Prologue
Le 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté, à l’initiative du Togo et du Groupe africain, une résolution intitulée Correct the Map : Rebalancing Global Cartographic Representation and Promoting Equitable Representation of the World’s Regions, Particularly Africa (Corriger la carte : rééquilibrer la représentation cartographique de la planète et promouvoir une représentation équitable des régions du monde, en particulier de l’Afrique) – par 164 voix contre une, et six abstentions. Les États membres sont invités à désormais privilégier, lorsque la comparaison des superficies est en jeu, des représentations cartographiques respectant davantage les proportions réelles des continents. La résolution mentionne notamment la projection Equal Earth, à la réponse à la campagne Correct the Map, lancée en avril 2025 par les ONG Africa No Filter et Speak Up Africa, défendait l’idée de « rendre à l’Afrique sa vraie taille ».
Le jour même, en France, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a annoncé que le Quai d’Orsay cesserait d’utiliser systématiquement la projection de Mercator.
À première vue, les termes de la controverse paraissent simples. Inventée au XVIe siècle, la projection de Mercator exagère considérablement les régions situées dans les hautes latitudes : le Groenland y apparaît presque aussi grand que l’Afrique qui est en réalité quatorze fois plus grande. Cette déformation, consécutive à un choix géométrique, a progressivement acquis une signification politique. Depuis les années 1970 notamment, la projection de Mercator est accusée de favoriser visuellement l’Europe et les pays du Nord et, plus largement, de perpétuer une représentation européocentrée et coloniale du monde. À l’inverse, les projections équivalentes, qui respectent les rapports de superficies, sont présentées comme des représentations plus « justes ».
Poser ainsi le problème risque d’entretenir un malentendu. Une projection cartographique n’est pas une reproduction plus ou moins fidèle d’un objet qui pourrait être simplement aplati : toute représentation plane du globe implique nécessairement des déformations. Préserver les superficies conduit à modifier les formes ou les angles, tandis que conserver localement les angles, comme le fait Mercator, entraîne au contraire une augmentation des superficies apparentes à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur. Il n’existe donc pas de planisphère qui restituerait simultanément toutes les propriétés du globe et pourrait, à ce titre, constituer la « vraie » carte du monde. Sans parler de l’orientation, du cadrage, du centrage, ou encore des noms portés sur la carte, dont l’actualité nous rappelle la teneur très politique.
Il faut dès lors déplacer la question. La projection mise au point par Gérard Mercator en 1569 n’avait certainement pas été conçue pour comparer la superficie de l’Afrique et celle du Groenland ; elle répondait au problème très particulier de la navigation à cap constant. Sa déformation des surfaces n’est pas une erreur accidentelle mais la contrepartie d’un choix géométrique. Pourtant, cette projection destinée à un usage précis a connu une fortune qui l’a largement dépassé. Elle est entrée dans les atlas et les représentations scolaires, contribuant à façonner un imaginaire cartographique familier et, sous une forme modifiée, est devenue avec le « Web Mercator » l’une des infrastructures fondamentales de la cartographie numérique contemporaine.
C’est cette histoire qu’il faut retracer pour comprendre les controverses actuelles. Elles ne portent pas seulement sur les propriétés mathématiques d’une projection. Elles interrogent la manière dont certaines représentations deviennent familières au point de paraître naturelles, les usages successifs qui leur donnent leur efficacité, mais aussi les significations politiques qui peuvent leur être attribuées. Il importe ainsi de distinguer la projection de Mercator de la carte réalisée par Mercator en 1569, les déformations propres à cette projection des choix de centrage et d’orientation, et les intentions du cartographe des effets que ses représentations ont pu produire ou se voir attribuer plusieurs siècles plus tard.
Une projection parmi d’autres
Une projection innovante, mais répondant
à un choix précis
Lorsque Gérard Mercator publie en 1569, à Duisbourg, sa grande carte du monde, l’Europe est engagée depuis plusieurs décennies dans une phase d’expansion outre-océan. Les expéditions maritimes portugaises et espagnoles ont considérablement élargi l’horizon européen et étendu les espaces parcourus. C’est le temps des « Grandes découvertes », pour reprendre le chrononyme [1] inventé au XIXe siècle. Les portulans, particulièrement efficaces pour la navigation en Méditerranée et le long des côtes, cèdent peu à peu la place à d’autres cartes.
Pour comprendre cette évolution, il est intéressant d’examiner les portulans du cartographe portugais Pedro Reinel, notamment celui de la côte occidentale de l’Afrique, daté de 1485, et celui de l’Atlantique, réalisé en 1504, ainsi que le planisphère que son fils Jorge Reinel dessina pour l’expédition de Magellan en 1519 sur lequel rayonne un réseau de droites à partir de plusieurs roses des vents. Ces lignes, qui servent à reporter les caps, sont héritées de la tradition des portulans médiévaux. À l’échelle régionale, notamment en Méditerranée, cette approximation reste suffisamment précise. À l’échelle du planisphère, en revanche, les erreurs deviennent importantes. De fait, ces cartes sont issues de la compilation d’observations, elles ne résultent pas d’une projection mathématique globale.
La systématisation de lignes directrices à l’espace du globe est un problème de trigonométrie. C’est celui des lignes de rhumb, dont le nom a été inventé par le mathématicien portugais Pedro Nunes en 1537, et qu’on a ensuite appelé loxodromies à la suite du flamand Simon Stevin (Stevin, 1605). Pour un navigateur gouvernant son navire à la boussole, cela correspond à une route suivie en conservant un même cap, en allant « tout droit » donc. Or, sur le globe, cette trajectoire se révèle être une courbe, une ligne « oblique » (loxós, en grec). De façon contre-intuitive, ce n’est pas la ligne la plus courte !
Dans son « Éloge des cartes de marine » (Tratado em defensão da carta de marear), Pedro Nunes pose en principe qu’une carte nautique doit représenter les parallèles et les méridiens comme des lignes droites. Cependant, il ne parvient pas à résoudre tous les problèmes que pose cette exigence si l’on veut en outre préserver les directions (Randles, 1997).
En 1569, avec sa carte intitulée Nova et aucta orbis terrae descriptio ad usum navigantium emendate accommodata, « Nouvelle description augmentée du globe terrestre, convenablement adaptée à l’usage des navigateurs », Mercator n’innove pas dans le principe mais il apporte une résolution de facto au problème. Alors que les méridiens convergent en réalité vers les pôles, ils sont représentés par des droites parallèles, provoquant un écartement est-ouest de plus en plus important à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur. Pour compenser cela, Mercator augmente également, selon la latitude, la distance entre les parallèles. L’agrandissement s’effectue ainsi dans les mêmes proportions dans toutes les directions et les angles sont localement conservés. C’est ce qui fait de la carte de Mercator une projection conforme. Si les contours sont de plus en plus agrandis en direction des hautes latitudes, localement, ils ne sont pas écrasés ou étirés dans une direction plutôt qu’une autre.
(Nouvelle description augmentée du globe terrestre, convenablement adaptée à l’usage des navigateurs).
La déformation des superficies n’est donc pas une maladresse que Mercator aurait pu facilement éviter, mais la contrepartie du choix qu’il effectue. Préserver les angles oblige, dans cette projection cylindrique, à augmenter fortement l’échelle à mesure que l’on se rapproche des pôles. Le Groenland apparaît ainsi démesurément grand par rapport aux régions tropicales, et les pôles eux-mêmes ne peuvent pas être représentés, puisque l’échelle tend vers l’infini. Mais comparer visuellement la superficie du Groenland à celle de l’Afrique n’est précisément pas le problème auquel la projection est alors destinée à répondre. Elle privilégie la direction et la navigation au détriment des superficies, et des distances, soit dit en passant.
Cependant, il faut se garder d’une histoire trop linéaire qui ferait de la carte de 1569 une invention immédiatement adoptée par tous. Mercator n’a pas laissé d’explication mathématique complète de la construction de sa projection ; celle-ci n’est explicitée et rendue plus aisément reproductible qu’à la fin du XVIe siècle, notamment par Edward Wright dans son Certaine Errors in Navigation de 1599 – raison pour laquelle on a pu parler parfois de « projection de Wright ».
