, lors de la cérémonie d’accueil (BFM, 21 mai 2014).
L’arrivée des pandas a été retardée d’un mois par des tensions entre les deux pays au sujet de la gestion de la crise du vol MH370. L’avion, qui reliait Pékin à Kuala-Lumpur a disparu en mer le 8 mars 2014. Sur les 239 passagers, 153 étaient Chinoises et Pékin exigeait des réponses (BFM, 2014). En 2025, la Malaisie a annoncé reprendre les recherches de l’avion dans le sud de l’Océan Indien, tandis qu’un tribunal chinois a condamné la compagnie Malaysia Airlines à verser 2,9 millions de yuans (350 000 euros) à des familles de disparues (Euronews, 2025). Mais les relations entre les deux États sont aujourd’hui globalement bonnes et la coopération forte : développement de Zones communes de développement, valorisation des ports de Kuantan et de Port Kelang, projet de l’East Coast Rail Link réalisé avec l’aide de la Chine pour connecter les deux façades maritimes de la Malaisie, investissements chinois en Malaisie, etc. (Lincot, 2024). « Les échanges commerciaux de la Malaisie sont majoritairement intra-asiatiques, la Chine étant son 1er partenaire commercial, soit 20,5 % du commerce malaisien en 2024 [6] » (Ministère de l’économie et des finances 2025).
En Indonésie, les pandas ont sans nul doute participé à atténuer les tensions entre les deux pays en mer de Chine méridionale, sur la pêche en particulier (Darmawan et Putri, 2021). L’amélioration des relations diplomatiques et commerciales entre les deux pays s’est accompagnée d’une hausse des investissements chinois en Indonésie (1,8 milliards en 2016 à 8 milliards de dollars en 2024).
En 2024 le commerce entre la Chine et l’Indonésie a dépassé les 188 G$CA, consacrant la Chine comme premier partenaire commercial de l’Indonésie : une tendance qui persiste depuis plus d’une décennie. En 2024, les échanges avec la Chine représentent environ 27 % du commerce extérieur indonésien, portés par des exportations de ressources naturelles d’une valeur de 85,4 G$CA (notamment charbon, nickel, huile de palme et gaz naturel) et des importations, s’élevant à 99,4 G$CA. La majorité des importations chinoises vers l’Indonésie sont des produits : machines, équipements électroniques et biens industriels essentiels à la production et à l’infrastructure nationales »
— Asia Pacific, 2025.
Des pandas se trouvent aussi en Corée du Sud et à Taïwan. La Corée du Sud avait reçu des pandas en 1994 suite à l’établissement de relations diplomatiques avec la Chine en 1992, mais les pandas avaient été rendus par la Corée du Sud, manquant de moyens financiers pour payer la location et tous les frais annexes du fait de la crise financière asiatique (Donga.com, 2016). En 2016, des pandas sont de retour, cette fois dans le parc d’Everland. Le cas de Taïwan est très particulier, car il est exceptionnel qu’un pays refuse des pandas. C’est ce qui se produit en 2005, lorsque la Chine offre deux pandas à Taïwan, « en symbole de paix, d’unité et d’amitié » (Mainland Affairs Council), provoquant immédiatement des réticences. Ainsi, le Parti démocratique progressiste a fait publier dans les journaux la photo d’un petit panda sortant le museau d’un panier recouvert du drapeau du Kuomintang avec en slogan : « Accepteriez-vous de renoncer à la souveraineté de Taïwan pour deux pandas ? » (Le Monde, 2005). Un comité d’experts placé sous l’autorité du Council of Agriculture décide en 2006 de rejeter les demandes déposées par le zoo de Taipei et un zoo privé. Le communiqué officiel invoque le respect de la Convention de Washington (CITES) et de la Wildlife Conservation Law taïwanaise, ainsi que l’insuffisance des installations et des programmes éducatifs proposés. Il affirme privilégier la conservation des pandas dans leur habitat naturel (ministère de l’Agriculture). Mais il semble évident à tout le monde que ce refus est bien un rejet d’un « cadeau » symbolique perçu comme un instrument de la politique d’unification de Pékin. Ma Ying-Jeou, successeur du président pro-indépendance Chen Shui-Bian, a accepté les pandas, qui arrivent en 2008. Ces deux pandas ont été donnés à Taïwan, et non pas loués. Ils s’appellent Tuan Tuan et Yuan Yuan [7]. Le mot tuanyuan formé avec les deux prénoms signifie réunion, allusion très nette aux revendications territoriales chinoises sur Taïwan. Quand des pandas sont donnés, ce n’est donc pas sans arrière-pensées.
