Guide pratique pour transformer la nature en garde-frontière

#frontières #migrations #Croatie #Balkans #Europe

13 octobre 2026

 

En Croatie, la nature elle-même est en train de devenir un « instrument de contrôle » de la frontière : forêts, rivières, montagnes et zones humides sont des obstacles qui ont toujours entravé la route des migrantes. Aujourd’hui ces éléments de la géographie naturelle sont pleinement intégrés aux dispositifs de surveillance, de contrôle et de refoulement : on défriche les forêts, on ouvre des routes, on installe des caméras et des drones, puis on repousse les personnes interceptées vers les rivières. La frontière n’est plus une ligne sur la carte : elle se déploie dans tout le paysage. À travers l’exemple croate, cette enquête montre comment des éléments naturels peuvent être transformés en auxiliaires du contrôle migratoire, jusqu’à rendre les accidents, les noyades et les morts presque invisibles...

par Lotte Debrauwer

Journaliste pour The European Correspondent (TEC)

 

Ce texte est la version française d’un article publié en septembre 2026
sous le titre « The how-to guide for turning nature into a border guard ».

 

Coordination éditoriale : Philippe Rekacewicz et Cristina Del Biaggio

 

Nature tueuse

 
Dans un parc verdoyant de Zagreb, j’ai rencontré la chercheuse Marijana Hameršak, l’une des contributrices de la base de données 4D, Deceased, disappeared, detained – documenting migrant trail in the Balkans, qui recense les décès survenus aux frontières le long de la « route des Balkans ». Selon un calcul du Border Violence Monitoring Network (BVMN), les noyades représentent au moins 48 % des décès recensés à la frontière entre la Bosnie et la Croatie depuis 2000. Alors que les noyades et l’hypothermie sont officiellement considérées comme des accidents, Marijana Hameršak conteste cette interprétation :

Il faudrait au contraire considérer la nature croate comme un paysage façonné pour exclure et tuer. »
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Illustration : Olga Alexandrova

On l’appelle The Game, « le jeu ». C’est le périlleux voyage qu’entreprennent les migrantes à travers les Balkans dans l’espoir d’atteindre l’Union européenne (UE). La frontière de 931 kilomètres entre la Bosnie-Herzégovine et la Croatie, État membre de l’UE, en est l’un des principaux points de passage.

« Cette frontière traverse des montagnes escarpées, de vastes rivières et des forêts denses », explique Tristan Solf, du Border Violence Monitoring Network (BVMN). Son relief accidenté rivalise avec celui de la forêt de Białowieża, à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, et celui des montagnes de Strandzha, entre la Bulgarie et la Turquie, deux régions connues pour leurs paysages denses et sauvages.

Dans le cadre du projet Infranature, Tristan Solf a étudié la manière dont les autorités croates utilisent la nature pour dissuader les migrantes. En présentant les forêts, les rivières et les montagnes comme la source du danger, il devient possible de détourner la responsabilité des morts et des disparitions des politiques de contrôle aux frontières :

“Externaliser” la frontière vers la nature ne fait que brouiller la responsabilité face aux dangers produits par l’UE », explique-t-il.

Regardons donc de plus près comment la nature peut être transformée en alliée des régimes frontaliers peu accueillants de l’Union européenne.

Étape 1 : Abattre les arbres et dégager les berges

En mai 2020, l’entreprise d’État croate de gestion des forêts abattait de vastes zones boisées sur le mont Plješivica entre la Croatie et la Bosnie-Herzégovine, officiellement pour « protéger et surveiller la frontière de l’État ». Autrement dit : pour mieux repérer les migrantes tentant de franchir la montagne.

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Mont Plješivica depuis Gola Plješivica
Photo : AndrejaT / wikimedia commons

Défricher les zones humides, comme les berges des rivières, permet de supprimer les cachettes naturelles où les migrantes peuvent se dissimuler avant ou après avoir traversé un cours d’eau. Entre 2016 et 2018, au moins 160 kilomètres de canaux de drainage et de rivières ont ainsi été dégagés dans la région de Vukovar-Srijem, 13 kilomètres de berges ont été défrichés le long des rivières Korana et Glina et d’autres cours d’eau.

