Dessiner les souvenirs de nos foyers perdus

Cartographier la mémoire des transformations du rapport à la terre et des moyens de subsistance d’une communauté côtière déplacée de Batangas

17 septembre 2026

 

PROJET ÉCOLOGIES INCARNÉES – TABLE DES MATIÈRES

 
L’éruption du volcan Taal a été l’une des catastrophes les plus marquantes de ces dernières années aux Philippines. Son impact a transformé les caractéristiques environnementales de l’île ainsi que les relations sociales des communautés vivant dans la région. Sur le plan écologique, l’éruption a contribué à rendre la végétation de l’île plus fertile [1]. Mais d’un autre côté des centaines de familles et de résidentes de l’île (ou pulo) du volcan Taal ont du renoncer à la vie qu’elles poursuivaient - à leurs maisons, leurs biens, leur bétail et leurs moyens de subsistance. Une perte dévastatrice et inconcevable pour tout le monde.

 

par Bryan Pauchano

Anthropologue
certains paragraphes ont été rédigés par Doms Cordero

 

coordination éditoriale : Anita Hardon, Hayley Murray, Philippe Rekacewicz, Denice Salvacion.

 

JPEG - 3.3 Mio
Maisons abandonnées sur l’île du volcan Taal.
Photo : P.A. Echague, 2024.

Alors que les cendres de l’éruption continuaient de retomber, les Tagapulo (habitantes de l’île) ont dû apprendre à vivre sans leur île... Les autorités locales avaient en effet déclaré la zone « no man’s land », la rendant désormais interdite à toute personne souhaitant y résider. Un habitant se souvient du jour où cette décision a été prise, et où il a compris que le retour serait désormais impossible :

Nous avons du quitter l’île en quelques minutes. Nous étions au milieu [du lac] quand j’ai regardé en arrière et j’ai vu que tout était couvert de cendres. La fumée était noire... J’ai dit  : « C’est fini ! C’est fini ! Nous ne pourrons jamais retourner sur l’île. »

 
(Tapos ‘yun, on the way na kami. Medyo nasa hati na, paglingon ko, ayun na naging abo na. As in, itim na yung usok… Sabi ko. “Wala na ! Wala na ! Hindi na namin mababalikan ang pulo.” »)

Celles et ceux qui ont tout perdu du fait de l’éruption ont finalement été relogés par le gouvernement local dans une zone de réinstallation ; après des années dans des abris temporaires comme des centaines d’autres familles, les Tagapulô ont pu repartir de zéro dans de nouveaux logements.

Pourtant, malgré la promesse d’un nouveau départ, les habitantes de la zone de réinstallation ont eu du mal à accepter d’avoir tout perdu. C’est leur vie entière qu’ils et elles ont laissé derrière eux. quelques années se sont écoulées depuis l’éruption de 2020, et les femmes que nous avons rencontrées au pabahay (zone de réinstallation) se souvenaient encore avec nostalgie de leur vie sur l’île. Chaque fois qu’elles évoquaient les événements qui ont suivi la catastrophe, elles les décrivaient avec force et émotion, retenant parfois leurs larmes, comme si c’était hier.

Pour les Tagapulo, désormais séparées de leur île, reconstruire une vie ne consiste pas seulement à bâtir une maison. Pour l’une des communautés les plus durement touchées par l’éruption du Taal, il faut aussi retrouver les moyens de vivre. C’est tout le sens du mot tagalog hanapbuhay, que l’on traduit littéralement par « recherche de la vie » — hánap signifiant « trouver » et búhay, « vie » —, ou plus simplement par « moyens de subsistance ». Mais cette recherche n’est qu’un début.

Se souvenir et cartographier la vie quotidienne hanapbuhay sur l’île

JPEG - 11.6 Mio
Le pabahay en novembre 2024.
Photo : Philippe Rekacewicz, 2024.

Lorsque nous sommes arrivées pour la première fois au pabahay, nous avons été accueillies par des enfants qui jouaient dans les rues et des femmes qui se prélassaient dans leurs maisons, curieuses de voir qui pouvaient bien être ces nouveaux visages. La journée était claire, mais l’air était frais car la zone de réinstallation se trouve en altitude par rapport aux villes proches du centre. Cet emplacement, à la périphérie de la municipalité, a été délibérément choisi par le gouvernement local pour installer les résidentes en dehors de la « zone dangereuse » exposée à une éruption volcanique toujours possible. Mais éloigner la communauté du danger supposé l’a également éloignée des conditions nécessaires à sa subsistance.