L’importance croissante de l’Asie du Sud-Est pour la Chine, en particulier dans le cadre des « nouvelles routes de la Soie » (Belt and Road Initiative, BRI), qui sont des « stratégies de contournement par des corridors terrestres » du détroit de Malacca (Labat, 2023) se lit donc aussi dans la présence importante des pandas dans cette région du monde, même si le Japon a récemment dû rendre tous les siens. Ils font partie de la « séduction » que la Chine met en œuvre dans la région, en même temps que la « coercition » (Saint-Mézard, 2022).
Les pandas perdus du Japon
L’histoire des pandas au Japon commencerait avec l’impératrice Wu Zetian, la première à offrir cas animaux à l’empereur japonais comme signe d’amitié entre les deux États (Ouest France, 2024). Ironie de l’Histoire, c’est lors de la seconde guerre sino-japonaise, qui débute en 1937, que l’épouse de Tchang Kaï-chek fait parvenir deux pandas aux États-Unis en 1941, en remerciement l’aide militaire apportée à la Chine. Leur arrivée aux États-Unis est cependant largement éclipsée par l’attaque de Pearl Harbor, mais c’est ce don aux États-Unis qui lance véritablement la diplomatie du panda de la Chine contemporaine.
Il s’agit donc, pour les pandas chinois au Japon, d’une histoire longue. Ce sont d’abord des dons, puis des locations. En ce qui concerne les dons, ils datent de 1972, 1980 et 1982. C’est le zoo d’Ueno (Tokyo), qui est le premier à recevoir des pandas, « en commémoration de la normalisation des relations diplomatiques entre le Japon et la Chine » (Nippon.com, 2021). Le zoo Adventure World (Shirahama) est quant à lui le premier zoo japonais - et du monde - à bénéficier d’une location de longue durée. Il accueillera des pandas pendant 32 ans, les derniers étant rendus en 2025.
C’est aussi une histoire faite d’une alternance de périodes d’entente et de tensions. Par exemple, le zoo de Kobe Ôji reçoit un couple de pandas en 2000, pour aider à la reconstruction de la ville après le grand tremblement de terre de Hanshin-Awaji, en 1995 (Nippon.com, 2021). Le femelle, Tan Tan, est morte à Kobe en 2024. Le directeur du zoo a alors déclaré : « Tan Tan était venue peu après le séisme de Kobe et avait redonné courage aux habitants. Elle a été témoin de la reconstruction de notre ville » (Nippon.com, 04/02/2024).
Les tensions entre la Chine et le Japon sont fréquentes, en particulier sur la question des frontières maritimes et les Zones économiques exclusives, la possession d’îles en mer de Chine orientale, la souveraineté de Taïwan et la pêche. Ainsi, quand le zoo d’Ueno est choisi pour accueillir deux pandas en 2011, « les Japonais s’attendent à ce qu’ils profitent à l’économie de Tokyo et améliorent la relation entre les deux géants asiatiques […] pris au piège d’une dispute frontalière quant à la propriété de petites îles de la mer de Chine orientale » (Japon Infos, 2011). Mais la tension monte d’un cran quand, en 2012, le gouverneur nationaliste de Tokyo propose de nommer Sen Sen ou Kaku Kaku un bébé panda né dans ce même zoo (Le Monde, 2012). En effet, Senkaku est le nom d’îles situées au Sud du Japon, sous souveraineté japonaise mais revendiquées par Taïwan et par la Chine. Cette proposition ne fut pas du tout appréciée par les Chinois. Le petit est mort peu après, sans avoir reçu de nom, et ce fut « un drame national au Japon » (Le Monde, 2012).
