Prologue : les contraintes et les désirs
Il faisait très chaud en cet été 2023 à Marseille, une longue canicule, insupportable au milieu du béton. C’était comme si notre sujet de conversation, la pollution, était devenu palpable.
L’histoire que je vais vous raconter ici a commencé de cette manière :
Lors des premiers entretiens [1], les termes « toxique », « toxicité » ou « pollution » ont suscité quelques incompréhensions, parfois à cause de problèmes de traduction. J’ai alors posé des questions plus larges, et commencé à faire des périphrases en demandant ce qu’ielles considéraient comme désagréable, nocif, problématique ou dangereux dans leur environnement quotidien, pour elles ou eux-même, pour les proches, ou simplement pour les autres. Je les ai aussi questionnés sur les lieux où ielles se sentaient bien, à l’aise, en sécurité, en bonne santé, et ce qu’ielles aimeraient changer dans leur lieu de vie, leur quartier, ou dans la ville. Je les incitais aussi à comparer avec d’autres lieux de vie connus sur des thèmes comme la qualité de l’eau, de l’air, des espaces verts, de leur logement, de leur quartier. Tous et toutes me parlaient du manque d’ombre, de la chaleur étouffante, de leur difficulté d’accéder à la mer, du besoin d’espaces verts, mais aussi de l’insalubrité de leur logements, des logiques de gentrification, des difficultés administratives pour accéder à des aides médico-sociales, de l’envie de déménager à la campagne...
La plupart des habitantes ont donc parlé des inégalités sociales et de leur lien à l’exposition à la pollution, ce que la tradition américaine nomme les injustices environnementales (Bullard, 2000) [2].
La question centrale abordée dans les entretiens marseillais est l’impossibilité d’accès à certains lieux considérés comme agréables, principalement les espaces verts et maritimes, notamment parce que beaucoup sont des propriétés privés. On aborde ici le problème de la « commodification » de l’espaces, c’est-à-dire le processus par lequel quelque chose qui n’était pas considéré comme une marchandise (un bien économique échangeable) est transformé en produit ou service susceptible d’être acheté, vendu ou échangé sur un marché. Ce processus accentue la relégation des personnes les plus précaires vers des environnements moins désirables sur le marché urbain : là où l’on peut, par exemple, subir diverses injustices climatiques comme les îlots de chaleur (voir les cartes de Cedric Rossi et Philippe Rivière), ou des espaces où l’on est davantage exposé aux molécules toxiques (les sites CEVESO [3])...
On peut donc parler, dans ce cadre, d’injustices environnementales, au sens où divers facteurs comme la classe, la race et/ou le genre influencent une plus ou moins grande exposition à différentes formes de pollution (des molécules chimiques toxiques), mais aussi à un ensemble de nuisances, comme la pollution sonore, l’éloignement de divers lieux nécessaires (alimentation, santé, loisir, etc.)... Le livre de William Acker Où sont les « gens du voyage » ?, doublé d’une cartographie interactive montre bien le lien entre les inégalités sociales (en l’occurence ici causées par l’antitsiganisme), les injustices environnementales et le phénomène de relégation spatiale - puisque les aires pour les voyageurs sont assez fréquemment situées dans des espaces qui présentent des nuisances importantes, et loin ou en dehors des villes.
Dans les entretiens que j’ai mené à Marseille, lorsque ces nuisances étaient mentionnées, elles étaient le plus souvent décrites comme une absence de choix, ou le résultat de diverses contraintes qui limitent la possibilité pour les habitant.es de trouver des formes de bien-être, et restreignent leur occupation de la ville à certains espaces. Emmeline, habitante de l’Estaque, dont la grand-mère est décédée d’un cancer lié à l’amiante, le dit en ces mots :
Moi, j’ai régulièrement peur du fait de vivre relativement pauvre, comment ça influence ma vie, dans le sens, par exemple, le choix des quartiers où j’habite, les logements que j’accepte d’habiter... Et j’ai peur de l’espèce de précarité environnementale, quoi, de devoir habiter à côté de zones ultra polluées et d’avoir des impacts sur ma santé... importants. »
Face à ces réponses, il m’a alors fallu déplacer la grille de lecture des entretiens : il s’agissait moins d’aller chercher la perception directe de la pollution liée à des molécules toxiques que de me demander quelle perception globale de leur environnement de vie ont les habitants du centre-ville (globalement les 1er, 5e et 6e arrondissements), de la Belle de Mai (3e arrondissements) et des Rosiers (14e arrondissement). Malgré leurs différences, on peut dire que ce sont trois quartiers populaires [4] et qu’ils présentent une qualité de l’air moins bonne que d’autres quartiers de la ville [5].