Face à l’aporie [2] du planisphère, l’imaginaire foisonnant des cartographes
La projection proposée par Mercator en 1569 et formalisée par Wright en 1599 ne s’impose pas dans un paysage cartographique uniforme. Le XVIe siècle est au contraire une période d’expérimentation particulièrement intense. L’élargissement des horizons européens, la redécouverte de Ptolémée, les progrès de l’imprimerie et le développement des mathématiques appliquées à la géographie conduisent cartographes et cosmographes à multiplier les manières de représenter le globe. Le problème n’est pas seulement de localiser plus précisément les terres nouvellement connues, il faut aussi inventer des formes capables de faire tenir sur une feuille la totalité d’un monde dont les dimensions et la configuration se précisent rapidement.
Les solutions adoptées sont parfois très éloignées du rectangle aujourd’hui familier. Johannes Werner, cartographe à Nuremberg, formalise au début du XVIe siècle une projection pseudo-conique en forme de cœur – cordiforme -, qui avait déjà été imaginée par Johannes Stabius à Vienne en 1500. Plusieurs variantes rencontrent un réel succès. Le cartographe français Oronce Fine l’utilise pour son célèbre planisphère de 1531 ; Mercator lui-même réalise en 1538 une carte du monde en double cœur, plus de trente ans avant la projection qui portera son nom.
On pourrait citer également la projection équidistante azimutale, parfois dite « de Postel », d’après Guillaume Postel qui l’utilise pour sa mappemonde de 1578, reprise quatre siècles plus tard pour le drapeau de l’ONU (Capdepuy, 2011a) ; ou bien la double projection stéréographique de la mappemonde de Rumold Mercator – son fils –, parue en 1587.
Cette inventivité ne disparaît nullement avec la diffusion de la carte « de Mercator ». Les siècles suivants voient se multiplier les projections cylindriques, coniques, azimutales ou composites, chacune recherchant un compromis différent entre conservation des angles, des surfaces, des distances et des formes. La prolifération même de ces solutions tient à une contrainte fondamentale : aucune projection plane ne peut conserver simultanément toutes les propriétés géométriques du globe. Le choix d’une projection est donc toujours, au moins implicitement, le choix de ce que l’on accepte de déformer. La projection en étoile en est sans doute une des illustrations les plus évidentes. Inventée en 1865 par Gustav Jäger, développée en 1865 par August Petermann, qui explique alors qu’il y a vu « l’une des meilleures et des plus utiles pour les cartes du monde qui existent », cette projection est reprise en 1911 par l’Association of American Geographers qui en fait son logo (Capdepuy, 2013).
Association of American Geographers.
C’est à la même époque que Charles S. Peirce – plus connu comme philosophe que comme cartographe – décrit une autre projection, en quinconce, dans une annexe du rapport de l’agence états-unienne de géodésie pour l’année 1877. Il écrit simplement qu’« à des fins météorologiques, magnétologiques et autres, il est commode de disposer d’une projection de la sphère qui montre la liaison entre toutes les parties de la surface. » (Peirce, 1880) Il s’agit d’une projection conforme, comme celle de Mercator, qui privilégie les espaces terrestres et participe ainsi d’une vision statocentrée du monde.
in : Report of the Superintendent of the United States Coast Survey, 1880.
Au XXe siècle encore, la recherche de nouvelles représentations du monde reste très active. Certaines projections visent moins une propriété géométrique rigoureuse qu’un équilibre visuel adapté à un usage cartographique donné. C’est le cas de la projection mise au point par Jacques Bertin en 1953. Conçue pour les planisphères thématiques, elle cherche à limiter les déformations des masses continentales en les reportant davantage sur les espaces océaniques. Bertin parle ainsi d’une « compensation régionale ». Il ne s’agit plus de trouver une solution universelle, mais d’adapter volontairement la déformation à ce que la carte doit montrer. L’exemple est d’autant plus révélateur que la « projection Bertin 1953 » n’était originellement pas définie par une formule mathématique directement exploitable par ordinateur. Elle relevait largement d’une recherche graphique empirique et ce n’est qu’en 2017 qu’une formulation numérique approchée a été élaborée par Philippe Rivière pour permettre son utilisation dans les logiciels cartographiques contemporains (Rivière, 2017).
Une carte coloniale ?
La critique contemporaine de la projection de Mercator ne porte pas seulement sur ses déformations. Elle lui attribue souvent une signification historique et politique. L’historien allemand Arno Peters, qui présente à partir des années 1970 sa propre projection comme une alternative à Mercator, développe cette interprétation de manière particulièrement virulente. Dans l’avant-propos de son Peters Atlas of the World, publié en 1990, il inscrit l’histoire de la cartographie européenne dans celle de l’expansion coloniale :
Un an après la découverte de l’Amérique, le pape partagea le monde extra-européen entre les nations les plus puissantes de son continent. Cent ans plus tard, Mercator acheva son atlas. À cette époque, l’européanisation de la Terre était déjà bien avancée et son atlas constituait donc la première expression de la conception géographique du monde à l’ère du colonialisme.Depuis, des milliers d’atlas ont été publiés, différant à bien des égards de l’Atlas de Mercator, mais tous adhérant à sa vision européocentrée du monde. Tous représentent leur propre pays, leur propre continent, comme étant plus grands que les pays non européens, du fait de l’utilisation d’échelles différentes. »
— Peters, 1990.
Cet argumentaire a puissamment contribué à associer dans le débat public la projection de Mercator à l’expansion coloniale européenne et à l’européocentrisme. Cette association mérite pourtant d’être décomposée. Plusieurs choix distincts sont souvent confondus : la projection utilisée, le centrage du planisphère et les informations que le cartographe choisit d’y faire figurer.
Il faut d’abord dissocier la carte de Mercator de la projection de Mercator. Une projection ne détermine pas le méridien placé au centre de la feuille. La même projection peut être décalée vers l’est ou vers l’ouest, et ainsi être découpée selon des méridiens différents. On pourrait penser à la carte dessinée par Aaron Arrowsmith en 1790, (« A chart of the world upon Mercators projection shewing all the new discoveries to the present time ») ; ou bien à la spectaculaire carte des fonds océaniques réalisée en 1977 par Marie Tharp et Bruce C. Heezen (« World ocean floor »). Bien que très légèrement différentes l’une de l’autre, elles sont conçues selon la projection de Mercator, mais de manière à montrer la continuité des grands bassins océaniques. Leur cadrage est donc sans rapport avec une quelconque centralité européenne. De même, une carte peut être recentrée au sein d’une même famille de projection.
Le centrage relève en effet d’un autre choix. Les cartes du monde réalisées en Chine à partir de 1584 par le jésuite Matteo Ricci en donnent une illustration presque contemporaine de celle de Mercator. Pour s’adapter à leurs lecteurs chinois, Matteo Ricci en collaboration avec le cartographe chinois Zhizao Li et l’imprimeur Wentao Zhang déplacent le champ visuel vers l’Asie orientale et le Pacifique, rejetant l’Europe vers la marge occidentale. La version de 1602, la plus célèbre de celles qui ont été conservées, montre ainsi combien la position centrale ou périphérique d’un continent dépend moins d’une nécessité géométrique que du contexte dans lequel la carte est produite.
Inversement, alors que l’Atlas of Commercial Geography réalisé par John G. Bartholomew en 1889 utilise de façon privilégiée la projection de Mercator et la projection stéréographique de Gall, les cartes ne sont pas centrées sur le Royaume-Uni, alors à l’apogée de sa puissance impériale, mais sur le 40e ou le 50e méridien ouest (Foliard, 2016). Comme pour les cartes précédemment citées, l’important est de pouvoir montrer les différents espaces océaniques dans leur totalité, car ce sont bien eux qui permettent la mise en relation des différentes parties du globe, et de l’empire.