Le retour progressif des pandas en Chine et donc le non renouvellement des baux de location ou l’absence d’envois de nouveaux pandas font que le Japon se retrouve en 2026 sans pandas pour la première fois depuis 1972. En effet, le zoo de Kobé n’a plus de panda depuis la mort de Tan Tan en 2024. Adventure World (Shirama) a rendu ses pandas en 2025, puis le zoo d’Ueno en 2026. Les négociations pour obtenir de nouveaux pandas ont été stoppées net quand la Chine a demandé le retour des pandas un mois avant la date prévue (Meng Tan, 2026). Ces retours se sont faits dans un contexte de grave crise entre la Chine et le Japon au sujet de Taïwan. Le 7 novembre 2025, Sanae Takaïchi (première ministre conservatrice japonaise) a déclaré devant le parlement japonais qu’une attaque contre Taïwan menacerait la « survie » du Japon et pourrait donc justifier une intervention militaire.
Conséquences : « un haut diplomate chinois qui appelle sur X à “couper la sale tête” de la première ministre japonaise, des ambassadeurs convoqués, des échanges économiques et touristiques stoppés » (Radio France, 2025). Pour l’instant, le souhait du Japon de retrouver des pandas semble loin d’être exaucé : en mai 2025, « la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères Mao Ning répondait à une question sur les pandas de Wakayama : « Nous accueillons chaleureusement nos amis japonais pour venir les voir en Chine [8] » (Nippon.com 2025). Pour Masaki Ienaga [9], « dans la politique chinoise, « le moment où l’on envoie les pandas est plus important ». Selon lui, de nouveaux pandas pourraient revenir au Japon si les relations bilatérales s’améliorent (Le Figaro, 2026).
À l’échelle locale : le panda, « doux ambassadeur » de la Chine
L’aménagement des enclos
Les zoos qui accueillent des pandas investissent des sommes conséquentes dans les enclos. L’enclos du zoo de Negara (Malaisie) a coûté huit millions d’euros (BFM, 2014). À Singapour, un bâtiment spécial a été construit pour eux. La température change et reproduit celle de leur milieu d’origine. Il a couté sept millions de dollars [10] (BBC, 2012). Une plantation de bambou de 0,8 hectare a également été aménagée pour l’alimentation des animaux. En Malaisie, le zoo de Negara a également construit des installations spécifiques (6 500 mètres carrés, air conditionné) pour six millions d’euros. Pour Beauval, le coût a été de cinq millions d’euros (Midi Libre, 11/04/2023). Au Qatar, un espace de 120 000 mètres carrés reproduisant les montagnes brumeuses du Sichuan a été aménagé avec des enclos et des espaces verts (464 arbres et plus de 2 800 plants de bambou). « Il est équipé de système d’air conditionné et d’un contrôle précis de l’humidité [11] ». Ce sont les plus grands enclos du monde pour des pandas.
La décoration est également au centre de l’attention et souvent en lien avec une image assez convenue d’une Chine « traditionnelle » : du rouge, des temples, des vases, des bambous… Le Jardin zoologique de Schönbrunn en Autriche a fait l’objet d’un réaménagement à l’occasion de l’arrivée de ses nouveaux pandas en 2025 : « Le parc, aménagé avec soin, resplendit dans le rouge typique des temples chinois et offre aux animaux de nombreuses possibilités de divertissement, telles que des plans d’eau et des structures d’escalade, ainsi que des refuges importants [12] ». Au zoo de Beauval, l’espace où peuvent être vus les pandas s’appelle « Les hauteurs de Chine ». Il est ainsi décrit sur le site du Parc : « en passant sous le portail rouge et or, vous entrez sur le territoire des pandas géants ! Un voyage aux confins de la Chine, entouré de gigantesques espaces verdoyants et d’impressionnantes constructions chinoises ». Pagodes, tuiles laquées, bambouseraies, vases et statues traditionnelles reproduisent l’atmosphère du Sichuan.
La partie intérieure a été conçue avec la même esthétique.
Au Danemark, les cabinets d’architecture BIG-Bjarke Ingels Group et Schønherr Landscape Architects ont conçu le bâtiment des pandas, en forme de yin et de yang et reproduisant l’habitat naturel de l’animal emblématique de Chine, avec un espace intérieur de 1 250 m² et d’un espace extérieur de 1 200 m², pour un budget de 20,16 M€ [13].
La très forte valorisation des naissances
Les zoos qui accueillent des pandas espèrent une chose : une naissance. Tout est mis en œuvre pour cela, y compris les inséminations artificielles, car la reproduction du panda est compliquée, avec une femelle fertile entre 24 et 72 heures par an (Buckingham, 2013). Hua Mei est le premier bébé panda à naître suite à une insémination artificielle hors de Chine et premier bébé panda à naître et survivre aux États-Unis en 1999.