Ce qui m’était alors apparu comme des problèmes de traduction dans les entretiens s’est finalement révélé être un atout permettant de sortir d’un prisme trop restreint pour décrire une approche incarnée (« embodied ») de l’écologie dans le cadre du capitalisme urbain tel qu’il se vit à Marseille.
Ce changement de perspective sur la perception de la pollution rejoint l’appel de Michelle Murphy (2017) à trouver des méthodologies adaptées pour la recherche sur ces sujets. Il ne s’agit pas seulement de décrire et de quantifier les effets de la pollution, dans un prisme scientifique qui nous pousse à regarder les molécules, puisque cette approche montre ses limites en termes de compréhension du monde social (Liboiron et al., 2018).
Dans une perspective écoféministe et décoloniale, Michelle Murphy nous propose d’élargir, en se demandant quelles sont les manières adéquates de décrire la vie dans le toxique, afin de penser une éthique adaptée :
How to refuse the chemical as an isolated entity and also not reenact bodycentric damage narratives ? […] This task of generating alter-concepts of care and responsibility might proceed by calling forth alter-modes of collaboration and study that simultaneously aim at world-building and dismantlement. »(Comment refuser l’idée que les produits chimiques soient des entités autonomes, tout en évitant de « rejouer » les récits de la souffrance centrés sur le corps ? […] Cette tâche, qui consiste à générer des concepts alternatifs de soin et de responsabilité, pourrait s’accomplir en convoquant des modes alternatifs de collaboration et de recherche qui visent simultanément à des processus de construction et de démantèlement du monde.)
Michelle Murphy, 2017, p.496.
Et c’est là qu’apparaît la jonction entre la formulation des contraintes que subissent les personnes interrogées et l’expression de leur désirs. Car en demandant ce que les habitantes voudraient changer dans leur lieu de vie, c’est bien la double question de la « construction du monde et son démantèlement » qui est abordée. Interroger des habitantes sur leur lieu de vie a effectivement permis de laisser s’exprimer des désirs éprouvés par la connaissance quotidienne de ces espaces.
Cela rejoint la précaution que prend Eve Tuck dans son article Suspending damage : a letter to communities (2019) : plutôt que de mettre en avant la passivité et l’impuissance devant des injustices subies, elle invite les chercheureuses à considérer autant les contraintes que les désirs exprimés par les résidentes. Elle s’oppose par là aux approches centrées sur les préjudices qui, se fondant sur une théorie du changement, considèrent que l’accumulation de preuves sert avant tout à représenter certaines communautés comme des victimes, afin d’obtenir réparation.
Eve Tuck s’interroge : « are the wins worth the longterm costs of thinking of ourselves as damaged ? » (Les avantages valent-ils, sur le long terme, le coût de nous percevoir comme des êtres meurtris ?). Alors, comme une « antidote » à des sciences sociales qui poussent à compter les peines et les douleurs pour décrire certaines vies, elle plaide pour une recherche collaborative et fondée sur le désir, selon l’interprétation qu’en donnent Gilles Deleuze et Félix Guattari [6]. Elle plaide alors pour un véritable « renversement épistémologique » :
Exponentiellement génératif, engagé, saturé, le désir n’est pas une simple volonté, mais une quête éclairée. Le désir est à la fois la part de nous qui aspire à ce qui est désiré et, en même temps, celle qui apprend à désirer. Il est intimement lié à, ou peut même être, notre sagesse. »
(Exponentially generative, engaged, engorged, desire is not mere wanting but our informed seeking. Desire is both the part of us that hankers for the desired and at the same time the part that learns to desire. It is closely tied to, or may even be, our wisdom).
Eve Tuck, 2019, p.418.
Lors des entretiens menés à Marseille, ce prisme m’a permis de laisser déborder les paroles des habitantes, de parler des injustices environnementales tout en ne laissant pas de côté « la vie bonne », pour tout le monde : comment on l’imagine, comment on la veut, comment on la prend. Sans partir du principe que ces situations sont identifiées de la même manière par toustes, il s’agit avant tout, dans ce texte, de faire entendre diverses tentatives de définition de la toxicité, dans les mots de celles et ceux qui subissent les conséquences des « politiques toxiques » (Liboiron et al, 2018) au quotidien. La spatialisation de ces définitions du toxique - les contraintes, mais aussi les désirs qui leur sont liés - est permise par les cartes sensibles : celles-ci mettent en exergue la connaissance réflexive de la ville qu’en ont ses habitantes, puisqu’ils et elles donnent à voir les émotions en réaction à l’environnement quotidien, projetant ainsi des forces de transformation, parfois contradictoires – car le désir, en tant que concept théorique, « interrupts the binary of reproduction versus resistance. » (rompt avec le cadre binaire de la reproduction et de la résistance) (Tuck, 2019, p.419).
