Observer, ressentir, cartographier : explorer l’intimité dans les espaces sociaux au Danemark

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13 février 2026

 

PROJET « EMBODIED ECOLOGIES » : RETOUR À LA TABLE DES MATIÈRES

 
Depuis ma plus tendre enfance, je m’émerveille de choses qui paraissent simples. J’ai toujours trouvé extraordinaire ce que d’autres pouvaient trouver banal ! J’ai toujours pensé que ce qui paraît normal à certaines personnes peut sembler complètement étrange à d’autres. J’ai grandi dans un environnement bilingue et entre deux cultures — danoise et néerlandaise — dans une petite ville des Pays-Bas, ce qui veut dire que pour moi, la notion de « normalité » est à géométrie variable, puisque ce n’est pas la même dans une culture ou dans l’autre. Les actes de la vie quotidienne, aussi simples soient-ils, peuvent cacher des « complexités subtiles » et mettre en lumière des contextes spécifiques où se nouent des enjeux culturels et sociaux.

Dans ce texte, je vous invite à explorer avec moi un phénomène social très typiquement scandinave que les Danois appellent hygge.

 

Textes et photos* : Emma van Dalen

Anthropologue
*sauf mention contraire.

 

Coordination éditoriale et traduction : Philippe Rekacewicz
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Prendre une bière au café du « Coq », Aarhus.
Photo : Emma van Dalen, 2019.

Chère lecteurice, avant de vous présenter la cartographie que j’ai produit pour essayer de figurer les espaces du hygge en 2019, je voudrai vous parler, vous présenter ce phénomène que les danois nomment le hygge et qui doit paraître très mystérieux aux non-scandinaves. Il faut aborder cet aspect de la culture scandinave en passant en revue les approches, les définitions tout en nuances, en s’appuyant sur la perception, les ressentis des personnes avec lesquelles je me suis entretenue pour ce projet de recherche.

Le hygge, c’est un terme pratiquement intraduisible en anglais ou en français. Mais on peut le définir par une description sensible et émotionnelle : c’est une ambiance de confort, un état de bien-être et de convivialité, lié à des moments simples et chaleureux qui peuvent être appréciés individuellement ou avec des proches. Ce n’est pas seulement une activité précise, mais plutôt un instant, un épisode de vie, une expérience émotionnelle collective, où le groupe favorise le « plaisir des petites choses », la détente et l’affection.

Le hygge se laisse saisir dans ces moments où s’expriment le plaisir des petites choses, le relâchement, la détente et la chaleur affective. Des petits groupes qui se connaissent se réunissent dans l’idée de se « faire plaisir », dans une ambiance cosy et chaleureuse, où tout est doux, et de préférence lent, bienveillant. Bien que cette pratique puisse se produire n’importe où — en extérieur comme à l’intérieur — les rencontres considérés comme hyggelige (chaleureuses ou convivial)es se font généralement dans des ambiances charmantes, avec des lumières douces, des bougies, de confortables sièges avec des coussins dans des intérieurs cosy — bars, salons de thé, mais aussi dans la sphère privée, dans les maisons et les appartements. On cherche à partager des moments heureux, sans stress, autour d’un café ou d’un repas, d’un jeu de société ou d’un film, l’objectif principal étant de s’amuser dans une atmosphère chaleureuse et confortable. Pour les personnes qui participent, c’est la recherche d’un bien être intérieur.

Cette pratique existe ailleurs en Scandinavie : en Suède où on l’appelle mysig, adjectif que l’on pourrait traduire selon le contexte par douillet, confortable ou chaleureux, qui évoque une ambiance agréable et accueillante favorisant le bien-être aussi bien physique qu’émotionnel ; ou encore en Norvège par kose seg, verbe qui signifie « prendre du plaisir, se détendre, profiter d’un moment agréable » (sous-entendu « avec d’autres »), qui évoque confort et détente. En Allemagne, on parle de gemütlich, et aux Pays-Bas on dit gezellig. L’expérience du hygge, qui n’est pas propre au Danemark (même si dans la culture danoise on pense le hygge comme un phénomène unique lié au pays) est tout simplement une façon ordinaire d’être, une attitude que tout le monde peut adopter, n’importe où sur la planète, sans qu’il soit nécessaire pour cela d’être scandinave. Reste qu’il est difficile, voire impossible, de trouver dans d’autres langues une terminologie équivalente à cette expression.

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Jeux de société et boissons lors d’une « observation participante » au café « Le Coq » à Aarhus.
Photo : EvD, 2019.