Toute grossesse est largement médiatisée. Ainsi, quand Huan Huan attend un petit, le zoo de Beauval publie une image de l’échographie (et même un lien pour la regarder en vidéo), et annonce l’arrivée prochaine du premier bébé panda à naître en France. Les premiers mois de vie du petit seront à suivre en ligne, le temps qu’il soit assez grand pour être présenté au public. Sur X, l’hashtag utilisé sera #BBpandaBeauval [14]. Le 15 octobre 2026, lors de l’annonce du départ prochain des jumelles Huanlili et Yuandudu, le directeur du zoo de Beauval, Rodolpe Delord, explique d’ailleurs qu’elles seront remplacées par un couple pour « pouvoir permettre de nouvelles naissances avec ce mâle et cette femelle, qui resteront dans le Loir-et-Cher pendant au moins 10 ans » (cité par France Info, le 15 octobre 2026).
À la naissance, le bébé panda n’est pas exceptionnellement mignon : il n’a pas de poils, il est tout petit (à peine quelques centaines de grammes) du fait d’une gestation très courte, et a les yeux clos (Sciences et Avenir, 2018). Mais il fait l’objet d’une communication importante car les naissances sont rares et que le panda, encore une fois, n’est pas un animal comme les autres. Suite à la naissance de Huan Huan, le 4 août 2017, Brigitte Macron a appelé le directeur du zoo de Beauval et a accepté d’être la marraine du petit.
L’Élysée et la Chine ont échangé sur cette naissance, l’ambassadeur de Chine a félicité le directeur du zoo pour la naissance de « ce nouveau symbole de l’amitié sino-française [15] ». Une fois le petit présenté au public, chaque étape importante de sa vie est documentée, comme son anniversaire (avec un gâteau), sa rencontre avec des célébrités, ou encore son retour en Chine.
Les naissances en captivité sont largement valorisées dans la communication des zoos et des institutions partenaires, où elles sont présentées comme des indicateurs de réussite des programmes de conservation et de coopération. Elles maximisent également les chances de voir les contrats de location prolongés ou de recevoir de nouveaux pandas. Si nous reprenons la carte des échanges de pandas entre les États-Unis et la Chine, force est de constater que les zoos nord-américains qui ont eu la chance d’accueillir de nouveau des pandas en 2024, 2025 et 2026 sont ceux qui avaient obtenu des naissances : le zoo de Memphis n’a jamais accueilli de bébé panda.
Lors d’une naissance, le zoo d’accueil doit s’acquitter d’une « taxe bébé » (entre 400 000 à 600 000 dollars). Par exemple, en 2025, le gouvernement malaisien a dû verser 2,54 millions de ringgits, soit environ 600 000 dollars américains, suite à une naissance. Face aux réactions que ce versement a suscitées, le ministre des Ressources naturelles et de l’Environnement, Wan Junaidi Tuanku Jaafar, a rappelé que ce « cadeau d’anniversaire » était conforme à l’accord signé entre les deux pays (The Star Online, 2015). Mais la hausse de la fréquentation des zoos entraînée par ces naissances limite le sacrifice financier. Pour la présentation au public des jumeaux Meng Xiang et Meng Yuan en janvier 2020, la direction du zoo de Berlin a ouvert davantage de caisses à l’entrée et embauché du personnel de sécurité pour gérer un éventuel bouchon au niveau de l’enclos des pandas (20 minutes, 2020).
En 2022, le zoo de Beauval a franchi les deux millions de visites, sans aucun doute du fait de la naissance des jumelles Huanlili et Yuandudu en 2021. En 2023, le chiffre d’affaires du parc est de 115 millions d’euros (La Nouvelle République, 2023). La superficie du parc a doublé depuis 2012 et Beauval a dépassé Chambord dans la fréquentation des sites touristiques du Loir-et-Cher (Le Monde, 2014). Comme l’écrit Élise Do Marcolino, « produits dérivés, entrées... les pandas du zoo de Beauval représentent des centaines de milliers d’euros par an » (Midi Libre, 2023).