Sortir d’un cadre binaire signifie ici que j’ai tenté de décrire les personnes interrogées en prenant en compte les contradictions qu’ielles ont énoncées : ce ne sont ni des victimes ni des résistantes absolues. Interroger les désirs des habitantes complexifie aussi la perception de la toxicité qu’ielles en donnent : il ne s’agit plus seulement de se demander ce qui est perdu, altéré ou déficient, mais aussi ce qui motive les gens à prendre des décisions, en fonction des valeurs et des histoires auxquelles ielles se confrontent ; autant d’éléments qui façonnent notre manière de percevoir, de comprendre et d’agir face à la toxicité. Sortir de cette fausse opposition passivité/résistance, c’est aussi prendre la mesure de l’impossibilité de la pureté dans un monde toxique (Rios Sandoval, 2026) : on ne peut ni s’intoxiquer totalement si l’on veut continuer à vivre, ni s’en débarasser totalement non plus - et cela vaut aussi, par extension, pour la vie dans un monde producteur d’inégalités environnementales, qui nous expose plus ou moins à la pollution. Parler des désirs contradictoires, dans ce cadre, c’est laisser s’exprimer en même temps les désirs de faire partie de ce monde, l’absence de choix, l’absence de solutions, la persistence des luttes - tout ce qui peut apparaître parfois comme des incohérences dans les parcours ou les discours si l’on cherche à catégoriser ces archétypes par leur opposition.
"Slow violence" and "slow activism" :
Dans l’essentiel des projets de recherche sur l’environnement, on compte ou on décrit les ravages de la pollution, en particulier les événements sensationnels, en laissant de côté ce que Rob Nixon nomme, par opposition, un « slow disaster » (2011), c’est-à-dire un « processus presque imperceptible, qui caractérise la condition toxique contemporaine du monde » et qui opère dans une « slow violence », une violence lente, ce qui la rend invisible :
Gradually and out of sight, a violence of delayed destruction that is dispersed across time and space, an attritional violence that is typically not viewed as violence at all. » (Progressivement, et hors de notre vue, une violence de destruction différée répandue à travers le temps et l’espace, une violence érosive qui n’est généralement pas du tout perçue comme violence.)Rob Nixon, 2011, p.2.
L’invisible violence de Rob Nixon ne l’est que si l’on comprend les dommages environnementaux comme des catastrophes, voire comme une certaine image de l’apocalypse : méga-feux, ouragans, explosions d’usines hautement toxiques, nourrissons déformés à la naissance, morts prématurées... Pourtant, puisque la pollution est la plus souvent graduelle, elle entraîne des effets plus lents, qui peuvent passer inaperçus, puisqu’ils façonnent une nouvelle normalité, de nouvelles formes de vies modifiées par le toxique. Mais ce n’en est pas moins une "violence" selon Rob Nixon - ce qui nous oblige à redéfinir la violence elle-même.
En 2022, Thom Davies rebondit sur ce concept, et sur tout le champ de recherche qu’il a participé à fédérer, dans l’article Slow violence and toxic geographies : ‘Out of sight’ to whom ?. Il soutient que si la « violence lente » est invisible, c’est à cause de la « violence épistémique » (Spivak, 1988) qui rend inaudible l’expertise des premiers et premières concernées, celles et ceux qui vivent la violence toxique au quotidien.
I argue that slow violence is not necessarily ‘out of sight’ (Nixon, 2011 : 2) to the people it impacts, but can instead be made knowable through what I term ‘slow observations’ (Davies 2018 : 1549). I suggest it is the gradual velocity of slow violence that makes this informal expertise possible. »
(Je soutiens que cette violence lente n’est pas forcément « hors de la vue » des personnes qu’elle impacte, mais qu’au contraire, elle peut être rendue visible à travers ce que j’appelle des « observations lentes » (Davis 2018 : 1549). Je suggère que c’est justement la vitesse graduelle de la violence lente qui rend cette expertise informelle possible).Thom Davies, 2022, p.411.
En référence au concept de « slow disaster », Manuel Tironi (2018) propose une recherche sur le « slow activism » (le militantisme lent), ou "intimate activisme" (activisme intime), une forme d’action centrée sur un engagement militant et éthique plutôt que sur une recherche d’efficacité :
This is the type of ethical response to pervasive chemical harm that emerges through domestic practices of care and that situates politics at the intersection between passiveness and action, coping and contesting, reclusion and mobilization, feeling and knowing.(C’est le type de réponse éthique à un danger chimique diffus qui émerge à travers des pratiques domestiques de soins et qui situe la politique à l’intersection entre la passivité et l’action, la coopération et la contestation, la réclusion et la mobilisation, la sensation et la connaissance.)