Étape 2 — Construire de nouvelles routes

Une fois de vastes zones forestières défrichées, de nouvelles routes en gravier peuvent être construites. Si ces routes peuvent avoir des fonctions légitimes, comme permettre l’accès aux pompiers, elles peuvent également jouer un rôle crucial en facilitant les refoulements illégaux. En ouvrant des terrains autrefois difficiles, voire impossibles à franchir, elles permettent aux véhicules chargés du contrôle des frontières d’accéder rapidement aux zones reculées de la « frontière verte » de l’UE.

Le BVMN a indiqué que ses recherches avaient permis d’identifier environ 13 kilomètres de végétation défrichée et nivelée ou remblayée de gravier en 2018, mais le chiffre réel est probablement plus élevé.

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Garde-frontière naturel. La nature est utilisée comme alliée pour protéger les frontières extérieures de l’UE.
Carte : Laura Bejder Jensen

Étape 3 — Installer des outils de surveillance partout

Vient ensuite le moment de faire entrer en scène la technologie. Le financement de l’UE est essentiel à cette étape. Lorsque la Croatie a rejoint l’espace Schengen en 2023 et est devenue l’un des gardiens de la frontière extérieure de l’Union, celle-ci a ouvert les cordons de la bourse. Depuis 2021, un total de 389 millions d’euros a été alloué, par l’intermédiaire du Fonds pour la sécurité intérieure et de l’Instrument de soutien financier à la gestion des frontières et à la politique des visas, afin de renforcer la gestion et la sécurité des frontières croates.

Parmi les achats figurent des détecteurs de battements cardiaques, des caméras thermiques portatives, des caméras de vision nocturne, des caméras infrarouges, des systèmes fixes de vidéosurveillance (installés à des hauteurs pouvant atteindre 45 mètres), des radars, des projecteurs et des drones. De nouvelles tours de surveillance à longue portée ont été installées au pied du mont Plješivica au cours de l’année écoulée. Des arbres servent à dissimuler des caméras dans la forêt, tandis que des tours d’observation ont été conçues pour ressembler à des postes de chasse.

Tous ces dispositifs, combinés aux systèmes biométriques à grande échelle de l’UE, créent des « frontières technologiques » (techno-borders) placées sous haute surveillance aux confins de notre UE. Grâce aux fonds de préadhésion, l’UE a également investi dans des infrastructures frontalières similaires dans des États non membres tels que la Bosnie-Herzégovine, l’Albanie et la Serbie.

Silvia Marone, directrice de l’ONG humanitaire IPSIA, basée à Bihać, explique que la plupart des migrantes ignorent totalement l’existence de cette surveillance technologique intégrée au paysage.

Ils me racontent tous la même chose, explique Silvia Marone : « quelques instants après avoir franchi la frontière verte, les agents croates sont déjà là. Ils attendent simplement que les migrantes finissent prises dans la toile d’araignée technologique. »

Étape 4 — Utiliser les rivières comme lieux de refoulement

Lorsque les migrantes sont interceptées par la police, c’est souvent dans des zones reculées et boisées, où ils et elles peuvent être victimes d’intimidations et de violences physiques. Ils et elles sont ensuite généralement contraintes de monter dans une camionnette, conduites jusqu’au lit d’une rivière et forcées de traverser le cours d’eau pour retourner en Bosnie.

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La rivière Korana près de Slunj
Photo : Neoneo13 / wikimedia commons

Selon les organisations de terrain et les témoignages recueillis, les refoulements par les rivières sont une pratique systématique, depuis les rives de la Sava, au nord, et de l’Una occidentale, jusqu’à des rivières plus petites comme la Korana et la Glina. Sur l’Evros, entre la Turquie et la Grèce, des demandeurs et demandeuses d’asile tentant de traverser se sont retrouvées bloquées sur des îlots après avoir été refoulées par les autorités grecques.

Récemment, nous avons aidé un homme qui nous a raconté que la police croate l’avait poussé dans la rivière Korana », se souvient Asim Karabegović, de l’ONG SOS Balkan Route. « Il s’était blessé à la hanche et à l’aine en heurtant un rocher dans l’eau. Il ne savait même pas nager : il a simplement eu la chance de réussir à rester à flot. »

↬ Lotte Debrauwer.