Les naissances en captivité sont systématiquement présentées comme une façon de préserver l’espèce. « On 7 July, the Everland Zoo in Yongin, South Korea, celebrated the birth of twin giant panda cubs, a significant milestone for giant panda conservation [16] » (Le 7 juillet, le zoo Everland de Yongin, en Corée du Sud, a célébré la naissance de deux bébés pandas géants jumeaux, une étape importante pour la conservation de l’espèce).
De la même façon, la naissance d’un bébé panda en Indonésie (2025) est ainsi présentée : « il est le premier panda géant à naître dans le pays, l’Indonésie luttant aux côtés de la Chine pour préserver l’espèce » (Le Figaro, 2025). Le ministre des Forêts de la République d’Indonésie, Raja Juli Antoni, lors de sa visite au TSI Cisarua, dans le district de Bogor, en Java occidentale, mardi, déclare :
La présence de ce bébé panda n’était pas seulement une naissance animale, mais aussi la preuve tangible de la coopération diplomatique environnementale et de la collaboration scientifique internationale qui s’est établie de manière durable entre l’Indonésie et la République populaire de Chine. La naissance de ce bébé panda est le résultat d’une recherche transnationale sur la conservation menée dans le cadre d’un partenariat majeur entre l’Indonésie et la République populaire de Chine, et constitue une avancée importante dans la conservation des pandas géants en dehors de la Chine. »
— Antara Aceh, 2025.
Depuis 1996 et la tenue de l’Atelier sur le plan de gestion de la population captive de pandas géants, les spécialistes ont énoncé le but à long terme du maintien en captivité de pandas pour soutenir sur le long terme une population viable dans le milieu sauvage. Mais très peu de pandas nés en captivité ont été relâchés dans leur milieu naturel : « depuis 2003, douze pandas en captivité ont été relâchés dans la nature et dix ont survécu » (Sciences et Avenir, 2024). Si réintroduire des pandas est un objectif prioritaire de la Chine, le processus est long (acclimatation des animaux) et lent.
La conservation et la protection font aujourd’hui partie intégrante du discours des zoos, pierres angulaires d’un solide marketing, pour le panda comme pour d’autres espèces, à l’image de l’ours polaire, lui aussi symbole puissant de la protection de l’environnement (Gérardot, 2024). Pour Alexandra Morette, présidente de l’association Code Animal, la diplomatie du panda « transforme le panda en objet, en marchandise qu’on loue. Les zoos capitalisent sur son potentiel mignon pour booster des ventes », en montrant au public « ce qu’il veut voir ou croit vouloir voir » en perpétuant la demande de pandas en captivité (RFI, 2019). Ne vaudrait-il pas mieux privilégier la protection du panda dans son habitat naturel ? Or, malgré les efforts de reboisement « la zone naturelle du panda a tendance à se restreindre » (Cécile Callou, citée par RFI en 2019) : la moitié seulement est protégée. De plus, le changement climatique pourrait rapidement affecter la pousse des bambous, donc la survie du panda (Ma et al., 2024).
Le rôle des réseaux sociaux : post local, mise en scène mondiale
Les réseaux sociaux font partie intégrante de la mise en scène de la douceur du panda, en Chine et hors de Chine. Les pandas sont des stars des réseaux sociaux : chaque étape de leur vie y figure, postée par les zoos, mais aussi par les visiteureuses. Des photographies prises à l’échelle locale vont avoir une répercussion et une visibilité bien plus vaste, parfois jusqu’à l’échelle mondiale.
En 2015, le zoo de Beauval invite par exemple ses followers à jouer en postant leurs photos sur son compte Facebook avec des pandas « partout, vraiment partout » avec le hashtag #despandaspartout [17]. Même en peluche, le panda est beau et fait fondre le public, c’est une « invasion noire et blanche », une invasion du mignon qui participe à faire la promotion du zoo.
Mais les réseaux sociaux sont à double tranchant. Les pandas sont en effet considérés comme des trésors nationaux en Chine et toute image inquiétante peut avoir de graves répercussions. Ainsi, en 2023, le panda Le Le décède au zoo de Memphis. Des photographies de Ya Ya, la femelle, circulent ensuite, où on la voit affaiblie et amaigrie. Le scandale est immédiat en Chine, où les États-Unis sont accusés de maltraiter les animaux. Les autorités chinoises sont même accusées d’avoir voulu étouffer cette affaire (Che Men Tang, 2026). « Traiter ainsi nos trésors nationaux est une véritable provocation envers la Chine », écrit un internaute sur Weibo (cité par Le Monde, 2023), d’autres financent des publicités aux États-Unis clamant : « Yaya, nous attendons ton retour à la maison » (ibidem).