Manuel Tironi, 2018.
Dans ce cadre, on peut lire le type d’actions que mettent en avant les habitantes de Marseille questionnées pour le projet Embodied Ecologies comme une forme d’« activisme lent », en réponse à la violence toxique, doucement érosive.
Et cet activisme lent est lié à ce que Max Liboiron, Manuel Tironi and Nerea Calvillo appellent les « toxic politics » ou « politiques toxiques » (2018) : un concept qui souligne la dimension politique de gestes guidés par une connaissance intime de la toxicité quotidienne. Ielles nous invitent à penser les luttes environnementales en dehors des mouvements politiques légitimés par les structures de pouvoir et des modes de connaissance qui ne reposent que sur la science comme mesure. Cela rejoint l’appel de Michelle Murphy (2017) à envisager d’autres formes d’action et de discours sur la toxicité :
Legibility via recognition, through sensational images or otherwise, has inherent potential to reproduce forms of politics that maintain the difference between center and periphery, who is heard and not heard, and ‘what forms of life are supported to persist, thrive, and alter, and what forms of life are destroyed, injured, and constrained (Murphy, 2017). »
(La lisibilité par la reconnaissance, que ce soit à travers des images sensationnalistes ou autrement, porte en elle le risque inhérent de reproduire des formes de politique qui maintiennent la distinction entre centre et périphérie, entre ceux qui sont entendus et ceux qui ne le sont pas, et entre "les formes de vie soutenues pour persister, prospérer et évoluer, et celles qui sont détruites, endommagées ou contraintes" (Murphy, 2017) »).Max Liboiron, Manuel Tironi and Nerea Calvillo, 2018.
Dans le sillage de ces propositions théoriques et méthodologiques, je souscris au fait que celles et ceux qui vivent la violence toxique au quotidien sont les plus à même d’en parler. C’est pourquoi j’ai choisi d’interroger des personnes qui ne manifestaient a priori pas d’intérêt explicité pour les questions environnementales mais qui vivent dans des quartiers pollués de Marseille, en les laissant définir par elles-mêmes ce qu’elles considéraient comme étant toxique dans leur quotidien.
Fatima, l’une des premières personnes que j’ai rencontrées pour ce terrain marseillais, a ainsi convaincu ses deux amies Omar et Nadia de prendre rendez-vous avec moi pour un entretien, en leur disant « qu’il faut dire la vérité [aux chercheureuses] ». Par là, elle ne les incitait pas à répondre à mes questions, mais plutôt à prendre la parole. J’ai compris la phrase de Fatima comme une invitation à rester attentive.
Pour Fabienne Cavaillé, qui travaille sur les « émotions géographiques » (2016), celles-ci sont « motivées et conditionnées par des normes et des valeurs supérieures », et notamment des évaluations éthiques qui « portent sur des définitions du juste et de l’injuste, du bon, du beau, du bien et du mal [7] ». Les réponses demandent alors de comprendre la toxicité en termes relationnels comme le propose Michelle Murphy (2017), c’est-à-dire de lier l’expérience concrète des corps aux différentes formes de politique menées pour habiter la pollution (Gramaglia, 2023). L’horizon politique d’une approche relationnelle du toxique est celui d’une vraie justice reproductive, à partir d’une condition contemporaine profondément inégalitaire qui découle du capitalisme post-colonial :
When we talk of toxic politics, we mean reproductive justice : ‘the struggle for the collective conditions for sustaining life and persisting over time amid life-negating structural forces, and not just the right to have or not have children. Reproductive justice is thus inseparable from environmental justice, antiracism, and anti-colonialism.’
(Lorsque nous parlons de politiques toxiques, nous faisons référence à la justice reproductive : « la lutte pour les conditions collectives nécessaires à la préservation de la vie et à sa persistance dans le temps face aux forces structurelles qui nient la vie, et pas seulement le droit d’avoir ou de ne pas avoir d’enfants. La justice reproductive est ainsi indissociable de la justice environnementale, de l’antiracisme et de l’anticolonialisme. »)Murphy, 2017, p.142 in Liboiron et al., 2018
Des espaces de respiration
Alors, pour répondre à la question posée par Liboiron et al. (2018) - « what forms of action come to both describe and engender living in a permanently and unevenly toxic world ? » (Quelles formes d’action contribuent à la fois à dire et à façonner l’expérience de la vie dans un monde durablement et inégalement toxique ?), la plupart des habitantes interrogées ont répondu qu’ielles recherchent des formes de compensations, d’équilibre ou d’échappatoires.