Le hygge est donc simplement une façon d’être ; en d’autres termes, comme je l’évoquais en introduction, quelque chose de complètement banal, comme la vie normale qui s’écoule sans que rien de vraiment spécial ni d’extraordinaire ne se passe. Et c’est précisément pour cette raison que j’ai voulu étudier sa dynamique, qui relève d’une « mystérieuse facilité », d’un mouvement intime et local qui pourtant s’est répandu dans le monde entier.

En 2019, je me suis rendu à Aarhus (Danemark) avec mon collègue Robbin de Jong pour étudier le hygge sur le terrain de l’ethnographie, avec en tête l’idée d’explorer plus précisément deux axes de recherche : d’une part comment l’identité danoise s’exprime dans le hygge, et d’autre part quelle influence pouvait avoir sur ce phénomène la mondialisation — et plus particulièrement le néolibéralisme.

Cette carte est une « esquisse première », elle figure l’ensemble des notes spontanées prises rapidement pendant le travail de terrain. La figuration cartographique a été un élément essentiel de la recherche, en ce qu’elle a permis de faire apparaître des éléments qui autrement seraient restés invisibles ; elle m’a aussi permis d’acquérir une connaissance plus approfondie, plus intime du sujet. Curieusement, je ne l’ai jamais intégrée dans la version finale de mon mémoire de master : elle est restée pendant quelques années dans mon journal, avec mes notes de terrain, dans mes étagères. L’idée d’en faire quelque chose a sommeillé dans un coin de ma tête, jusqu’à ce que je m’en ouvre à Philippe Rekacewicz, géographe cartographe, chercheur associé au projet Embodied Ecologies mené par l’anthropologue Anita Hardon au département des sciences sociales de l’université de Wageningen. Intrigué par les éléments que je lui avais soumis, il a insisté pour que je formalise l’ensemble de ce matériau sous la forme d’une contribution méthodologique descriptive.

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Partie de baby-foot au café du « Coq », Aarhus.
Photo : EvD, 2019.

Cet article n’est pas une restitution directe des résultats du travail ethnographique mené sur le terrain avec Robin de Jong : il met l’accent sur le processus de création cartographique. J’exposerai d’abord les approches méthodologiques, avant de résumer les résultats de nos données empiriques. Puis je présenterai la carte du Studenterbaren (le bar des étudiants) que j’ai dessinée, un bar très apprécié des étudiants, du personnel et des habitants du campus de l’université d’Aarhus, pour enfin vous dire ce qu’elle m’a apprise.

Méthode

Nous avons mobilisé des outils issus de l’ethnographie : « l’observation participante », qui consistait à prendre part aux activités avec les personnes plutôt que de les observer de l’extérieur ; le  hanging out  (trainer ça et là), où nous partagions simplement des moments dans les bars près des gens sans être tout à fait avec eux, ce qui est une approche plus informelle et discrète que « l’observation participante » ; et enfin nous avons mené une série d’entretiens qualitatifs. Nous avons principalement parlé anglais avec les personnes, mais comme le danois est l’une de mes deux langues maternelles, j’ai également pu mener des entretiens en danois.

Nous avons choisi la « ville du sourire », comme Aarhus est décrite sur le site touristique, parce qu’elle abrite une université de renommée internationale qui accueille des étudiants danois et étrangers. Au début, nous pensions que notre « échantillon de recherche » ne devait être constitué que d’étudiants danois, mais nous nous sommes aperçus que le contexte international nous offrirait davantage de perspectives, car le hygge, bien que « pratiqué » essentiellement par des Danois de souche, était également « commercialisé », pour ne pas dire « marchandisé », par les acteurs professionnels qui, en embarquant des étrangers pour leur faire « goûter » ce phénomène, y voyaient une source de revenus.

Nous avons exploré des lieux que nos participants et leurs réseaux considéraient comme hyggelige par définition et où l’atmosphère était cool. Comme nous avons également étudié les espaces publics, on nous a conseillé de nous rendre dans différents types de bars. Mais nous nous sommes retrouvés à « traîner » essentiellement au Studenterbaren (le bar des étudiants), théâtre de la carte que je vous présente dans cette contribution. Cet établissement n’était d’ailleurs pas exclusivement réservé au personnel et aux étudiants de l’université, mais ouvert à tous.

Aperçu de notre recherche

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Brœtspilcafé (café de jeux de société), Vestergade, Aarhus.
Photo : EvD, 2019.

En 2019, alors que nous écumions les bars d’Aarhus, le hygge devenait un mot à la mode un peu partout dans le monde (ce qui était peut-être lié à la publication du livre The Little Book of Hygge de Meik Weiking [1]). Et nous nous demandions si ce n’était pas la raison pour laquelle le Danemark était considéré comme l’une des sociétés les plus heureuses au monde depuis des décennies.