JPEG - 308.9 kio
Carte du pabahay par rapport à l’île du volcan Taal.
Source : Image © 2025 Google, Image satellite © 2025 TerraMetrics.
JPEG - 604.4 kio
Carte contextuelle du pabahay.
Source : Image © 2025 Google, Image satellite © 2025 TerraMetrics.
PNG - 7.5 Mio
Carte détaillée du pabahay.
Map : Bryan Pauchano, 2024.

J’ai été présenté à Alice par une fonctionnaire du barangay qui m’a accompagné au pabahay. Elle faisait partie des anciennes résidentes de l’île. Lorsqu’elle m’a vu, elle m’a invité à m’asseoir face à elle sous leur porche et s’est immédiatement présentée. Alice, 47 ans, m’a raconté qu’elle travaillait depuis aussi longtemps qu’elle s’en souvienne. Elle a travaillé sur le « continent », où se trouve le centre municipal, en tant qu’aide ménagère et ramasseuse de bouteilles, en poussant sa charrette le long de l’autoroute. C’est pourtant sur l’île (pulo), où elle est née et a grandi, qu’elle avait fini par s’installer. Pour gagner sa vie, elle enchaînait les travaux agricoles et les activités de guide équestre pour les touristes. Elle était d’ailleurs en pleine activité touristique le jour où le volcan est entré en éruption. C’est ainsi qu’elle se souvient de cette journée :

Nous étions sur l’île en train de divertir nos invitées. Mais lorsque les secousses sont devenues trop fortes, nous sommes descendues sur le rivage... Je veux dire, nous avons choisi de vivre ! Nous sommes parties sans nous soucier de ce que nous laissions derrière nous. »

 
(Ay, nakaputok ho. Pumutok na ho ng bulkan, andun pa rin ho kami. Ini-intertain po namin yung guest. Pero nang hindi na ho kaya, lusong na ho kami… Sa madaling salita ay naisip ho namin ang mabuhay. Hindi na po namin inintindi ang gamit. »)

Comme Alice, Elena a été guide équestre sur l’île. Elle est née à Camarines Norte, une province au sud-est de Batangas. En grandissant, Elena est venue à Pulo vivre avec son père qui a trouvé un hanapbuhay sur l’île. Des années plus tard, elle s’est installée sur l’île avec sa famille et a gagnait sa vie en guidant les touristes. C’est en 1990 qu’elle a commencé à guider les visiteures autour du volcan, avec son mari. Aujourd’hui, à 54 ans, elle ne s’attendait pas à devoir tout quitter pour recommencer sa vie à zéro après l’éruption. Avec sa famille, elle a perdu le gagne-pain qui l’avait fait vivre pendant 30 ans.

JPEG - 2.1 Mio
Volcan actif sur l’île de Taal.
Photo : Ph. R., 2024

Pour Elena, quitter cette vie sur l’île fut une véritable épreuve. Elle y avait trouvé un environnement généreux, dont les ressources naturelles lui procuraient plusieurs sources de revenus et lui permettaient de subvenir aux besoins de sa famille — ce qu’elle faisait avec satisfaction (voir la carte ci-dessous). La perte de cette vie ne signifiait donc pas seulement abandonner un lieu, mais aussi renoncer à une manière de vivre et aux ressources qui la rendaient possible. Elle me racontait combien elle était heureuse dans cet endroit de l’île qu’elle préférait, au bord du lac. Elle pouvait y voir arriver les touristes, dont elle tirait une partie de ses revenus, tout en retrouvant ses amies et ses voisines, avec qui elle aimait discuter et se prélasser à l’ombre des huttes en nipa. C’était un lieu où le travail, les relations et les plaisirs simples de la vie quotidienne se mêlaient naturellement. Elena se souvient qu’elle avait aussi d’autres moyens de gagner de l’argent sur l’île :

Après avoir guidé les touristes, nous pouvions aussi leur vendre des masques, des chapeaux et d’autres objets. Mais l’arrivée des visiteureuses n’était jamais garantie. Il y avait les annulations provoquées par les typhons, et puis cette fois où, après un tremblement de terre, nous n’avons vu aucun touriste pendant trois mois. Alors, il fallait trouver autre chose. Nous pratiquions le namúmukot, la pêche au filet mouillé, puis nous vendions nos prises à la station balnéaire voisine ou au marché.