C’est ce qu’Anaïs, habitante du centre-ville, nomme des « espaces de respiration » : elle désigne par cette métaphore n’importe quel espace ou activité qui lui permette de se sentir bien, lorsqu’elle « étouffe ».
Pour elle, la respiration est un lieu, un son ou encore une vision qui lui procure du bien-être, dans un environnement de vie qu’elle trouve « dégradé » :
Tu peux être dans un tout petit appartement, quelque chose de pas très agréable pour une raison ou pour une autre ; tu as des arbres : tout de suite, tu as un endroit de respiration. »
Elle parle alors des efforts à fournir pour trouver ces endroits de respiration, qui deviennent une manière de s’ancrer dans son lieu de vie :
Évidemment qu’un espace, une ville ou un village, là où on vit, un environnement qu’on occupe, peu importe finalement (dans une certaine mesure bien entendu)... peu importe l’environnement, ça va être aussi comment on s’empare de cet environnement. »
Je reprends alors son expression pour l’appliquer à des espaces ou des activités pointés par d’autres personnes interrogées, pour décrire comment vivre dans un monde toxique, en l’occurrence à Marseille. Je ne voudrais pas donner l’impression que cette recherche d’équilibre constitue la seule réponse envisagée par les personnes questionnées ou les groupes dans lesquels elles s’inscrivent, ni même qu’elle peut compenser la charge de violence de la nécropolitique (Mbembe, 2006). Il s’agit plutôt de suggérer que ces « stratégies de respiration » sont justement plus à même de décrire différents moyens « d’habiter » la pollution, et que c’est une des manières de pratiquer et de lutter contre les politiques toxiques (toxic politics). Dans un monde décrit comme une absence de choix, à la fois parce qu’il est impossible de vivre en dehors de la toxicité aujourd’hui (Liboiron et al., 2018 ; Mandler, Rios Sandoval, Tan, Hardon, 2025 [8]), et parce que le capitalisme postcolonial détermine structurellement que certaines vies comptent plus que d’autres (Dorlin, 2018), la recherche de compensation ou d’équilibre est une stratégie de lutte autant que de vie. C’est ce que Michelle Murphy appelle « alterlife » (Altervie [9]) :
Alterlife embraces impure and damaged forms of life, pessimistically acknowledging ongoing violence, living within and against the worlds technoscience helped make. Alterlife is resurgent life, which asserts and continues nonetheless. »
(Le concept d’alterlife englobe des formes impures et altérées de la vie, reconnaissant de manière pessimiste la violence persistante, vivant à l’intérieur et contre les mondes que la technoscience a contribué à façonner. Alterlife, c’est une vie renaissante, qui s’affirme et perdure malgré tout).Michelle Murphy, 2017.
À Marseille, dans les conditions caniculaires de ce terrain, la question qui me guidait pendant les entretiens prenait, sous le cagnard, un sens immédiatement préhensible : « How to sustain life in a toxic world ? », (Comment maintenir la vie dans un monde toxique ?). Cette question est celle que pose Mariana Rios Sandoval (2026), en s’appuyant sur une longue généalogie de travaux féministes sur la reproduction comme processus incarné et catégorie analytique, lorsqu’elle cherche à penser les effets de la pollution et les possibilités de remédiation, en dehors d’un discours de pureté, et en dehors d’une appréhension individuelle de la question. Elle tente plutôt de l’aborder comme une question de reproduction socio-écologique, dans lesquels les processus vitaux corporels, écologiques et sociaux sont indissociables, car enchevêtrés et interdépendants.
Michelle Murphy soulève aussi des enjeux épistémologiques en cherchant à échapper au prisme moléculaire et individuel qui fonde habituellement la recherche sur la pollution. Au contraire, elle réclame une vision relationnelle des substances toxiques, mais aussi des milieux et des êtres qui sont transformés par celles-ci :
How to give words that might refuse the hegemonic sense of what chemicals and life are, that might be adequate to confronting the ubiquitous condition of chemically altered living-being, a condition that is shared, but unevenly so, and which divides us as much as binds us, a condition that enacts and extends colonialism and racism into the intergenerational future ? »
(« Comment trouver des mots capables de défaire le sens hégémonique attribué aux molécules chimiques et à la vie — des mots à même d’affronter la condition diffuse, mais persistante, d’une existence vivante altérée par les substances chimiques ? Une condition à la fois partagée et inégalement vécue, qui nous divise autant qu’elle nous relie, et qui prolonge le colonialisme et le racisme dans un avenir intergénérationnel. »).Michelle Murphy, 2017, p.497.