Nous étions curieux de savoir si le hygge était vraiment une dynamique propre au Danemark et, si oui, ce qui le rendait danois. Nous avons alors demandé aux étudiantes d’Aarhus ce que signifiaient pour eux « être danoise » et la « danoisité », ce qu’ils pensaient du hygge et si elles et ils le « pratiquaient », et enfin si elles et ils avaient l’impression que cet état d’esprit propre au pays n’était pas un peu dévoyé, puisque cela devenait une pratique marketing qui semblait plutôt bien se commercialiser.

Nous avons défini le hygge un peu plus haut, mais pour les étudiantes en parler restait un exercice compliqué, et ils ressentaient des dificultés à formaliser leur pensée. ils disaient souvent que c’était comme une atmosphère ou une dynamique qui offrait à chacun.e un espace pour se détendre et se ressourcer, sans craindre le jugement des attentes sociales. Cette atmosphère, vécue seule ou partagée avec ses proches, visait à offrir un refuge où les tensions et pressions extérieures pouvaient être momentanément suspendues. Après avoir relu mon mémoire (de 2019) pour écrire cet article, j’ajouterai une note plus politique : le hygge offre un échappatoire au système néolibéral, une pause dans le quotidien loin de nos appareils connectés, qui offre du temps, et un moment pour être pleinement présent.e avec soi-même et ses proches.

À l’ère de la mondialisation, le concept de hygge s’est en quelque sorte dédoublé : d’un côté il y a le hygge tel qu’il est vécu au Danemark, où il véhicule également des aspects de la « danoisité » ; de l’autre une version plus récente et marchandisée, destinée aux touristes et diffusée à l’international. Elle se manifeste souvent à travers diverses pratiques : allumer des bougies, lire un livre, etc. Bien que ces pratiques ne soient pas inhabituelles pour les Danois, cette variante du hygge a été jugée problématique, dans la mesure où elle établit une sorte de « norme d’excellence » implicitement orientée vers la recherche du hygge. En d’autres termes, il s’agit d’atteindre un résultat plutôt que de profiter du processus.

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Étudiantes profitant de l’un des premiers jours ensoleillés de l’année sur le campus de l’université d’Aarhus, février 2019.
Photo : EvD.

Les étudiant.es ont du mal à accepter cette idée, estimant que la présentation d’une « norme d’excellence » donnait l’impression qu’il existe une bonne et une mauvaise façon de pratiquer le hygge, alors que selon eux « faire du hygge » est une expérience intrinsèquement personnelle, spontanée, et surtout orientée vers la recherche de la simplicité, voire de l’humilité. On pourrait croire, de surcroît, que le Danemark détient le monopole du hygge, alors que les étudiants ont clairement rappelé qu’il peut être vécu par chacun.e de n’importe quelle manière, sans qu’il n’y ait aucune règle ni protocole.

C’est au fil de nos échanges avec les étudiant.es que nous avons pris conscience que le hygge porte en lui des éléments profondément enracinés dans trois aspect essentiels de la culture danoise : la confiance (en particulier la confiance sociale et la confiance politique), l’égalité, et la vie privée.

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Au Studentbaren, la soirée animée du vendredi avec « Fredagsøl » (la bière du vendredi), Aarhus.
Photo : SpiseGuidenAarhus.dk

Nos données ont montré que ces composantes étaient non seulement ancrées dans l’identité danoise, mais aussi dans les pratiques hygge au Danemark : le hygge, dans ses multiples manifestations, semble indissociable de ces valeurs sous-jacentes. Il semblait donc plus juste de parler non pas d’une forme unique de hygge, mais d’une forme spécifiquement danoise.

J’ai pu mettre en relation ces notions en dessinant une carte du Studenterbaren, le bar étudiant de l’université d’Aarhus., qui illustre l’importance et l’ancrage de la vie privée dans l’identité danoise, ainsi que la manière dont celle-ci se reflète dans la décoration intérieure.

Carte du Studenterbaren 

Au début de notre recherche sur le terrain, nous sommes allé.es dans le sous-sol du bâtiment du campus de l’Université d’Aarhus où se trouve le Studenterbaren (le bar étudiant). Ce lieu a une riche histoire [2]. Créé en 1965, il avait été conçu comme un «  salon à cognac  » avec une cheminée à foyer ouvert. À l’époque, il était permis de fumer partout, sauf dans la petite «  salle non-fumeurs  » située à l’arrière — une appellation qui subsiste encore aujourd’hui, même si le bar et le campus sont désormais entièrement non-fumeurs.

