Pour avoir travaillé sur ses archives, je pensais connaître assez bien le travail de Nathalie ; mais pour autant j’ai découvert dans cette expo une quantité incroyable de matériel dont je n’avais aucune idée.
Ces objets ciné-photographiques, par exemple, imaginés quand elle était étudiante à l’université de Californie à Santa Cruz, et qui demandent la participation de la spectatrice pour déplier ou faire dérouler le film.
Le centre d’art de la villa Arson est suffisamment grand pour que l’expo puisse se déployer dans 14 salles, qui permettent d’aborder les différentes étapes d’un parcours qui passe par les médias tactiques, les luttes féministes et lesbiennes, l’appropriation d’Internet (Sur internet, les hommes ne peuvent pas nous couper la parole. En ligne, tu peux toujours terminer ta phrase ! — Kathy Rae Huffman). Au carrefour de tout ça, le cyberféminisme, avec une traduction du Manifeste cyborg de Donna Haraway, qui bouleverse tout.
Rencontres internationales de la photographie, Arles, 1983. En bas : recréation de l’œuvre pour l’expo Magnanrama.
On peut aussi lire quelques-uns de ses articles publiés dans Gai Pied, dont un qui inverse toutes les « questions » dirigées habituellement aux homosexuelles, et demande « pourquoi êtes-vous hétérosexuel ? Comment sais-tu que tu es hétéro si tu n’as jamais été avec un homme ? », etc.
Mon but dans ce post est simplement de partager quelques images de l’expo et quelques souvenirs et réflexions qu’elle fait remonter. Ce n’est pas un résumé de l’œuvre de Nathalie (pour cela, voyez plutôt le site de l’expo), ni un billet critique pour Télérama. À ce propos, ne vous y trompez pas, le nom de l’expo vient du titre du documentaire Lesborama que Nathalie a réalisé pour la première Nuit Gaie de Canal+. Un film de montage… tout simplement génial. À voir sur archive.org.
Nathalie ne se mettait jamais en avant, au contraire elle faisait sans relâche la promotion des autres. Elle avait toujours des mailing-listes à partager, elle faisait se rencontrer les hackeuses de l’Internet libre, les activistes queer, les étudiantes en art… Elle était ainsi de tous les groupes hacktivistes, de celles qui se jouent de la technologie, plient le genre, attaquent et tordent les frontières de toutes sortes.
On désigne parfois notre génération par l’expression des « pionniers de l’internet ». Génération, au sens de celles et ceux qui avaient un modem au début des années 1990. Façonnant des manières de produire de l’internet, expérimentant sur le média, et mettant en relation les personnes et les idées. (Aussi bien online à travers forums, mailing-lists etc, que offline, dans les rencontres — pour moi à Paris c’était les Zelig, les Métallos, les apéros SPIP etc. — Nathalie avait des antennes qui l’emmenaient partout dans le monde, et là encore elle nous faisait partager ses découvertes et ses amies.)
Dans un entretien, Nathalie expliquait pourquoi elle n’aimait pas l’approche militante, un mot évoquant le militaire, la notion d’un groupe constitué sous la houlette d’un chef. Pour elle l’action était personnelle, en réseau et en solidarité.
« Pionnier » aussi est un mot dangereux. (Mot masculin) : des soldats employés à des travaux de défrichement et de terrassement (nota : enfant, j’ai moi-même été « scout de France », ahah). Les pionniers brutalisent le terrain, coupent les forêts, aplanissent les collines ; ils construisent aussi des ponts, pour les générations suivantes. Avec tout ce que ça charrie d’imagerie coloniale — le mouvement scout a d’ailleurs été forgé pour les besoins de l’armée coloniale britannique en Inde et en Afrique du Sud.