Reste la question la plus importante : l’agrandissement des hautes latitudes propre à la projection de Mercator peut-il être interprété comme une volonté de donner davantage d’importance à l’Europe ? Rien dans la construction de la projection par Mercator ne permet de l’établir. La déformation obéit à une règle géométrique indépendante des frontières et des continents : l’échelle augmente avec la latitude, dans l’hémisphère Nord comme dans l’hémisphère Sud. L’Europe est donc agrandie, mais elle l’est pour la même raison que le Groenland, le Canada ou la Sibérie. Inversement, l’Afrique intertropicale est relativement réduite comme le sont l’Amérique du Sud, l’Inde ou l’Asie du Sud-Est. Le terme de « mensonge » parfoit employé non seulement jette un discrédit sur cette projection, mais lui adjoint en plus une intentionalité non attestée.
Si le choix de la projection de Mercator a pu paraître pertinent au XIXe siècle dans un contexte impérial, ce n’est pas par rapport à l’Afrique mais davantage au Canada, qui apparaît comme une grosse tache rouge sur les cartes britanniques de la fin du siècle ; et encore, faut-il préciser que cela ne correspond qu’à une certaine vision de l’Empire, contestée y compris au Royaume-Uni (Avila, 2011). Ainsi peut-on le lire dans un ouvrage de 1910 sur l’enseignement de la géographie à l’école élémentaire, où quelques paragraphes sont consacrés au « Danger de l’utilisation de Mercator dans les écoles » :
Utilisée à d’autres fins que l’orientation, la carte de Mercator est une distorsion grossière ; les enfants ne pensent pas à l’orientation, mais à la taille et à la forme. Les régions polaires sont tellement exagérées que le Groenland paraît aussi grand que l’Amérique du Sud, alors que cette dernière est douze fois plus vaste. Cinq minutes d’utilisation d’une carte de Mercator suffisent à induire en erreur une classe, et des semaines d’enseignement ne suffisent pas à corriger les idées fausses. Cet avertissement est d’autant plus nécessaire que l’on constate qu’une société se voulant très patriotique, The Empire League (la Ligue de l’Empire), diffuse des cartes qui laissent croire que les trois quarts de l’Empire britannique se situent au milieu des glaces et des neiges, et que l’Inde n’est pas plus grande que l’île arctique de Baffin. »
— Archer et al., 1910, pp. 107-108.
C’est bien parce qu’« il est évident qu’une telle carte donne une idée très erronée des proportions de nos colonies et dépendances, et présente de nombreux inconvénients à des fins pédagogiques », qu’en 1903, Stephen Smith, dans The Geographical Teacher, propose « une nouvelle carte de l’Empire britannique » (Smith, 1903), qui se présente comme une carte composite et finalement fragmentaire du monde. Si le résultat peut être jugé a posteriori maladroit, il n’en demeure pas moins la trace que la projection de Mercator ne peut pas être considérée comme une « projection coloniale » dont la déformation des surfaces aurait inscrit intentionnellement une hiérarchie des continents. Pour le dire simplement, dans une logique coloniale où on aurait eu intérêt à privilégier la tailel de l’empire, il aurait mieux vallu pour les gouvernements français et britannique choisir une autre projection.
En revanche, il reste légitime de s’interroger sur les usages de cette projection dans des sociétés européennes impériales, sur la manière dont ses déformations ont été interprétées et contestées, et sur son présence durable, et peut-être anachronique, au cours du XXe siècle.
Une certaine standardisation des représentations
Les cartes à l’école (en France), entre repères
et esprit critique
La standardisation des représentations du monde ne signifie pas l’adoption d’une projection unique. L’école française en offre un bon exemple. À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, la carte devient un instrument essentiel de l’apprentissage géographique, sans pour autant réduire la représentation du globe à un seul modèle. Marie-Claire Robic a pu parler à ce propos d’un véritable « tournant cartographique » de la géographie scolaire entre les années 1860 et 1890 (Robic, 2018).
Ferdinand Buisson l’affirme avec conviction dans son Rapport sur l’instruction primaire à l’Exposition universelle de Vienne de 1873 : la carte murale est « l’appareil géographique le plus essentiel pour l’école primaire [3] », et tous les autres moyens – atlas, livres, cartes d’exercice – doivent s’y rapporter « sans dépayser l’enfant [4] ».
Dans cette perspective, la question des projections est cruciale, comme l’atteste l’article « Cartographie » rédigé par Franz Schrader dans le Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire dirigé par Ferdinand Buisson. Sa première édition, publiée en livraisons entre 1878 et 1887, accorde une place remarquable à la question des projections. Cette importance correspond à une conception pédagogique nouvelle : plutôt que de faire mémoriser des listes de noms, il faut apprendre à l’enfant à voir et à construire l’espace par la carte.
Or cette centralité nouvelle de la carte ne signifie pas qu’une projection unique s’impose sans discussion. Dans le livre du maître de l’Atlas-scolaire, publié en 1883, Émile Levasseur explique très précisément comment enseigner à l’aide des cartes. Le paragraphe sur la carte de Mercator mérite d’être relu attentivement car il est on ne peut plus explicite sur les limites de cette projection et sur ses avantages.
La carte muette de la Terre est dressée sur la projection de Mercator : c’est une des projections les plus usitées pour représenter la Terre sur une carte, c’est-à-dire sur une surface plane. On l’emploie toujours pour les cartes marines. Elle a l’avantage de présenter l’image de la Terre sans la couper en deux comme les projections par hémisphères, et de présenter tous les lieux dans leur véritable rapport d’orientation, parce que les degrés de longitude et les degrés de latitude y sont figurés par les lignes droites, se coupant à angle droit : ainsi tous les lieux situés sous un même méridien sont bien, comme sur le globe, placés directement les uns au-dessus des autres sur la même ligne. Mais il n’est pas de système de représentation d’une sphère sur un plan qui n’ait des inconvénients. Celui de la projection de Mercator est de grossir considérablement les régions voisines des pôles par rapport aux régions voisines de l’équateur ; c’est ainsi que le Groenland paraît presque aussi grand que l’Afrique, quoiqu’en réalité il soit quatorze fois plus petit. »
— Émile Levasseur, Atlas-scolaire, 1883, p. 7.
Pour le dire autrement, l’intérêt qu’il y voit n’est pas son caractère conforme ou sa logique loxodromique, dont les élèves n’ont pas franchement usage, mais dans son homologie avec l’expérience courante. Il y a dans la projection de Mercator – comme dans toute projection cylindrique au demeurant – une dimension d’ordre phénoménologique. On y retrouve, à l’échelle du monde, l’expérience quotidienne de l’intersection perpendiculaire des axes d’orientation.
L’important, comme il le rappelle, est d’ailleurs d’utiliser d’autres cartes, comme la double projection stéréographique.
Le maître ne doit entrer dans aucune de ces explications avec des commençants. Il se contentera de dire qu’aucune projection de la sphère n’est parfaite ; que, sur un planisphère dressé dans le système de Mercator, il ne faut jamais oublier que les régions polaires sont relativement trop grandes ; que d’ailleurs les élèves peuvent corriger cette impression en regardant les deux hémisphères de l’Atlas-scolaire qui ont un inconvénient d’un autre genre, celui de présenter disposés en demi cercle, à la circonférence de chaque hémisphère, des lieux qui sont en ligne droite les uns à la suite des autres en allant du sud au nord. »
— Émile Levasseur, Atlas-scolaire, 1883, p. 7.
Les ouvrages destinés aux élèves explicitent également le problème posé par le passage du globe au plan. Dans Le deuxième livre de géographie d’Émile Levasseur et Gustave Niox, destiné au cours moyen, une section entière est intitulée « Cartes et projections ». Elle commence par rappeler que, la Terre étant sphérique, il est impossible d’en représenter exactement les mers et les continents sur une surface plane. Les auteurs opposent ensuite la mappemonde au planisphère :
On peut, par exemple, représenter le globe terrestre tel, à peu près, que l’image en est projetée sur une glace. On dessine alors séparément les deux moitiés de la sphère et l’on a une mappemonde, c’est-à-dire une carte du monde, en deux hémisphères.