Même si la Chine a démenti les rumeurs de maltraitance et confirmé que Ya Ya allait bien, son retour a été accueilli avec un grand soulagement en Chine. « Le 27 avril, le sujet était en tête des plus suivis sur Weibo. Si cela ne s’était pas produit à un moment où Washington intensifie son endiguement et sa répression de la Chine, cette affaire n’aurait pas suscité un tel émoi », écrit un éditorialiste du Global Times (Le Monde, 2023). Cet épisode a clairement été monté en épingle dans un contexte de fortes tensions entre la Chine et les États-Unis.
Pour terminer sur l’échelle locale et sa portée mondiale, il faut dire quelques mots de la stratégie chinoise de communication autour du panda sur les réseaux sociaux. Les grands médias chinois mobilisent l’image du panda tout en médiatisant la politique étrangère chinoise, les initiatives géopolitiques et diplomatiques (Huang, 2023). L’image « adorable » de l’animal accompagne ainsi la Chine sur la scène internationale et ceci s’inscrit dans une stratégie de « renouvellement de la diplomatie publique chinoise par le numérique » depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012.
La généralisation des médias sociaux a dans le même temps permis au gouvernement d’utiliser les images de panda pour médiatiser sa politique étrangère, transmettre ses plaidoyers politiques et créer une image « adorable » et pacifique du pays. »
— Huang, 2023 et 2020.
L’analyse de 1 580 tweets de trois grands médias chinois montre que le panda est clairement mis à contribution pour « véhiculer une image populaire et positive du pays ». L’utilisation de l’aspect « mignon » du panda permet de créer de l’émotion, essentielle au passage du message voulu.
Épilogue
Bien des animaux tout aussi menacés que le panda (voire plus !) sont moins médiatiques et médiatisés. Le pangolin javanais et le pangolin des Philippines sont menacés d’extinction. Il ne reste dans le monde que 18 rhinocéros de Java, 100 léopards de l’Amour, quelques centaines de saolas, 116 kakapos ou encore 18 vaquitas, pour ne citer que quelques exemples d’espèces parmi les plus menacées du monde [18] (IFAW, 2024). Elles n’ont pas toutes le même « capital beauté » et le même « capital sympathie » que le panda, qui n’est décidément pas un animal comme un autre : il est beau, rare, menacé et il est devenu l’un des symboles de la protection de l’environnement, et ce dans le monde entier. C’est un animal iconique, comme l’ours polaire.
L’image de cet animal est mise en scène, à toutes les échelles, dans le cadre du soft power chinois. À l’échelle mondiale, la Chine décide qui aura le privilège de recevoir des pandas (pour environ un million d’euros par an). La localisation actuelle des pandas hors de Chine est révélatrice de la géographie mouvante des intérêts chinois, à l’échelle mondiale (avec le Qatar par exemple, pays pétrolier à être le premier du Moyen-Orient à recevoir des pandas, arrivés à l’occasion de la coupe du monde football) ou à l’échelle régionale avec la forte concentration de pandas autour du détroit de Malacca et plus globalement en Asie du Sud-Est.
Le retour des derniers pandas présents au Japon traduit le durcissement des relations entre les deux pays. Enfin, à l’échelle locale, celle des zoos, la mise en scène du panda se traduit par leur présentation dans des enclos soigneusement aménagés, la survalorisation des naissances et l’utilisation des réseaux sociaux. Même à cette échelle la présence de la Chine est omniprésente.
Plusieurs spécialistes estiment que la diplomatie du panda (Men Tang, 2026) semble aujourd’hui montrer ses limites, en particulier du fait des fortes tensions entre le Japon et la Chine. De nombreuses voix s’élèvent aussi en Chine pour que cette pratique cesse, pour mieux protéger le trésor national qu’est le panda. Cependant, en raison des sommes en jeu pour la Chine, mais aussi pour les zoos qui accueillent des pandas ; pour les relations diplomatiques de la Chine avec le reste du monde et pour satisfaire cette demande mondiale de pandas en captivité, il est fort probable que la diplomatie du panda perdure encore.