Bref, « pionnier de l’internet » nous renvoie à un rôle historique bien particulier, celui d’avoir créé les conditions de possibilité, d’acceptabilité, des pratiques qui ont permis l’émergence des Google, Facebook, etc. Quand bien même que notre action a été définie, le plus souvent, par une opposition à cette mainmise des grandes entreprises sur le réseau.
Notre rapport à la politique, dans ces années 1995-2000, est un rapport minoritaire. Sur le moment je ne l’ai pas compris : on se battait sur certains sujets qui nous paraissaient importants, mais pour ma part sans trop réfléchir aux rapports structurels. De fait rien dans mon profil — homme cis, blanc, fils de profs, étudiant en maths, hétéro, né dans un pays riche et doté d’un passeport m’autorisant à voyager partout —, rien donc ne me pousse par nécessité dans une direction minoritaire. Mais qui nous écoute ? Qui s’intéresse aux problématiques qui surgissent alors face à ce nouveau moyen d’expression ? Du côté des médias, quand on parle d’Internet (pas souvent), c’est pour nous insulter ; nous sommes complices de tous les crimes, complaisants avec les pires raclures que l’humanité peut engendrer : les pédophiles, les nazis, les négationnistes… Nous sommes des pirates, les ennemis des artistes, les destructeurs de l’ordre. (Et en écrivant ça j’entends Nathalie rigoler et dire : « ouaiiiiis ! »)
Manifeste du Web indépendant
par le minirézo
Le Web indépendant, ce sont ces millions de sites offrant des millions de pages faites de passion, d’opinion, d’information, mises en place par des utilisateurs conscients de leur rôle de citoyens. Le Web indépendant, c’est un lien nouveau entre les individus, une bourse du savoir gratuite, offerte, ouverte ; sans prétention.
(…) Face aux sites commerciaux aux messages publicitaires agressifs, destinés à ficher et cibler les utilisateurs, le Web indépendant propose une vision respectueuse des individus et de leurs libertés, il invite à la réflexion et au dialogue.
uzine.net, 2 février 1997.
On discute des pseudonymes et de la sécurité des communications ? C’est qu’on n’est même pas capables d’assumer nos actes, que l’on prône l’anonymat pour favoriser de plus grands crimes encore. Voilà en gros à quoi nous sommes réduits dans les journaux.
Nathalie, de son côté, ne cherche pas à produire de la panique morale, mais au contraire réalise un documentaire (Internautes, 1995) qui parle de ce que c’est vraiment d’être sur Internet. Elle s’implique, elle bricole, elle produit un discours do-it-yourself (Le fameux slogan de Jello Biafra : « Don’t hate the media, become the media »).
On défend la liberté d’expression ? Nos aînés politiques nous traitent de Libertariens, d’Américains… Bien sûr en comparaison avec ce qu’endurent les LGBT à la même époque ce n’est rien ; en comparaison avec ce que vivent les Musulmans depuis 2001 ce n’est rien. En comparaison avec ce que vivent toutes celleux qui ont la mauvaise couleur de peau, le mauvais genre, le mauvais look, ce n’est rien. Mais au travers de cette violence qui nous est faite, des effets que ça produit, on peut comprendre, un peu, ces violences, s’y reconnaître, voir comment ça fonctionne.
Qui donc s’intéresse à nos questions ? Qui nous rejoint ou nous invite, pour discuter, pour ouvrir des lieux, des perspectives ? Ce sont, à l’époque, des activistes minoritaires : anti-coloniaux, (cyber)féministes, Act Up. Nathalie est à ce carrefour. Ces passerelles, ces discussions sont pour moi la vraie action « pionnière », au second sens du terme : celle qui crée les lieux et les conditions de possibilité pour ce qui vient ensuite.
↬ Fil
Conformément à la volonté de Nathalie Magnan de relayer, lors de chaque présentation de son travail, un appel au don en soutien au sauvetage en mer, nous vous invitons à découvrir l’engagement et les actions de l’association SOS Méditerranée, qui lui tenaient particulièrement à cœur.