L’inconvénient de ce procédé est de ne pas montrer clairement les relations qui existent entre les deux hémisphères, par exemple entre l’Europe et l’Amérique du nord ; les parties voisines des centres sont en proportions exactes ; celles qui sont voisines de la circonférence sont diminuées […] On peut aussi supposer que l’on remplace la surface de la sphère par la surface d’un cylindre qui l’envelopperait, comme, par exemple, on pourrait envelopper une boule dans une feuille de papier de même largeur ; on projette sur cette feuille enveloppante les formes des mers et des continents et, en la développant, on obtient une carte plane de la sphère, ou Planisphère. L’inconvénient de ce procédé est de donner une représentation inexacte des régions polaires, qui sont relativement très agrandies [5]. »
Autrement dit, à la fin du XIXᵉ siècle déjà, la déformation du planisphère peut faire partie des notions enseignées à l’école primaire.
Les grands atlas de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle confirment cette diversité. L’Atlas de géographie moderne, publié en 1889 sous la direction de Franz Schrader, s’ouvre par une présentation succincte mais assez exhaustive des différentes projections. Sur les deux doubles-pages consacrées au monde, un planisphère physique et un planisphère politique, trois cartes sont à chaque fois juxtaposées, selon une projection Mercator, une projection azimutale équidistante en deux hémisphères, et une projection azimutale équidistante modifiée inventée par David A. Aïtoff, sous la forme d’une ellipse. Les auteurs assument pleinement qu’il n’y a pas une bonne manière de représenter le monde.
L’Atlas général de Paul Vidal de la Blache, publié à partir des années 1890, juxtapose cartes principales, cartons, coupes, graphiques et petits planisphères, en faisant varier les échelles et les espaces de référence selon les phénomènes représentés. Cette organisation, destinée à donner une « vue raisonnée » des territoires, devient elle-même un modèle de présentation cartographique. Quelques années plus tard, l’Atlas classique de géographie ancienne et moderne de Franz Schrader et Louis Gallouédec, explicitement conçu conformément aux programmes de l’enseignement secondaire, rassemble dans son édition de 1907 plus de trois cents cartes et cartons ; les éditions suivantes restent étroitement liées aux programmes officiels. L’école ne normalise donc pas tant une projection unique qu’un ensemble de pratiques : regarder le monde depuis une carte, passer d’une échelle à une autre, retrouver les mêmes contours, les mêmes repères et les mêmes découpages dans l’atlas, sur la carte murale et dans les exercices réalisés par l’élève.
L’évolution des programmes scolaires montre cependant que cette naturalisation de la carte est elle-même devenue un objet d’enseignement. Le programme de terminale mis en place au début des années 2010 comportait une question introductive intitulée « Des cartes pour comprendre le monde », explicitement conçue comme « une réflexion critique sur les modes de représentations cartographiques ». Les ressources pédagogiques officielles des cycles 3 et 4 recommandent de confronter des cartes utilisant « différents modes de projection », mais aussi des planisphères centrés sur l’Atlantique, sur le pôle Sud ou sur d’autres régions du monde, afin de montrer aux élèves que l’espace mondial peut être représenté de manières différentes.
Le nouveau programme du cycle 2, publié en mai 2026 et entrant en application au CP à la rentrée 2026, va plus en amont encore. Sous l’intitulé « Des représentations du monde [6] », il demande aux élèves de « comprendre comment et pourquoi passer du globe au planisphère [7] », en faisant notamment manipuler les deux objets pour comprendre la continuité des océans et la disposition des continents. Plus d’un siècle après Ferdinand Buisson et Émile Levasseur, le problème fondamental reste ainsi présent dans l’enseignement scolaire : apprendre la carte suppose aussi, au moins idéalement, d’apprendre qu’elle n’est pas le monde.
Administrations, organisations internationales, éditeurs et médias
À côté de l’école, d’autres grands producteurs d’images cartographiques contribuent à stabiliser les représentations du monde. Administrations, organisations internationales, éditeurs et médias produisent ou diffusent quotidiennement des cartes destinées à des publics très larges. Là encore, la standardisation ne se traduit pourtant pas par l’adoption générale d’une projection unique. Elle procède plutôt de la répétition de conventions graphiques, de choix techniques qui finissent par devenir familiers et sans doute éalement d’un manque de réflexivité cartographique.
De ce point de vue, la déclaration du ministre des Affaires étrangères français le 4 septembre 2026 peut laisser perplexe. Il n’a jamais existé en France une projection officielle inscrite dans une loi, un décret, ou même dans une carte de référence. Un travail de recherche de fond serait nécessaire pour constituer un corpus représentatif à partir des cartes produites par l’administration centrale et on s’en tiendra ici à un constat assez général. Si la projection de Mercator est utilisée, cela ne répond pas à une intention particulière. Ceci renvoie à un problème de fond dans la campagne Correct the Map : en ciblant une projection particulière, elle est beaucoup plus floue sur le qui. Dans l’exemple ci-joint, extrait du Rapport sur les enjeux et perspectives de la politique spatiale européenne, remis en 2012, on trouve une carte qui est assez représentative, probablement, de la manière dont la cartographie est traitée : pas de cartographe, pas de projection indiquée. En l’occurrence, il semble qu’il s’agisse d’une projection de Miller, c’est-à-dire une projection de Mercator modifiée par Osborn M. Miller en 1942 pour atténuer l’étirement des hautes latitudes. Elle n’a pas été conçue pour être plus « juste », mais pour éviter une « exagération ».
Inversement, dans un rapport déposé en 2023 sur La stragégie française pour l’Indopacifique, on peut trouver une réflexion critique sur les représentations cartographiques, justifiée par le sujet traité.
Les cartes illustrant les problématiques de l’Indopacifique sont différentes de la projection Mercator1 habituellement utilisée, plaçant l’Europe quasiment au centre d’une projection cartographique de la Terre, dite “cylindrique”. Cette projection répondait aux demandes précises des navigateurs qui voulaient définir leur cap de navigation : elle conserve les angles mais fausse les aires et les distances. Elle s’est imposée malgré ses distorsions tant elle correspondait à la vision euro-centrée du monde prévalant alors [8]. »
Les auteurs du rapport mettent ainsi en avant une autre projection, celle inventée par l’architecte japonais Hajime Narukawa en 1999, et connue sous le nom de projection Authagaph. Elle est composée de 96 triangles, et respectent à peu près les surfaces et les formes. La légende introduit la même idée que la campagne Correct the map : il faudrait « corriger » la projection de Mercator, comme si cette dernière était fausse.
Pour l’Organisation des Nations unies, la situation est un peu différente. On pourrait rappeler que son emblème, adopté après la Seconde Guerre mondiale, représente le monde dans une projection azimutale équidistante centrée sur le pôle Nord. Ce choix produit une image très différente du planisphère rectangulaire familier : aucun État n’occupe ostensiblement le centre d’une représentation organisée autour de l’axe polaire, tandis que les branches d’olivier enserrent l’ensemble du globe. Mais cette projection symbolique n’est pas devenue pour autant la projection officielle des cartes produites par l’Organisation. Quant au service géospatial de l’ONU, il précise au contraire que le Secrétariat ne prescrit aucune projection unique. En parcourant les archives [9], on trouvera, entre autres, de nombreuses cartes conçues dans les années 1960-1970 selon la projection équivalente interrompue de Goode.
Les grands producteurs de cartographie destinée au public ont eux aussi fait évoluer leurs choix. Or les atlas Bordas ou Nathan éditées depuis les années 1980 montrent que la projection de Mercator n’est jamais employée pour les planisphères, car elle a « l’inconvénient majeur […] de dilater les pays situés en hautes latitudes » (Bordas, éd. 1988). Dans l’atlas publié chez Bordas, qui est liée à un éditeur autrichien, le choix a porté sur une projection de Hölzel, qui date de 1951 et qui est une déclinaison de la project Eckert V : elle n’est ni conforme ni équivalente, mais équidistante. Dans l’atlas publié chez Nathan, les planisphères sont construits selon une des projections proposées par Oswald Winkel en 1921.
Le cas de National Geographic est un autre exemple révélateur. La revue et la société cartographique américaine adoptent en 1922 la projection de Van der Grinten pour leurs planisphères généraux. Elles la remplacent en 1988 par la projection de Robinson, puis celle-ci par la Winkel-Tripel en 1995. Ces changements ne correspondent pas à la découverte successive de projections qui seraient objectivement « plus justes ». Ils expriment plutôt une évolution des critères retenus pour une carte destinée à donner au grand public une vue d’ensemble du monde : limitation des déformations les plus visibles, équilibre des masses continentales et lisibilité générale. Le nom même de la projection de Winkel-Tripel (triple en allemand) est le reflet de ces compromis entre surface, direction et distance.