Dans le projet Embodied Ecologies (Écologies incarnées), pour trouver d’autres manières de décrire les conditions de la vie quotidienne, les personnes qui le souhaitaient ont aussi pu dessiner une carte sensible. Je proposais de dessiner une carte à la suite des entretiens pour représenter certains des lieux, des thématiques ou des émotions adressées lors de la discussion.
Sur ces cartes, figurent des manières d’« habiter quelque part », comme le dit Anaïs. Elles rendent aussi visibles les inégalités d’accès aux « espaces de respiration » pointés par chacune.
Cette recherche de communs accessibles apparaît donc comme un contrepoint important de l’exposition à la toxicité, et représente un enjeu pour des luttes collectives évoquées lors des entretiens (lutte pour garder l’accès à un espace vert non-construit, pour la mise en maraîchage de friches dans un quartier, pour l’accès à un parc privé, aux logements vides de la ville, etc.).
Les désirs de changement qui ont pu se dessiner à travers les manques exprimés forment donc un « Marseille amélioré » comme le nomme Anaïs en légende de sa carte. Ces désirs dépendent aussi des points de comparaisons qu’ont connu les habitantes, en fonction de leur parcours de vie ou de migration - certains de ces lieux « hors-Marseille » apparaissent d’ailleurs sur les cartes et y déploient l’espace
1 - Nadia et Fatima : la vie à l’horizontale, la vie à la verticale
Le 5 novembre 2018, les effondrements des immeubles 63 et 65 de la rue d’Aubagne, dans le quartier de Noailles, ont causé la mort de huit personnes. Des milliers d’avis d’expulsion ont été établis par la suite dans d’autres immeubles du centre-ville. [10] L’écriture de cet article se fait, par un hasard de calendrier, en plein dans le procès mettant en cause les responsables de ces effondrements [11] : un procès attendu par les familles des victimes, les habitantes concernéees par les expulsions et les associations portées partie civile [12], car il vient mettre le doigt sur le problème de l’habitat indigne à Marseille. L’évènement des effondrements de la rue d’Aubagne est constitutif d’une mémoire collective marseillaise [13] et apparaît donc dans de nombreux entretiens menés dans cette recherche ; il s’agit parfois simplement d’un sous-entendu, dans lequel je suis prise à partie, en tant qu’habitante de la ville. Nous sommes en effet nombreux et nombreuses à avoir été évacuées, à connaître quelqu’une qui l’a été ou à avoir peur de l’être.
On sépare théoriquement les notions d’insalubrité et de péril : la mise en péril d’un bâtiment est effectuée lorsque celui-ci menace de s’effondrer tandis que l’insalubrité désigne un danger pour la santé des habitantes. Dans les faits, il s’agit souvent de phénomènes qui surgissent ensemble. Cette question est revenu mainte fois dans les entretiens comme la représentation d’une forme de toxicité diffuse.
La question du mal logement apparaît alors centrale dans le rapport aux inégalités environnementales, puisqu’elle façonne, à travers une privatisation de l’espace, des difficultés croissantes pour se loger dans de bonnes conditions : le rapport de 2019 du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées [14] intitule même son rapport Marseille, de la crise du logement à une crise humanitaire. Ce rapport analyse la « crise du logement de 2018-2019 », suite aux effondrements de la rue d’Aubagne, et pointe particulièrement l’augmentation du parc privé sur les dernières années, et notamment le manque de logements sociaux.
J’ai rencontré Nadia, une habitante de la Belle de Mai (3e arrondissement), dans un bar animé du quartier, un jour de marché. Nadia est membre du CHO3, le Collectif des Habitants Organisés du 3e arrondissement. Ce collectif "se bat contre les injustices vécues par les habitantes et défend leurs intérêts" selon leur propre définition [15]. Le collectif se fédère notamment autour de l’accès aux droits, la lutte contre l’habitat indigne, mais aussi l’organisation de formations, d’évènements culturels ou d’ateliers, organisés en diverses commissions. Nadia le formule ainsi :
Le but du collectif, c’est que les personnes s’émancipent, qu’elles fassent elles-mêmes leurs démarches, qu’elles n’attendent pas qu’on le fasse pour elles. C’est une émancipation. »
Elle me rappelle que beaucoup de logements du quartier sont insalubres, en particulier à cause des champignons dont elle pense qu’ils proviennent de l’humidité du quartier, et posent de nombreux problèmes respiratoires, en particulier aux enfants :
Il y a plein de gens qui habitent encore dans des logements très vétustes, mais qui ne vont pas pouvoir payer plus cher. Ce qui pourrait changer les choses, ce serait des HLM. Mais systématiquement, alors que c’est des gens qui ont des enfants, des ados, on leur propose les quartiers Nord, tu vois ? […]Je m’en fous, je reste dans des trucs vétustes, je mets pas mes enfants en danger là- bas. »
Elle me parle en ces mots de la peur que procurent les réseau de drogue, mais aussi, en contrepoint, de nombreux avantages à vivre à la Belle de Mai : il y a deux places principales (place Caffo et place Cadenas, citées dans plusieurs entretiens comme des lieux agréables), quelques espaces verts, un marché trois fois par semaine qui attire beaucoup de monde, des lieux culturels ainsi que de nombreuses associations. Et c’est pourquoi le CHO3 a demandé un droit de réponse à un article de La Provence titré « A la Belle de Mai, la misère, terreau de la violence » (12 octobre 2024).