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Le comptoir du Studenterbaren.
Photo : Foto : Jens Hartmann Schmidt, AU Foto, medarbejdere.au.dk

Le Studenterbaren a toujours été ouvert à tous. Depuis sa création, il a accueilli des concerts de jazz, des dégustations de boissons et des soirées plutôt calmes. Le bar a gagné en popularité dans les années 1980, lorsque les motards des Hells Angels ont commencé à le fréquenter. Dans les années 1990 et 2000, il a progressivement attiré une clientèle composée d’étudiants, de membres du personnel et de résidents locaux. Aujourd’hui, le Studenterbaren propose toujours une large sélection de bières spéciales, organise des dégustations, des quiz et des repas, et met gratuitement des jeux de société à disposition de tous ses visiteur.euses.

C’était un mardi après-midi assez calme, et seuls huit étudiants étaient présents, répartis dans tout l’espace. Ils étaient assis loin les uns des autres, comme s’ils avaient délibérément choisi les coins pour avoir le plus d’espace possible entre eux. Ce n’est que lorsque deux de leurs amies sont entré.es dans le bar qu’elles et ils se sont levées ; elles et ils se sont embrassées, et sont allées s’assoir tout seuls dans des coins isolés. Le silence était tel que la musique (toujours à faible volume pour que les consommateurs puissent discuter) apparaissait pour une fois plus forte que toutes les conversations dans la salle. Même mon collègue s’était isolé pour consulter ses messages, me laissant dans une troublante solitude. Il ne se passait plus rien, l’atmosphère était « « remplie » » d’un vide sidéral.

Les anthropologues n’aiment rien tant que d’observer les gens dans leurs activités et leurs mouvements, bien entendu pourvu qu’ils soient actifs. À l’inverse, si les gens sont tranquilles, au repos, ou occupés à mener tranquillement leurs propres activités dans leurs coins respectifs, on pourrait croire qu’il n’y a rien à étudier. Sjaak van der Geest et Geert Mommersteeg ont formulé cela dans leur plaidoyer pour l’étude du lit en tant qu’objet culturel : « le lit est associé au sommeil, qui est généralement considéré comme un moment loin de la vie consciente et de l’activité sociale » (Van der Geest & Mommersteeg 2006, 8), rendant une personne « non pertinente pour le spécialiste en sciences sociales ». Les auteurs insistent sur l’importance du sommeil pour les sciences sociales, en tant que pratique culturelle façonnée par les habitudes, les rituels, des usages et un contexte économique spécifiques. Alors que les auteurs associaient le lit au sommeil, faisant ainsi du lit un objet culturel pertinent à étudier, j’ai associé les bars à des espaces où certaines atmosphères et dynamiques (potentiellement spécifiques à une culture) pouvaient se produire – comme le hygge – faisant ainsi du bar un espace culturel pertinent, même pendant ses moments les plus calmes.

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Cartographie sensible du Studenterbaren.
Carte dessinée par Emma van Dalen, 2019.

À l’époque, en préparant notre travail de terrain, j’ai lu un article d’une anthropologue qui a mené ses recherches dans un bar en Amérique latine, et j’avais été très inspirée par son approche. Mais je ne l’ai pas référencé et, malgré mes nombreuses recherches, je n’ai pas réussi à le retrouver. Je ne suis donc pas en mesure de citer correctement l’autrice, et je ferai de mon mieux pour décrire son travail !

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Café dans le centre d’Aarhus.
Photo : EvD, 2019.

Dans cet article, elle avait dessiné une carte pour suivre les déplacements des personnes dans un bar, afin de déterminer si un bar est un espace social dans sa totalité ou si la création d’espaces sociaux est due à certaines zones du bar. La carte lui servait à suivre les déplacements des personnes dans l’espace du bar. La base de l’espace consistait simplement à tracer les contours de l’environnement : la zone du bar, les poutres de soutien, les tables (hautes et basses), les portes... Ensuite, pour illustrer la façon dont les gens se déplaçaient, l’autrice a dessiné de petites empreintes de pas afin de retracer les schémas de déplacement. Certaines empreintes sur la carte ont été dessinées avec une encre plus dense que d’autres, indiquant que les gens restaient plus longtemps dans cette zone pour y discuter avec les personnes qui y étaient assises.

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Café dans le centre d’Aarhus.
Photo : EvD, 2019.