L’exemple invite à rester prudent lorsqu’on évoque « les médias » comme un ensemble homogène. Faute d’un corpus systématique de cartes de presse, il serait difficile d’affirmer qu’une projection particulière y aurait dominé uniformément. Les cartes publiées dans un quotidien, un magazine ou un journal télévisé sont d’ailleurs le plus souvent des cartes régionales, nationales ou thématiques, pour lesquelles la question d’un planisphère ne se pose pas nécessairement. Lorsque le monde entier doit être représenté, cependant, les contraintes éditoriales – format rectangulaire de la page ou de l’écran, lisibilité immédiate, réutilisation de fonds cartographiques – tendent à favoriser un répertoire limité de représentations déjà familières. Mais si on s’en tient à la presse française, Le Monde diplomatique, Courrier international, Le Monde, en particulier, mais pas seulement, ont œuvré depuis une vingtaine d’années, voire plus, au renouvellement de la cartographie, que ce soit dans leurs pages ou bien dans la publication d’atlas.
Le triomphe du Web Mercator
L’essor de la cartographie numérique interactive, au tournant du XXIe siècle, modifie profondément les conditions dans lesquelles une projection cartographique est choisie. Une carte affichée dans un atlas ou imprimée dans un journal est conçue pour une échelle et une emprise déterminées. Une application comme Google Maps ou OpenStreetMap doit au contraire permettre de passer en quelques secondes du monde entier à une rue, de déplacer continuellement la carte et d’afficher à la demande une quantité considérable de données.
C’est dans ce contexte qu’une variante de la projection de Mercator s’est imposée comme standard de fait : le Web Mercator (code EPSG:3857). Il ne s’agit pas exactement de la projection employée par Mercator en 1569, ni même de la Mercator ellipsoïdale utilisée par la cartographie moderne. Le Web Mercator applique les formules d’une Mercator sphérique à des coordonnées géographiques généralement exprimées dans le référentiel WGS84. L’EPSG – European Petroleum Survey Group – le qualifie pour cette raison de « Pseudo-Mercator » et précise que son usage est celui de la « cartographie et visualisation Web ». La bibliothèque de projections PROJ souligne de même qu’il n’est pas strictement conforme lorsqu’on le rapporte à l’ellipsoïde terrestre. Si la différence importe pour les calculs géodésiques précis, elle est beaucoup moins déterminante pour l’affichage d’une carte à l’écran et un usage banal.
Pourquoi conserver précisément une variante de Mercator ? Certaines de ses propriétés héritées de la projection du XVIe siècle sont particulièrement commodes pour une carte destinée à la navigation visuelle. Dans son orientation habituelle, les méridiens restent des droites verticales parallèles et les parallèles des droites horizontales : le nord correspond ainsi constamment au haut de la carte tant que l’utilisateur ne la fait pas pivoter. On retrouve ainsi cette homologie entre l’expérience quotidienne et la carte. La Mercator sphérique conserve en outre les angles et évite les déformations anisotropes des formes locales. À l’échelle d’une ville ou d’un quartier, les rues, les bâtiments ou les intersections conservent donc une géométrie visuellement familière. La formidable dilatation des hautes latitudes, très problématique lorsque le monde entier est affiché, devient beaucoup moins perceptible lorsque l’utilisateur zoome sur un espace restreint. Pour le dire autrement, la projection de Mercator participe de l’illusion d’un monde plan et orthogonal où tout est construit à l’équerre et au fil à plomb, au niveau et à la boussole.
Mais son principal avantage est sans doute aussi informatique. Une carte interactive ne peut charger à chaque déplacement une image unique couvrant la planète à très haute résolution. Elle est donc découpée en petites images carrées, les « tuiles », qui ne sont téléchargées que lorsque l’utilisateur en a besoin. Dans le système de Google Maps, le niveau de zoom initial correspond à une seule tuile carrée ; au niveau suivant, la carte est divisée en 2×2 tuiles, puis en 4×4, 8×8, et ainsi de suite.
Le principe consistant à fragmenter une représentation trop vaste pour être manipulée d’un seul tenant est bien antérieur au numérique. Les atlas ont depuis longtemps résolu la difficulté de faire tenir le monde sur une surface lisible en le fragmentant en cartes régionales. La Géographie de Ptolémée prévoit ainsi vingt-six cartes régionales. Plus systématiquement encore, al-Idrīsī divise au XIIe siècle le monde connu en sept climats eux-mêmes partagés en dix sections, soit soixante-dix cartes qui peuvent être assemblées en un planisphère rectangulaire. La grande mappemonde de Mercator de 1569 elle-même est imprimée sur dix-huit feuilles destinées à être assemblées, d’où l’expression de « carte composite » employée pour la présenter.
De fait, la projection de Mercator se prête particulièrement bien à cette organisation. Le Web Mercator transpose en quelque sorte cette ancienne logique de découpage dans l’univers informatique, la différence décisive tenant à l’emboîtement des grilles selon les niveaux de zoom. Cependant, on ne peut pas visualiser la totalité de l’espace globale, car si la projection possède une largeur finie d’ouest en est, sa hauteur devient théoriquement infinie à l’approche des pôles. Les systèmes de cartographie Web la coupent donc à environ 85,051° de latitude nord et sud. Vous n’atteindrez jamais les pôles sur Google Maps !
Cette limite n’est pas arbitraire. Elle permet d’obtenir dans le plan projeté un monde exactement carré. Google indique explicitement que ce choix simplifie la logique de sélection des tuiles. L’Open Geospatial Consortium (OGC) formalise aujourd’hui ce système sous le nom de WebMercatorQuad : au niveau 0, le monde tient dans une tuile, au niveau 1 dans quatre, au niveau 2 dans seize, etc.
D’autres solutions auraient pourtant été possibles. Une projection cylindrique équidistante, ou Plate Carrée, aurait-elle aussi fourni un rectangle facile à découper en tuiles et aurait même permis une conversion extrêmement simple entre latitude, longitude et coordonnées de l’image. Mais elle ne conserve pas les angles : aux hautes latitudes, les formes sont de plus en plus étirées d’est en ouest. Pour une carte dont l’un des usages principaux consiste précisément à zoomer jusqu’au réseau des rues, Mercator offre donc un compromis particulièrement avantageux entre simplicité du système global et qualité de l’affichage local.
À ces avantages initiaux s’ajoute ensuite un puissant effet de standardisation. Google Maps, Bing Maps, OpenStreetMap et de nombreux logiciels et fournisseurs de données ont adopté le même système. L’OGC décrit WebMercatorQuad comme le système de matrices de tuiles « le plus utilisé [10] » dans la cartographie grand public ; son nom normalisé conserve d’ailleurs la mention révélatrice Google Maps Compatible for the World.
Le triomphe du Web Mercator ne signifie donc pas que les ingénieurs du numérique auraient jugé Mercator supérieure à toutes les autres projections pour représenter le monde. Il résulte plutôt de la rencontre entre certaines propriétés de la projection – grille rectangulaire, comportement local proche d’une projection conforme, orientation simple – et les contraintes particulières de la cartographie interactive – tuilage carré, niveaux de zoom, rapidité d’affichage et interopérabilité. Une projection devenue contestable comme planisphère du monde s’est révélée remarquablement efficace comme support technique d’une carte sur laquelle on navigue.
Cette distinction est d’autant plus importante que les progrès récents des moteurs cartographiques permettent désormais de dissocier les deux fonctions. Mapbox propose par exemple plusieurs projections pour les faibles niveaux de zoom – Equal Earth, Natural Earth, Winkel Tripel ou projections coniques [11] – qui se transforment progressivement en Web Mercator lorsque l’utilisateur se rapproche du sol. Le site présente explicitement ce fonctionnement comme une manière de diminuer les déformations à petite échelle tout en retrouvant Web Mercator aux forts niveaux de zoom. La permanence technique de la projection de Mercator n’impose donc plus nécessairement de présenter le monde entier selon Mercator.