 
(Yun sir… tapos pagkakatapos na mag turista… yun namang minsan nagtitinda kami ng mga masks, sombrero, ganon… Tapos sir pag na-ppending yung pasahero at nagkakaroon ng aberya, cancel dahil mayroong bagyo… minsan eh dumadaan kami ng 3 buwan walang guest kasi yun nga nagkakaroon ng lindol… ang ginagawa namin, nag-aano kami… namumukot…Tas ‘yun binibenta na sa [resort]… sa ano… bentahan dinadala na. »)

Outre ces activités, elle cultivait aussi son jardin, où poussaient notamment des bananiers, des sitáw (haricots verts) et d’autres légumes. L’abondance des ressources naturelles permettait à Elena, comme à de nombreuses anciennes habitantes, de subvenir aux besoins de leur famille sur cette île volcanique pleine de vie, où les arbres imposants côtoyaient les oiseaux et les chevaux. Mais c’était surtout le lac, principale attraction touristique, qui attirait les visiteurs.

Ces souvenirs sont évoqués avec beaucoup d’affection. Nanay Barbie, 58 ans et sa femme Tatay Alfie, 63 ans, ont raconté comment la vie sur l’île était plus facile, plus détendue, en comparaison avec leur situation actuelle dans la zone de réinstallation. Les emplois dans les pabahay sont rares, et les dépenses quotidiennes sont devenues trop lourdes. Alors qu’autrefois elle et il pouvaient cultiver leurs terres et récolter de quoi se nourrir, il faut désormais travailler dur, souvent loin, pour pouvoir mettre de la nourriture sur la table.

PNG - 1.1 Mio
La carte des souvenirs d’Elena de sa vie sur l’île.
Map : Elena, 2024.

Les revenus de Nanay Barbie et Tatay Alfie dépendaient du tourisme, mais ils les complétaient par la pêche et l’agriculture. Leur maison était en bambous sur pilotis et se trouvait au bord du rivage, entourée d’oiseaux et d’arbres (voir la carte ci-dessous). Derrière la maison, il y avait un petit sentier qui montait jusqu’à à un taniman (jardin), où elle et il plantaient des légumes comme le balinghoy (manioc), le mais (maïs) et des kalabasa (courges). Il y avait également cinq puno ng niyog (cocotiers) sur leur terrain. Devant leur maison, plus près du rivage (l’aplaya), se trouvait un petit kubo (hutte), lieu de repos et de détente.

Pour subvenir à leurs besoins, elle et il ont dû changer de vie et aller là où il est possible de gagner de l’argent. Tatay Alfie, qui avait des compétences en matière de pêche et d’agriculture, a eu du mal à trouver un emploi dans le secteur de la construction, pour lequel il pensait n’être pas compétent.

Si vous me demandez de travailler sur un projet de construction, une semaine plus tard je finirai peut-être par boiter (rires) à force de mélanger du béton ! J’en ai fait l’expérience lors de l’évacuation précédente. Je n’ai pas tenu un mois. Je ne pouvais pas le supporter. Mais, bien sûr, nous n’avons pas d’autre moyen de subsistance, alors nous faisons avec. »

 
(Oo. Pag ako ang pinagkwan mo sa konstruksyon, baka isang linggo lang baka ako’y baluktot na (laughs) sa paghahalo ng [inaudible]. Nakaranas nga ako noon nung kami’y bakwit diyan sa Ala. Nagtrabaho ako kay Malmar(?). Wala pang isang buwan eh ‘di ko na nakaya. Di ko kayang [inaudible] mag-ano. [inaudible] Eh kaso nga lang pag walang hanapbuhay eh nagtitiis lang rin.)