Le collectif a souhaité répondre à ces stéréotypes dénigrants : « Les structures citées, dont celles qui coordonnent la Fête de la Belle de Mai, ne s’y reconnaissent pas, ni la vision du quartier qui y est livrée » [16], en écho au ras-le-bol qu’évoque Eve Tuck dans sa lettre contre la damage-based research (Tuck, 2019).
Le collectif tente aussi d’agir sur les question de mal-logement de manière collective, en fédérant les locataires isolés face à leurs propriétaires, en cherchant des solutions pour traiter les punaises de lit, très fréquentes à l’échelle du quartier - et de la ville en général - ou en proposant des tests d’humidité gratuits.
Nadia, elle, est engagée dans la branche « sécurité alimentaire » du CHO3 qui organisait la distribution de colis alimentaires pendant le confinement et pousse la mairie à permettre l’accès aux quelques terrains en friche du quartier, pour y faire du maraîchage ou y planter des arbres - ce qui fonctionne pour l’instant dans le jardin Levat, en particulier grâce à des femmes qui travaillaient dans l’agriculture dans leur pays d’origine. Lors de son entretien, sous une chaleur caniculaire, Nadia parle du manque d’espaces verts, mais surtout du manque d’ombre et de fraîcheur, notamment pour les enfants :
— Magdaleine : Il y a beaucoup d’arbres ici dans le quartier ?
— Nadia : Quelques-uns, il n’y en a pas beaucoup. Comme jardin y a Levat [17], mais il n’y en a pas beaucoup. A la Friche [18] y a pas d’îlot de verdure avec des arbres... Il y a aussi un petit square à National [19]. Mais c’est les arrière des immeubles, tu sais, il y a encore beaucoup de jardins, mais tu dois savoir ça, il y a beaucoup de jardins et d’arbres, surtout des arbres […] mais ça ne suffit pas, il n’y en a pas assez. Tu sais, la plupart des familles avec des enfants, ou ils vont à la friche pour faire du vélo ou ils vont à Longchamp [20]. Parce que National, il n’est pas très grand, et quand il fait très chaud, il n’est pas encore assez abrité des arbres, parce qu’ils commencent à peine à pousser.
Nadia me rappelle ainsi qu’à Marseille, le système historiquement utilisé pour réguler la chaleur est de planter des arbres dans les cours intérieures des immeubles. Ce système existe encore dans certaines cours mais participe aussi d’une privatisation des espaces verts, puisque ceux-ci ne sont pas accessible à tous et toutes.
J’ai dessiné cette carte suite à la conversation avec Nadia, où figurent les espaces qu’elle avait mentionnés.
En vert foncé, ce sont les parcs ombragés, et en vert clair, les parcs ou les espaces de jeu pour enfant, sans ombre. Plusieurs mobilisations ont eu lieu pour préserver des parcs, sans succès : elle cite la Porte d’Aix, et la résidence Chantereine. Nadia me parle aussi du tunnel qui marque l’entrée du 3e arrondissement comme une « frontière » (c’est d’ailleurs ce tunnel que Pierre, dans un autre entretien, nomme « le tunnel qui pue » car c’est un long tunnel bruyant et sombre à cause de la fumée qui s’est déposée sur les parois) :
Ça sépare bien entre le centre, et après on commence… la Belle de Mai, c’est la limite, la frontière des quartiers, comme on dit. Après, commencent les quartiers. Donc, c’est un statut particulier, justement, à cause de ça. »
La seule plage accessible plus ou moins facilement depuis le nord de Marseille est celle de Corbières, représentée sur la carte.
Sinon, les autres plages sont au sud, et s’étendent jusqu’aux Calanques, garrigue sans guère d’ombre, mais les habitantes de la Belle de Mai y vont peu dit Nadia :
Je pense que ça leur fait loin, déjà, et il faut prendre le transport, donc ça a un coût. C’est peut-être le truc où… y a pas l’habitude de marcher aussi, de randonner, tout ça. Je sais que le collectif a organisé - l’été dernier et l’été d’avant - des pique-niques dans les Calanques, pour montrer, pour familiariser avec les Calanques. »
Médiapart, dans un article de Mickaël Correia et Donatien Huet, « Inégalités climatiques : comment les riches accaparent les espaces verts », a publié un ensemble de cartes très parlantes produite par Cédric Rossi sur les inégalités thérmiques en milieu urbain.