La multiplication des critiques
La cartographie globale
On n’a pas attendu le XXIe siècle pour remettre en cause la projection de Mercator comme représentation générale du monde. Un tournant important se dessine au début des années 1940. La Seconde Guerre mondiale n’est alors plus seulement pensée comme une guerre « mondiale », au sens d’un conflit touchant plusieurs continents ; aux États-Unis notamment, elle est qualifiée de « global war ».
L’engagement états-unien simultané dans l’Atlantique et dans le Pacifique impose de penser les différents théâtres d’opérations comme les parties d’un même espace stratégique. La guerre contribue ainsi à faire émerger un nouveau regard sur le globe (Capdepuy, 2015). Le monde doit désormais pouvoir être appréhendé dans sa totalité et dans les relations qui unissent ses différentes parties. C’est ce « tournant global » que résumait en 1942 le titre d’un article de Life : « Global War Teaches Global Cartography » (La guerre globale enseigne la cartographie globale).
(La guerre globale enseigne la cartographie globale).
Cette prise de conscience n’est pas le simple fait de la guerre, mais résulte plus profondément du développement de l’aviation. Pour la navigation maritime à voile, la propriété essentielle de la projection de Mercator était de transformer les loxodromies, routes à cap constant, en lignes droites. Mais les distances stratégiques de l’âge aérien se pensent davantage selon les orthodromies, les plus courts chemins à la surface du globe. Or celles-ci apparaissent généralement courbes sur un planisphère de Mercator et peuvent rendre très contre-intuitives les proximités réelles. Vue depuis un planisphère classique centré sur l’Atlantique, la Russie paraît très éloignée de l’Amérique du Nord ; regardées depuis le pôle, elles apparaissent au contraire voisines. Le Groenland y a trouvé une importance stratégique nouvelle… L’aviation ne crée donc pas seulement de nouvelles routes, elle contribue à rendre obsolètes certaines habitudes de représentation.
C’est ce que montrent avec une efficacité particulière les cartes réalisées par Richard Edes Harrison pour le magazine Fortune. Dans The World Divided, publié en août 1941, puis surtout dans One World, One War, supplément de mars 1942, Harrison abandonne le planisphère rectangulaire au profit d’une projection azimutale centrée sur le pôle Nord. One World, One War se présente explicitement comme une carte des enjeux stratégiques de la « première guerre globale » ; la projection permet de montrer dans un même espace les fronts européen et asiatique, les grandes routes d’approvisionnement et leurs distances.
L’article publié par Life le 3 août 1942 explicite cette rupture. La guerre oblige à prendre enfin au sérieux une vérité connue depuis longtemps mais que le planisphère permettait d’oublier : la Terre est ronde. Le magazine affirme ainsi que « the round world is the prize of global war » (le monde rond est le prix de la guerre globale). Il ne s’agit pas seulement d’une remarque pédagogique. Une représentation plane organisée autour des continents et des océans familiers ne permet plus de saisir immédiatement les distances, les routes aériennes et les possibilités d’attaque d’une guerre dont le champ est désormais le globe lui-même : « Mercator’s projection cannot tell this story » (La projection de Mercator ne peut pas raconter cette histoire).
Le phénomène dépasse largement Harrison. En 1942, Gerald A. Eddy dépose le brevet de son Fold-O-Globe, globe pliable destiné à permettre au public de saisir les relations entre les différentes parties du monde (Capdepuy, 2011b).
La même année, de grands globes sont réalisés pour Franklin D. Roosevelt et Winston Churchill afin qu’ils puissent suivre les opérations militaires à l’échelle planétaire. Dans les années qui suivent se multiplient aux États-Unis les ouvrages dont les titres associent explicitement aviation et nouvelle géographie du globe : Our Global World, Atlas of Global Geography ou Our Air-Age World. La « cartographie globale » ne désigne donc pas une nouvelle projection particulière, mais une recherche foisonnante de représentations capables de rendre intelligible cette nouvelle expérience de la mondialité.
La carte Dymaxion de Richard Buckminster Fuller, publiée elle aussi par Life en 1943, constitue une autre expression spectaculaire de cette recherche. La surface terrestre y est répartie sur les faces d’un polyèdre que le lecteur peut découper, plier puis déployer de plusieurs façons. Il n’existe plus nécessairement de haut et de bas ni de centre unique : la disposition peut être modifiée selon les relations que l’on souhaite faire apparaître. La première version publiée en 1943 témoigne ainsi d’une volonté de libérer la représentation du monde du cadre rectangulaire traditionnel et d’en faire ressortir les continuités à l’échelle planétaire.
La critique adressée alors à Mercator doit toutefois être distinguée de celles qui se développeront ultérieurement. Ce n’est pas principalement la déformation des superficies qui est en cause, et encore moins la place respective accordée symboliquement à l’Europe et aux continents colonisés. Mercator est contestée parce qu’une projection particulièrement adaptée à la navigation maritime ne permet pas de visualiser convenablement les distances et les relations d’un monde transformé par l’aviation. Ce qui était une qualité pour le marin devient une limite pour le stratège ou l’aviateur.
Les années 1940 constituent ainsi un moment important dans l’histoire du planisphère : un changement dans les pratiques spatiales entraîne une critique des représentations héritées. La guerre globale et l’aviation conduisent à regarder autrement un globe dont la géométrie n’a évidemment pas changé. En mettant en avant la projection orthographique, Richard E. Harrison a aussi invité ses contemporains à rompre avec l’idée d’une carte unique au profit d’une multiplicité de points de vue sur le globe (Harrison, 1944). C’est le principe même d’une projection tri-globale, ou quadri-globale.
La remise en cause de l’européocentrisme
À partir des années 1970, la critique des planisphères change en partie de registre. Les cartes ne sont plus seulement interrogées en fonction de leur aptitude à mesurer des distances ou à représenter les nouvelles circulations mondiales. Elles le sont aussi comme des constructions culturelles susceptibles de produire des hiérarchies visuelles. La taille donnée aux territoires, leur position au centre ou à la périphérie de la feuille, et même l’habitude de placer le nord en haut peuvent désormais être questionnées. La carte devient ainsi l’un des objets d’une réflexion plus générale sur l’européocentrisme des représentations du monde.
La controverse suscitée par l’historien Arno Peters en constitue l’exemple le plus célèbre. Montrée une première fois à l’Académie hongroise des sciences à Budapest en 1967, sa projection n’est vraiment présentée qu’en 1973 lors d’une conférence de presse à Bonn puis devant la Société cartographique de Berlin l’année suivante. Elle est conçue comme une critique explicite de la projection de Mercator, jugée obsolète, voire inacceptable, au XXe siècle car non équivalente, trop « inégale » notamment à l’encontre des pays de la zone intertropicale. Cette projection cylindrique équivalente restitue plus fidèlement les rapports de superficie des différentes régions du monde.
Les régions tropicales et équatoriales, notamment l’Afrique et l’Amérique du Sud, retrouvent ainsi un poids visuel beaucoup plus important relativement à l’Europe, à l’Amérique du Nord ou au Groenland. C’est la raison pour laquelle elle est adoptée en 1980 sur la couverture du rapport final de la Commission dirigée par Willy Brandt et sur laquelle fut tracée une ligne illustrant la division Nord-Sud (Capdepuy, 2024).
La portée politique de sa projection explique en grande partie son succès. Au tournant des années 1970, elle est reprise notamment dans les milieux de l’aide au développement et par des organisations religieuses ou internationales sensibles aux inégalités entre Nord et Sud : l’UNICEF a distribué plusieurs dizaines de millions d’exemplaires de la carte de Peters, de même que l’Unesco (Crampton, 1994). Elle devient ainsi beaucoup plus qu’une projection : une image militante de l’ordre mondial. La Commission on Map Design de l’Association cartographique internationale souligne encore aujourd’hui combien Peters contribua à attirer l’attention du public sur les biais des représentations cartographiques et sur l’intérêt des projections équivalentes pour certaines cartes thématiques.