Au fond, ce qu’il souhaite vraiment, c’est travailler là où il se sent bien : sur le lac. Lorsque nous lui avons demandé ce que son corps lui disait, ce dont il avait envie, il nous a répondu :

Le lac. J’ai l’habitude d’être sur le lac. C’est là que se trouve mon hanapbuhay (gagne-pain) : sur le lac. Je peux faire même avec les plus grosses vagues. »

 
(Dagat. Sa dagat ako [inaudible] Doon ako nasalang. Doon ang hanapbuhay ko sa dagat. Kahit malalaking alon, nakakaya ko.)

PNG - 1.5 Mio
Carte sensible de Tatay Alfie et Nanay Barbie. Doms Cordero a coordonné avec eux la création de la carte et contribué à l’écriture des sections rapportant leur souvenirs sur l’île.
Carte : Tatay Alfie et Nanay Barbie, 2024.

Ces récits révèlent l’importance des bundok et des dagat — les montagnes, la mer et le lac —, qui occupent une place centrale dans leur mémoire, à la fois comme espaces de vie et comme sources d’abondance économique et sociale. Pour les habitantes du pulo, ce qui a été perdu, ce ne sont pas seulement des biens matériels, mais aussi la possibilité de continuer à exercer les activités qui leur permettaient de mettre de se nourrir. Le fait que les habitantes du pabahay expriment à plusieurs reprises leur désir de vivre sur l’île souligne la valeur et la signification d’un hanapbuhay. Les récits réunis ici montrent que le pulo était — et demeure — leur maison, parce qu’il rendait la vie non seulement supportable, mais aussi agréable.

Ruptures métaboliques dans leur hanapbuhay 

JPEG - 6.8 Mio
Pêcheurs sur l’île du volcan Taal.
Photo : P.A. Echague, 2024.

Depuis l’éruption du volcan, vivre et travailler est devenu beaucoup plus difficile pour les anciennes résidentes de l’île. Dans les nouveaux logements financés par le gouvernement, elles et ils tentent peu à peu de prendre leurs marques, mais leurs pensées reviennent souvent vers la vie qu’elles et ils ont laissée derrière eux. Lorsqu’elles et ils parlent de leur situation actuelle, les souvenirs de l’île affleurent, et les comparaisons sont inévitables : ce qu’elles et ils avaient, ce qu’elles et ils ont perdu, ce qui leur manque encore. Les mots se chargent d’émotion et de frustration, les larmes coulent... Dans la zone de réinstallation, il leur faut pourtant continuer à vivre, et trouver de nouveaux moyens de gagner leur vie.

Si les perspectives de hanapbuhay (moyens de subsistance) étaient nombreuses sur l’île, les conditions ici, sur le pabahay, sont bien différentes. Belen, qui est née et a grandi sur Pulo, y a facilement gagné sa vie ; pendant 16 ans, elle a fait du pánunulày, c’est-à-dire guider les touristes sur un petit bateau. Elle travaillait surtout avec les touristes qui ne souhaitaient pas monter à cheval. Belen leur vendait aussi des boissons non alcoolisées ou des masques de beauté. Mais aujourd’hui, à 53 ans, il est difficile de gagner sa vie pour faire vivre sa famille dans la zone de réinstallation, d’autant plus qu’elle souffre d’hypertension artérielle. Elle se rappele avec beaucoup de nostalgie à quel point il était facile de vivre à l’époque, déplorant que les sources de revenus soient aussi rares aujourd’hui. Belen partage sa frustration :

C’était magnifique au pulo. Là-bas, nous avions de nombreuses sources de revenus. On pouvait offrir des boissons non alcoolisées ou des masques aux touristes, on gagnait pas mal d’argent. Mais ici, que pouvons-nous gagner ? Rien. C’était vraiment mieux de vivre là-bas. »

 
(Ay maganda ho sa pulo. Dahil dun ho, maraming pagkikitaan. Pag ho ika’y nakapag-alok sa turista ng soft drinks… tsaka ho mga mask, may pera na kayo. Dito ho anong kikitain ho namin dito ? Wala. Mas maganda ho ang tira dun.)

 
Nombreux et nombreuses sont les tagapulo qui, comme Belen, éprouvent une profonde frustration face à la soudaine raréfaction des moyens de subsistance dans les pabahay, depuis qu’elles et ils y ont été relogé.es. Ici, dans la zone de réinstallation, elle dépend du maigre salaire de son mari pour nourrir sa famille. Sur l’île, la subsistance reposait largement sur les ressources de l’environnement ; dans les pabahay, elle dépend désormais essentiellement du travail salarié, auquel les femmes ont plus difficilement accès.