Bibliographie
- Farid Benhammou, Philippe Sierra, Maie Gérardot, Guillaume Marchand, Géographie des animaux. De la zoogéographie à la géopolitique, Paris, Armand Colin, 2024.
- Kathleen Carmel Buckingham, Jonathan Neil William David et Paul Jepson, « Environmental Reviews and Case Studies : Diplomats and Refugees : Panda Diplomacy, Soft “Cuddly” Power, and the New Trajectory in Panda Conservation », aussi accessible sur le site de Taylor & Francis, Environmental Practice, vol. 15, no 3, septembre 2013, p. 262–270.
- Arif Darmawan et Reza Desfarika Putri, « China’s Implementation of Panda Diplomacy in Indonesia : A Review of Constructivist Perspectives », Journal of International Studies on Energy Affairs, février 2020.
- Guillaume Giroir, « Les parcs nationaux en Chine : une approche géohistorique », Revue d’Études comparatives Est-Ouest, 2012, n°43.
- Zhao Alexandre Huang, Mylène Hardy et Rui Wang, « Conversations de pandas sur Twitter : un instrument « adorable » des médias chinois », Le Temps des médias, 2023.
- Zhao Alexandre Huang, Rui Wang, « ‘Panda Engagement’ in China’s Digital Public Diplomacy », Asian Journal of Communication, vol. 30, no 2, 2020.
- Alain Labat, « Malacca : un détroit cœur du nouveau monde », Revue Conflits, 19 janvier 2023.
- Emmanuel Lincot, « Singapour - Chine : une amitié sous influence », Chine.info.com, 21 février 2023.
- Emmanuel Lincot, « Chine – Malaisie : une relation stratégique », 15/10/2024.
- Q. Ma, H. Zhang, J. Liu, Y. Guo, K. Liu, « Habitat Suitability Analysis and Future Distribution Prediction of Giant Panda (Ailuropoda melanoleuca) in the Qinling Mountains, China », Diversity 2024, 16, 412.
- Che Men Tang, « La diplomatie du panda devient un handicap pour Pékin », Atlantico.com, 12 février 2026.
- Chee Meng Tan, « Panda diplomacy : what China’s decision to send bears to the US reveals about its economy », The Conversation, 1er mars 2024.
- Isabelle Saint-Mézard, Géopolitique de l’Indo-Pacifique, PAris, Presses universitaires de France, 2022.
Articles de presse par ordre d’apparition dans le texte
- « It’s Easy to Fall in Love With a Panda. But Do They Love Us Back ? », Jacob Brogan, Smithsonian Magazine, 10 février 2017.
- « Deux nouveaux pandas en France : d’où vient notre fascination pour ces animaux ? », Elisa Brinai, La Croix, 5 décembre 2025.
- « Qu’est-ce que la diplomatie du Panda mise en place par la Chine ? » Nathaly Baldo, Le Mag des animaux, Ouest France, 4 juin 2024.
- « Les deux derniers pandas hébergés en France partent en Chine : « c’est évidemment un pincement au cœur » », Perrine Roguet, France Info, 15 octobre 2026.
- « Des pandas dépensiers », Taiwan Info, 25 janvier 2010.
- « Xin Xin, le « panda oublié » du Mexique », Nina Strochlic, National Geografic, 23 mai 2024.
- « Les pandas au Japon : un boom rendu possible grâce à la Chine », Nippon.com, 23 janvier 2021.
- « La diplomatie du panda », Balises, Le magazine de la BPI, 20 septembre 2021.
- « Un « signal » politique : la Chine reprend ses pandas aux États-Unis et au Royaume-Uni », Tom Kerkour, BFM, 28 septembre 2023.
- « Tearful goodbyes as Japan returns pandas to China amid worsening ties », BBC, 26 janvier 2026.
- « L’Australie s’inquiète d’une mainmise de la Chine sur ses matières premières », Marie-Morgane Le Moël, Le Monde, 22 décembre 2009.
- « Chine : La diplomatie du panda, « c’est avant tout du business », Diane Regny, 20 minutes, 25 juillet 2023.
- « Six exploratrices qui ont tout quitté pour partir à l’aventure et ont changé le monde », Heather Brady, National Geografic, 4 novembre 2025.
- « Cérémonie d’adieu organisée pour An An et Ke Ke à Dujiangyan, dans le Sichuan », Orangenews.hk, 25 septembre 2024.