L’épisode n’est pourtant pas sans ambiguïté. La projection n’est pas véritablement nouvelle, elle reprend une construction déjà présentée au XIXe siècle par le pasteur écossais James Gall, d’où son appellation actuelle fréquente de Gall-Peters. Il a affirmé en ignorer l’existence, de même que la projection cylindrique équivalente de Johann Heinrich Lambert, qui date de 1772 (Vujakovic, 1989). Surtout, les cartographes lui reprochent de présenter comme une représentation « juste » du monde une carte qui, si elle respecte les superficies, altère fortement les formes. La controverse est suffisamment vive pour devenir l’un des grands épisodes des « mapwars » des années 1970 et 1980. Jeremy Crampton a montré qu’elle ne portait d’ailleurs pas seulement sur les qualités respectives de deux projections : elle mettait en jeu la définition même de l’autorité cartographique et la possibilité d’assumer explicitement une intention politique dans la construction d’une carte (Crampton, 1994).
Alors qu’Arno Peters conteste principalement les superficies, d’autres expériences s’attaquent à une convention encore plus élémentaire : l’orientation. Rien, sur une Terre sphérique suspendue dans l’espace, n’impose de placer le nord en haut. Cette convention est historiquement construite et n’a pas été celle de toutes les traditions cartographiques. Son renversement suffit pourtant à produire chez le lecteur contemporain un puissant effet d’étrangeté.
L’une des images les plus célèbres date de 1943. L’artiste uruguayen Joaquín Torres-García dessine alors une América Invertida, avec le sud placé en haut. L’image s’inscrit dans son projet d’Escuela del Sur – l’« École du Sud » –, visant à affirmer l’autonomie de la création latino-américaine face aux centres artistiques européens et nord-américains. La formule associée à ce projet – « Nuestro norte es el sur », « notre Nord est le Sud » – donne au renversement cartographique une signification qui excède largement la géographie : changer le haut et le bas revient symboliquement à changer le lieu depuis lequel on regarde et pense le monde (Rommens, 2018).
Le même procédé est repris sur un mode plus ironique par l’Australien Stuart McArthur. Sa Universal Corrective Map of the World, publiée en 1979, place le sud en haut et l’Australie dans une position centrale. La Bibliothèque nationale de Nouvelle-Zélande en conserve un exemplaire décrit simplement mais significativement comme « oriented with north to the bottom [12] ». Le titre même de « carte corrective » détourne la prétention de toute carte à fournir l’orientation normale du monde : il suffit de retourner le planisphère pour que l’Australie cesse d’être le pays d’« en bas » et que l’Europe se retrouve dans une position inhabituelle. L’objet relève en partie de la provocation humoristique, mais il rend immédiatement visible le caractère conventionnel des notions de « haut » et de « bas » :
Enfin, le premier pas a été franchi – la première étape de la croisade tant attendue pour élever notre glorieuse mais négligée nation des profondeurs obscures de l’anonymat dans la lutte pour le pouvoir mondial à sa juste place – dominant ses voisins du Nord et régnant splendidement à la barre de l’univers.Plus jamais nous ne subirons l’assaut incessant des blagues “downunder” des nations du Nord, sous-entendant que le prestige d’un pays est déterminé par sa position spatiale équivalente sur une carte du monde conventionnelle.
Cette carte, un premier pas subtil mais décisif, corrige la situation. Le Sud ne se vautrera plus dans un gouffre d’insignifiance, portant le Nord sur ses épaules sans reconnaissance ou presque de ses efforts. Enfin, le Sud émerge au sommet.
Alors faites passer le mot. Diffusez la carte ! Le Sud est supérieur. Le Sud domine !
Vive l’AUSTRALIE – MAÎTRE DE L’UNIVERS !! »
— McArthur, 1979.
Ces expériences invitent à distinguer plusieurs dimensions souvent confondues sous le terme d’européocentrisme cartographique. Une carte peut donner une importance excessive à certains territoires par les déformations de sa projection, elle peut privilégier une région par son centrage, elle peut produire un effet hiérarchique par son orientation, elle peut encore sélectionner certains noms, certaines frontières ou certaines catégories. Modifier l’une de ces conventions ne corrige donc pas automatiquement les autres. Le cartographe Peter Vujakovic remarque justement que Peters, malgré sa radicalité sur les superficies, n’avait pas remis en cause ces autres conventions (Vujakovic, 1989).
À partir des années 1980, cette intuition est approfondie par ce que l’on désignera comme la cartographie critique. Les travaux de Brian Harley, puis de nombreux géographes et historiens de la cartographie, insistent sur le fait que les cartes ne sont pas de simples miroirs neutres du territoire : elles sont produites dans des contextes sociaux et politiques, par des institutions qui sélectionnent, ordonnent et hiérarchisent l’information. La polémique Peters peut précisément être relue dans cette perspective : derrière la discussion apparemment technique sur les projections se trouve aussi une controverse sur le pouvoir de définir ce qu’est une représentation légitime du monde. Crampton souligne à cet égard que l’idéologie n’est pas extérieure à la cartographie, mais participe de son fonctionnement même.
Il faut éviter de lire rétrospectivement toutes ces expériences comme les expressions d’un même mouvement décolonial.Torres-García, Peters et McArthur n’ont ni le même contexte, ni les mêmes objectifs, ni le même rapport à la cartographie savante. Ce qui les rapproche est plutôt un geste : rendre visibles des conventions qui, parce qu’elles sont familières, semblaient naturelles. Une fois le planisphère retourné, recentré ou soumis à une projection équivalente, il devient beaucoup plus difficile d’oublier que sa forme résulte de choix.
« Rendre à l’Afrique sa vraie taille »
Longtemps portée par des géographes, des enseignants ou des militants, la critique des effets de la projection de Mercator a récemment pris une dimension institutionnelle et diplomatique. L’Afrique est au centre de cette évolution. La campagne Correct the Map, lancée en avril 2025 par les organisations Africa No Filter et Speak Up Africa, dénonce la place visuellement minorée du continent dans les planisphères de Mercator et promeut notamment la projection Equal Earth, conçue en 2018 par Bojan Šavrič, Tom Patterson et Bernhard Jenny. Équivalente, celle-ci conserve les rapports de superficies entre les différentes parties du globe, au prix d’autres déformations. Rappelons d’ailleurs que l’élaboration de cette projection répond à la décision de la municipalité de Boson, de remplacer la projection de Mercator jusqu’alors en usage dans les écoles publiques :
Désormais, pour la première fois, des milliers d’écoliers américains utiliseront une carte très différente : la projection de Gall-Peters. Environ 600 classes de Boston, dans le Massachusetts, recevront une grande carte plastifiée, devenue le symbole des efforts déployés pour corriger la vision déformée que le monde occidental a de sa propre taille. »
— The Independent, 20 mars 2017.
Pour Colin Rose, surintendant adjoint chargé des inégalités d’accès aux opportunités et de la réussite scolaire pour les écoles publiques de Boston, « il s’agit du début d’un effort de trois ans visant à décoloniser les programmes scolaires de nos écoles publiques ».
Les promoteurs de la campagne Correct the Map s’inscrivent précisément dans la continuation de cette initiative locale et considèrent que la répétition de cette représentation dans les écoles, les médias ou les institutions contribue à installer une image mentale dans laquelle l’Afrique occupe une place moindre que son poids géographique réel. En juin 2025, la campagne reçoit le soutien de l’Union africaine et le 28 septembre 2025, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, Robert Dussey, le ministre des Affaires étrangères du Togo, rappelle que « l’Afrique seule peut contenir les États-Unis, la Russie, l’Inde, la France, la Grande-Bretagne et la Chine », entretenant au passage cette confusion très fréquente, à propos de l’Afrique, entre continent et pays, et affirme avec virulence qu’« il faut décoloniser la géographie ». On retrouve ainsi cette idée d’une intentionalité coloniale sans qu’on sache si elle est attribuée à Gérard Mercator lui-même ou bien aux utilisateurs de cette projection.
En février 2026, l’Assemblée des chefs d’État et de gouvernement de l’Unio africaine adopte officiellement l’initiative Correct the Map of Africa, portée par le Togo. L’Union africaine inscrit ainsi la question cartographique dans une réflexion plus générale sur la maîtrise des représentations du continent et sa place dans l’imaginaire mondial. Après le vote de 2026, le président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, résume cette ambition en affirmant que l’Afrique doit être représentée « dans ses véritables dimensions et à sa juste place dans le monde ».