La plupart du temps, Tatay Alfie n’est pas dans sa maison : les hommes de la communauté se lèvent tôt le matin pour aller travailler. La plupart d’entre eux, comme lui, travaillent dans le « feed mix » ou nagpapatukâ (alimentation des poissons) dans les nombreuses fermes tilapia disséminées autour du lac Taal. D’autres travaillent sur des chantiers et entreprises dans les municipalités voisines.

JPEG - 881.5 kio
Côte ouest de l’île du volcan Taal.
Photo : Ph. R., 2024.

Le mari et les enfants d’Elena sont employés par ces entreprises, et c’est elle qui s’occupe seule des tâches ménagères et de la garde de ses enfants et petits-enfants. C’est pourquoi elle passe le plus clair de son temps à la maison. Elle sait désormais que les choses sont différentes sur le pabahay. Au pulo, ells et ils étaient libres d’utiliser les ressources qui les entouraient, quand et comme iels le voulaient. Ici, dans la zone de réinstallation, cette liberté a disparu. Elena en a pris conscience : ce n’est pas seulement un territoire qu’elle a quitté, mais une part de l’autonomie et de l’émancipation dont elle jouissait autrefois :

Les choses sont différentes aujourd’hui, contrairement à ce qui se passait lorsque nous étions sur l’île, où on pouvait manger n’importe quoi, n’importe où. Ici, c’est différent. Les récoltes appartiennent à d’autres. »

 
(Kasi iba na tayo ngayon, hindi tulad nung nasa pulo. Kahit saan ka makarating pwede mong kainin, pwede mong pamitasin. Eh dito sir, iba. Dahil siyempre tanim nila yon eh.)

Compte tenu du peu de terres disponibles pour les cultures, et des possibilités limitées pour les femmes de gagner leur vie, Elena est reconnaissante des rares occasions où les producteurices de pechay (choux blancs) de la ville voisine ont besoin de travailleurs et travailleuses pour la récolte. Avec plusieurs de ses voisines — et parfois son mari — elle est contactée par les fermes de pechay des environs, pour la récolte et la vente. C’est suffisant pour couvrir ses dépenses d’eau et d’électricité pendant un mois. Pour la plupart des femmes du pabahay, travailler dans ces fermes est l’une des principales sources de revenus.

Dans la zone de réinstallation (voir carte ci-dessous), quand Elena ne travaille pas dans les fermes de pechay, elle passe ses journées à la maison, où elle s’occupe de ses petits-enfants. Elle admet qu’il n’y a pas grand-chose à faire ici, à part se promener l’après-midi pour parler avec ses voisines les plus proches (kamarites).

Dans le pabahay, un arbre lui offre un peu de répit. Tout au fond, près des fleurs, elle s’assoit sur un tabouret, à l’ombre, et laisse la brise fraîche lui effleurer le visage. Quelques instants, elle retrouve un peu de calme, comme une respiration au milieu de la journée.

PNG - 880.8 kio
Plan d’une partie de l’allée.
Esquisse fondée sur le travail de terrain effectué en 2023 et 2024.
Carte : P.A. Echague, 2024.

Pour Nanay Barbie et de nombreux habitantes du pabahay, le plus important dans la zone de réinstallation est de trouver de l’argent. Selon elle, « si vous n’avez pas d’argent à dépenser, vous n’avez rien ». Pas même de quoi manger, alors que c’était à leur disposition sur l’île. Il explique :

Si ça ne tenait qu’à moi, je reviendrai sur l’île. Là-bas, quand on n’a rien à manger, il suffit de monter dans les montagnes pour avoir des légumes. Ici, les cultures ne poussent pas bien. »

 
(Pero kung tutuusin talaga, gusto ko sa pulo talaga. Lalo na pag wala kang pang-ulam, aahon ka lang ng bundok ay may gulay ka na. May puno... Dito kadali kang masira.)

Malgré les contraintes liées à la terre, certaines résidentes continuent d’essayer de s’adapter aux circonstances, en exploitant les terres disponibles et en utilisant les compétences acquises sur l’île, pour tenter de mener ici une vie similaire à celle d’avant. Mais entre le pulo et le pabahay, tout est différent : les conditions de vie n’ont plus rien de comparable.