Nous n’avons pas utilisé cet article pour notre cadre théorique, mais il est resté gravé dans ma mémoire depuis que je l’ai lu, de sorte que l’esprit de cet ouvrage m’accompagne encore aujourd’hui dans mes travaux de terrain. Ainsi, en ce mardi après-midi tranquille au Studenterbaren, alors que rien de particulier ne semblait se passer, j’ai dessiné une carte de l’environnement, pour explorer l’espace sous un regard inédit.

La cartographie était une pratique totalement nouvelle pour moi et je ne me sentais pas capable de dessiner quelque chose de pertinent ; mais, déterminée, j’ai suivi les traces de l’étude de l’autrice sud-américaine, en commençant par dessiner une carte très basique de ce qui m’entourait. Je regardais dans tout les coins pour être sûre de tout capturer.

Ma carte comprend donc des tables qui ne sont pas parfaitement alignées de manière symétrique : c’est une représentation réaliste de la disposition. J’ai été frappée par le fait que chaque table était positionnée de telle manière qu’il était difficile de voir directement la table de ses voisins. Cela se voyait dans la façon dont certaines tables étaient placées en diagonale, mais côte à côte, et dont les tables plus grandes étaient nichées dans les coins. En d’autres termes, la disposition des tables et des chaises créait de petits îlots privés, et dans chaque petit îlot on tournait le dos aux autres petits îlots.

Le Studenterbaren étant un espace informel, il était facile de déplacer les meubles à sa guise. De toute évidence, au moment où cette carte a été dessinée, l’espace était très vide, et les quelques visiteurs présents n’avaient pas besoin de déplacer les meubles. Lors d’autres visites dans ce bar, nous avons constaté que les étudiants semblaient pour la plupart respecter la disposition de l’espace, et utilisaient tout au plus une chaise d’une autre table, mais ne déplaçaient que rarement les tables de leur emplacement dédié.

Après avoir fait cette observation, je me suis demandé si Studenterbaren était le seul espace aménagé de manière à créer de petits îlots privés, ou si c’était une pratique courante dans les cafés et autres bars d’Aarhus. Dans un café que je fréquentais uniquement pour écrire, et non pour observer en détail, je me suis rendue compte que c’était le même principe.

Même les grands fauteuils étaient disposés de manière à créer une bulle privée : il n’y avait ni tables ni chaises de l’autre côté de l’espace. Ainsi, même si les visiteurs pouvaient passer devant les sièges pour s’avancer dans le café, vous et vos éventuels compagnons conserviez votre petit îlot privé.

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La salle du Studenterbaren lorsque le bar est fermé.
Photo : Photo : Jens Hartmann Schmidt, AU Foto, medarbejdere.au.dk

Cette carte a été ma première expérience avec un type de cartographie qui n’était pas de nature géographique mais plutôt « sensorielle » ou « émotionnelle ». Bien qu’on m’ait découragée d’utiliser cette carte dans mon mémoire, elle m’a tout de même donné une perspective entièrement nouvelle et m’a aidée à poser des questions plus spécifiques aux étudiants tout au long de la période de terrain. À l’époque, j’ai donné la priorité à mon diplôme en limitant, comme on me l’a conseillé, mes velléités à appliquer des méthodes de recherches créatives !

Pour conclure sur une note plus personnelle : il m’arrive parfois d’être tellement focalisée sur le résultat que j’en oublie de profiter du processus lui-même. Cela s’est surtout vérifié avec les expériences nouvelles : je me concentre sur le résultat, puis je me reproche que cela ne corresponde pas immédiatement à ce que j’avais imaginé.

Revenir à cette carte m’a encouragée à adopter des méthodes de recherche plus créatives et ludiques, telles que par exemple la pratique de la cartographie sensorielle, perceptive, émotionnelle. Je vous invite donc à essayer la cartographie de toutes les manières possible, selon les inspirations qui vous viennent à l’esprit, quelque soit le lieu ou le sujet, et aussi banal soit-il. Et surtout, de bien vous amuser avec ! Que vous soyez novice ou déjà très expérimenté, de nouveaux horizons s’ouvriront à vous/

Et pour rester dans le hygge : n’oubliez jamais de profiter du processus !

 
Références

  • Geest, Sjaak van der, et Geert Mommersteeg. 2006. « Beds and Culture : Introduction ». Medische Antropologie 18 (1) : 7-17.
  • de Jong, R. D., & van Dalen, E. T. 2019. « What’s all the fuss about : de ervaring van hygge in relatie tot identiteit, mondialisering en plaats, onder jongvolwassenen in Aarhus », Mémoire de licence, Université d’Utrecht, Pays-Bas.

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