- « Deux pandas de Chine en Finlande pour fêter l’anniversaire de l’indépendance », Sciences et Avenir, 18 janvier 2018.
- « Les émouvants adieux du public à Huan Huan et Yuan Zi, les pandas emblématiques du zoo de Beauval », Eva Kling, France Bleu, 23 novembre 2025.
- « Cérémonie d’adieux pour les trois pandas nés en Belgique et en route vers la Chine », Lisa Beken, RTBF Infos, 10 décembre 2024.
- « Chine : le panda géant Bei Bei est de retour sur la terre de ses ancêtres », Géo, 22 novembre 2019.
- « Quand le panda s’invite dans la diplomatie et le commerce chinois », Adrien Toffolet, Radio France / France Inter, 24 juin 2017.
- « Pandas start their journey in Singapore », Edecio Martinez, 6 septembre 2012.
- « Des pandas arrivent en Malaisie avec un mois de retard à cause du vol MH370 », BFM, 21 mai 2014.
- « Crash du vol MH370 : un tribunal chinois ordonne à Malaysian Airlines à verser des dommages et intérêts », Euronews, 9 décembre 2025.
- « La diplomatie économique en Indonésie : s’appuyant sur la Chine, négociant avec Washington », Hema Nadarajah et Sasha Lee, Asia Pacific, 9 juillet 2025.
- « A pair of ‘treasure pandas’ from China arrive in Korea », Donga.com, 4 mars 2016.
- « Les pandas offerts par Pékin à Taïwan sont-ils communistes ? », Florence de Changy, Le Monde, 7 mai 2005.
- « Le plus vieux panda du Japon est décédé à Kobe », Nippon.com, 2 avril 2024
- « Deux pandas géants chinois offerts au Japon », Japon Infos, 21 février 2011.
- « Couac japonais dans la diplomatie du panda avec la Chine », Philippe Mesmer, Le Monde, 7 juillet 2012.
- « Drame national au Japon après la mort d’un bébé panda », François Bougon, Le Monde, 11 juillet 2012.
- « Pourquoi la tension est au plus haut entre la Chine et le Japon », Radio France, 19 novembre 2025.
- « Un rapatriement qui affole le Japon : s’adapter à une nouvelle ère de la « diplomatie du panda », Nippon.com, 16 septembre 2025.
- « Les pandas du zoo de Tokyo rentrent en Chine après les adieux de milliers d’admirateurs », Le Figaro, 27 janvier 2026.
- « Panda : les premières étapes de sa vie, de la gestation à l’autonomie », Anne-Sophie Tassart, Sciences et Avenir, 29 janvier 2018
- « China group given RM2.54mil gift for Liang Liang’s cub », Nurbaiti Hamdan, The Star Online, 21 septembre 2015.
- « Allemagne : Les deux bébés pandas nés au zoo de Berlin ont enfin été présentés au public, 20 minutes, 30 janvier 2020.
- « La saga de Beauval (1/5) : 2 millions de visiteurs en 2023, « ce n’était pas gagné » », Claire Neilz, La Nouvelle République, 25 décembre 2023.
- « Les pandas, machines à cash des zoos », Pierre Jaxel-Truer et Blandine Milcent, Le Monde, 18 juillet 2014 (modifié le 12 avril 2021)
- « Prêt, produits dérivés, entrées... les pandas du zoo de Beauval représentent des centaines de milliers d’euros par an », Élise Do Marcolino, Midi Libre, 11 avril 2023.
https://www.midilibre.fr/2023/04/11/pret-produits-derives-entrees-les-pandas-du-zoo-de-beauval-representent-des-centaines-de-milliers-deuros-par-an-11126566.php
- « Naissance exceptionnelle du premier bébé panda en Indonésie », Pierrick Levirois, 8 décembre 2025.
- « Indonesia toreh sejarah kelahiran panda raksasa di luar China », Antara Aceh, 6 janvier 2025.
- « Des pandas de l’étranger rentrent en Chine assurer la survie de l’espèce », Sciences et Avenir, 20 juin 2024.
- « La diplomatie du panda profite-t-elle vraiment à sa protection ? », Sophie Hanck, RFI, 28 juillet 2019.
- « Le sort du panda Yaya, symbole des relations tendues entre la Chine et les Etats-Unis », Simon Leplâtre, Le Monde, 28 avril 2023.