Cette mobilisation aboutit le 4 septembre 2026 à l’Assemblée générale des Nations unies. Présentée par le Togo au nom du Groupe africain, la résolution A/80/L.104, intitulée Correct the Map : Rebalancing Global Cartographic Representation and Promoting Equitable Representation of the World’s Regions, Particularly Africa, est adoptée par 164 voix contre une – les États-Unis –, avec six abstentions. La France figure parmi les États qui se sont portés coauteurs du texte.
La portée exacte de cette résolution mérite cependant d’être précisée. Elle ne condamne pas la projection de Mercator, dont elle reconnaît l’utilité historique pour la navigation, et ne prescrit pas davantage une projection unique pour tous les usages. Le représentant togolais insiste au contraire devant l’Assemblée générale sur la diversité des projections et sur la nécessité de les adapter à leur fonction. Le texte encourage l’emploi de représentations préservant mieux les proportions des superficies continentales lorsque celles-ci constituent l’information pertinente, en mentionnant notamment Equal Earth. Il invite également à mieux enseigner les propriétés, les limites et les usages appropriés des différentes projections. Sa portée est donc principalement éducative, scientifique et symbolique, la résolution n’étant pas juridiquement contraignante.
Le même jour, en France, le débat acquiert une traduction concrète. Lors de la Fabrique de la diplomatie, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, annonce que le Quai d’Orsay cessera d’utiliser systématiquement Mercator dans ses représentations du monde. Il souligne que l’agrandissement des hautes latitudes donne une importance visuelle excessive à certains espaces relativement à l’Afrique, à l’Amérique du Sud ou à l’Asie du Sud-Est, et affirme que ces déformations finissent par agir sur les perceptions. Le ministère annonce donc qu’il utilisera désormais des représentations « adaptées aux usages, plus fidèles aux superficies réelles et conformes aux prescriptions des cartographes et des scientifiques. »
L’annonce française est significative par ce qu’elle ne dit pas. Interrogé quelques heures plus tard sur un éventuel remplacement de Mercator par la projection d’Eckert IV, Jean-Noël Barrot répond explicitement par la négative : il s’agit de choisir « pour chaque usage la cartographie adéquate [13] ». Il reconnaît même que Mercator reste particulièrement adaptée à certains usages, notamment à la navigation à cap constant, mais estime que son emploi s’est étendu « par inertie ou par habitude » à des situations pour lesquelles elle n’était pas la plus appropriée.
Si nous voulons avoir des représentations justes, si nous voulons faire œuvre de vérité, il nous faut suivre les prescriptions des scientifiques et des cartographes, changer nos habitudes. Bien sûr, c’est toujours un peu désagréable de changer nos habitudes, mais c’est indispensable pour qu’on puisse avoir une vision éclairée du monde et qu’on ne se laisse pas gagner ou contaminer par des biais de perception qui ensuite nous conduisent à prendre de mauvaises décisions. »
— Jean-Noël Barrot, 4 septembre 2026.
Cette position rejoint ainsi, de façon assez remarquable, l’un des principes fondamentaux de la cartographie : il n’existe pas de projection universellement supérieure aux autres, seulement des projections plus ou moins adaptées à ce que l’on cherche à représenter. Une question demeure : à qui s’adresse-t-il exactement ? Le service cartographique du ministère des Affaires étrangères a mis en ligne depuis le début de l’année trois cartes du monde réalisées en 2025 selon des projections différentes (Robinson, Eckert IV et Gall) [14].
Indépendamment de la France, le vote des Nations unies ne signifie donc pas que le monde aurait enfin trouvé une carte « vraie » destinée à remplacer une carte « fausse ». Equal Earth restitue correctement les rapports de superficies, mais elle déforme les angles et les formes. Le changement tient plutôt au statut accordé à la projection de Mercator. Une projection conçue au XVIe siècle pour répondre à un problème particulier de navigation avait fini, au fil de sa diffusion, par devenir l’une des représentations ordinaires du monde. La résolution du 4 septembre 2026 remet précisément en cause cette naturalisation : une projection efficace pour un usage donné n’a pas vocation à devenir l’image universelle de la planète. De ce point de vue, le slogan « Corriger la carte » introduit sans doute un malentendu. Il s’agit moins de corriger le monde que de rendre visibles les choix qui président à sa représentation. Au mieux peut-on penser que les concepteurs et conceptrices de cartes, que ce soit au sein du ministère des Affaires étrangères ou bien du ministère des Armées, soient davantage attentifs à la question de la projection...
Avant cette campagne, la Chine a fait un choix inverse totalement assumé en promouvant une carte du monde avec une projection sino-centrée originale.
De ce point de vue, il est intéressant de souligner que la Chine, tout en apportant sa voix à cette résolution et en réaffirlant sa volonté de « corriger les injustices historiques », n’a fait aucune annonce en termes de projection cartographique. C’est davantage l’occasion de promouvoir encore une fois la montée en puissance du « Sud global » face à l’hégémonie occidentale.
L’intervention du représentant de la Fédération de Russie à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies le 4 septembre 2026 est allée dans le même sens : « La Russie a toujours plaidé pour le dépassement de l’héritage du colonialisme et soutient la lutte contre le néocolonialisme. »
Car derrière cette résolution, il y a aussi des enjeux géopolitiques.
Épilogue
De la Renaissance à la cartographie contemporaine, l’histoire des projections apparaît moins comme une marche progressive vers la « bonne » représentation du monde que comme une succession d’expériences, de choix et de compromis. La projection de Mercator n’est qu’une solution parmi une multitude d’autres. Si elle a fini par acquérir une place particulière, ce n’est donc pas parce qu’elle aurait rendu les autres projections obsolètes, mais parce que certains usages et certains contextes historiques lui ont progressivement donné un statut dominant, et ce, alors même que ses défauts, ou plus exactement ses inconvénients, étaient connus depuis longtemps.
La carte réalisée par Mercator au XVIe siècle répondait remarquablement à certaines exigences de la navigation ; le Web Mercator demeure aujourd’hui très efficace pour la cartographie interactive et le passage rapide d’une échelle à une autre. Les mêmes propriétés deviennent en revanche problématiques lorsqu’on utilise cette projection comme image générale du monde et que l’on veut comparer visuellement les superficies des continents. À l’inverse, une projection équivalente comme Equal Earth corrige ce problème précis, mais au prix d’autres déformations. Le débat ne peut donc pas être formulé en une opposition entre une carte « fausse » qui serait « mensongère » et une carte « vraie » qui serait « juste ». Les projections offrent des solutions différentes à un problème insoluble et répondent à des usages différents.
Les controverses contemporaines ont néanmoins le mérite de rappeler que les choix cartographiques ne sont jamais totalement innocents dès lors qu’ils deviennent familiers, répétés et largement diffusés. Projection, centrage, orientation ou cadrage participent à la manière dont un monde est donné à voir, et un fond de carte est déjà une carte. Rien n’est neutre ; tout implique un choix.
L’histoire de Mercator invite précisément à distinguer la logique mathématique d’une projection, les usages qui en ont été faits et les significations politiques qui lui ont ensuite été attribuées. Peut-on alors « corriger la carte du monde » ? Sans doute pas si l’on entend par là substituer définitivement une représentation juste à une représentation fausse. Toute mise à plat du globe suppose un choix et produit des déformations. En revanche, il est possible de corriger nos usages des cartes, en choisissant les projections en fonction de ce que l’on cherche à montrer et en rendant explicites les compromis qu’elles impliquent. La véritable correction consiste donc peut-être moins à remplacer une carte par une autre qu’à renoncer à l’idée qu’une seule carte puisse, à elle seule, représenter correctement le monde. Car c’est perpétrer cette illusion qui tiendrait du mensonge, et le principal intérêt de la résolution votée par l’Assemblée générale des Nations unies est sans doute de rappeler le nécessaire travail de conscientisation : toute carte n’est qu’une vision.
Bibliographie
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