JPEG - 7.1 Mio
Pêcheurs sur les rives de l’île du volcan Taal.
Photo : P.A. Echague, 2024.

Alice, pour sa part, aspire à planter à nouveau des légumes dans un jardin. Les terres cultivables disponibles sont très rare et elle doit se contenter de ce qui est disponibles. Ici, elle entoure de plantes flétries le porche de sa maison, dans des récipients en forme de nouilles, des bouteilles en plastique et des seaux, pour faire pousser ces plantes dans le peu de terre et d’espace dont elle dispose. Malgré ces contraintes, Alice persiste à planter comme elle le faisait autrefois sur l’île. Elle précise :

La vérité, c’est que nous voulons vraiment planter des légumes. Nous manquons un peu d’espace, mais nous nous débrouillons en utilisant du plastique et ces grands seaux pour faire pousser des aubergines et des tomates, même si les germes ne poussent pas du tout en hauteur... »

 
(Dsa totoo lang po, gusto po ho naming magtanim-tanim ng gulay. Medyo gipit lang ho ang aming… ano, yung taniman. Ang ginagawa ho namin. para lang ho maka adekhan are, yung plastic ho, o kaya mga timbang…. malalaki, siya ho naming tinatanim ang talong, mga kamatis, yung tubo lang na hindi nataas.)

Le souvenir d’une terre perdue

Ces dernières années, de plus en plus de chercheureuses en sciences sociales ont repensé les « catastrophes » comme étant tout sauf naturelles. Bien que les processus météorologiques et géologiques, les typhons, les tremblements de terre, les tsunamis et les éruptions volcaniques, soient des phénomènes récurrents sur notre planète, le fait qu’on commence à les nommer « catastrophes » dépend en grande partie d’un « calcul social » complexe[[Lire « Il n’y a pas de catastrophe naturelle ». Cette constatation permet de comprendre comment les rapports de classe, les choix politiques et les identités sociales façonnent notre manière de vivre les catastrophes : un même phénomène peut bouleverser radicalement l’existence des unes, tandis qu’il n’aura que peu de conséquences pour les autres.

Pour les personnes déplacées par des catastrophes, déracinées de leur lieu d’origine et privées de leurs moyens de subsistance, la reconstruction ne se résume pas à rebâtir des maisons ou des infrastructures : elle est aussi une expérience profondément émotionnelle, qui engage les corps, les souvenirs et les liens au territoire. Cette dimension apparaît dans les récits endeuillés de la vie sur l’île, qu’elles et ils aspirent à retrouver, comme dans la manière dont leur départ a bouleversé leurs moyens de subsistance. Alice, elle, se souvient encore avec une grande précision des émotions qui l’ont traversée ce jour-là. Des années plus tard, elle demeure habitée par la nostalgie de la vie qu’elle menait autrefois :

Je me souviens de mes émotions, même quatre ans après l’éruption du volcan. Je m’en souviens encore, comme si nous vivions toujours sur l’île. C’est parce que nos vies étaient plus confortables là-bas qu’ici. »

 
(Ay di yung emotion po na isa- apat na taon na naman po na pumutok ho ang bulkan. Pero naguguni- gunita pa rin namin na para lang kami nasa pulo. Dahil masarap ang tigil(?) namin sa pulo kaysa dito po.)

À travers leurs récits entrecroisés, la terre et le lac apparaissent comme les fondements de leur vie sur l’île : c’est de leur accès aux ressources qu’elles et ils tiraient l’essentiel de leur moyens de subsistance.

Leurs récits révèlent comment ceux et celles qui ont jadis pu vivre grâce à l’abondance offert par la nature se retrouvent aujourd’hui dans une zone supposée plus sûre - à l’abri des menaces volcaniques - mais sans que la terre ne leur permette de subvenir à leurs besoins. Sans terres cultivable, sans bétail et sans touristes, ces personnes déplacées sont confrontées au poids persistant de leur passé, et s’efforcent de redéfinir leurs moyens de subsistance et de survie en dépit de la rupture de leurs liens avec la terre.

↬ Bryan Pauchano

PROJET ÉCOLOGIES INCARNÉES – TABLE DES MATIÈRES