Ces cartes montrent la corrélation entre les inégalités thermiques et économiques à Marseille, puisque l’ont voit graphiquement la superposition de ces écarts entre le nord et le sud de la ville.
Le rapport de 2019 du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées [21], en pointant l’augmentation du parc privé, vient aussi mettre le doigt sur une des causes de l’augmentation des inégalités environnementales. La privatisation de certaines parties de la ville est aussi symptomatique de la commodification de communs puisque ce sont des plages, des cours intérieures, des friches, des parcs, des résidences, voire des quartiers entiers qui deviennent privés et restreignent l’accès à ces espaces.
La plupart de ces gated communities (quartiers résidentiels fermés) se trouvent au sud, là où il fait bon vivre sous des températures « normales », tandis qu’au nord elles sont « moyennes », « élevées » ou « très élevées ».
J’ai rencontré Fatima, dans le quartier de Noailles (1er arrondissement), dans un café sur une place. Elle a grandi à Alger, puis est arrivée à Marseille pour ses études dans les années 1970. Elle vivait alors dans ce qu’elle nomme le « bidonville de la Cayolle [22] » au sud de la ville, qui a été détruit et les habitantes forcées de déménager dans les immeubles des quartiers nord (Fatima évoque notamment le Merlan, dans le 14e arrondissement).
Elle me décrit la solidarité et de la convivialité qu’elle y a observé avant qu’il ne soit démoli, les jardins dans lesquels les gens avaient des potagers et des arbres fruitiers, et la vie qui s’y menait :
Et la Cayolle a changé à partir du moment où ils ont cassé le bidonville, entre guillemets, où ils ont fait essaimer les gens dans des opérations tiroirs, mais qui n’étaient pas vraiment tiroirs, puisqu’en fait, la plupart ne sont pas revenus, ils sont restés dans les quartiers nord. Et ça a cassé cette espèce de solidarité, de vie collective qu’il y avait entre différentes communautés.Il y avait des Gitans, des Nord-africains, des Algériens, mais de Pieds noirs aussi, des juifs de l’Afrique du nord. Il y avait de tout quoi. Et tout le monde cohabitait, fêtait les choses, faisait les fêtes traditionnelles ensemble, ils se passaient les assiettes de repas, de gâteaux, de machins, de trucs. Il y avait des alliances puisqu’il y avait des mariages entre gitans, algériens et ainsi de suite... »
C’est ce qu’elle nomme « la vie à l’horizontale » au contraire de celle « à la verticale », dans les barres d’immeubles des quartiers nord, qui a coupé les structures sociales dont elle était témoin. Ce thème revient souvent dans son discours, pour valoriser les lieux dans lesquels elle a vécu : Marseille, Alger, Noailles ou la Cayolle.
— Magdaleine : Vous retournez dans les quartiers nord parfois, vous avez encore des contacts ? Est-ce que vous savez si cette ambiance, cette solidarité dont vous parlez à la Cayolle existe encore là-bas ?
— Fatima : Non, parce que la vie dans les immeubles n’est pas la même. Une vie à la verticale n’est pas une vie à l’horizontale. On se gêne pas de la même façon, les interférences ne sont pas les mêmes... Je veux dire qu’avant à La Cayolle, ils avaient peut-être une maison où il y avait des infiltrations d’eau, qui n’étaient pas costauds, etc., mais ils avaient aussi un petit jardin avec des arbres fruitiers qu’ils avaient planté, et ainsi de suite. Et ils pouvaient se parler de maison à maison et ainsi de suite. C’est pas pareil. En fait, le truc de Lévi-Strauss qui a été bien compris par la colonisation ici, c’était « Vous défaites un village, vous cassez les structures villageoises, vous cassez les structures sociales et vous cassez les gens. ». Donc c’est ce qui a été fait. »
Elle parle aussi d’un moment décisif de sa vie où elle a voulu partir de la ville pour aller habiter ailleurs et pouvoir cultiver son jardin. Mais après quelques temps, l’isolement l’a fait revenir à Marseille : elle m’explique que hiérarchiquement, les liens sociaux sont plus importants pour elle que le calme, le vert ou un potager.
Mais pour pouvoir continuer à vivre à Marseille, Fatima a besoin de relief, de vues dégagées, un espace de respiration « dans la tête » qu’elle va parfois chercher au bord de la mer :
« Donc, il me faut du relief et il faut qu’il y ait une ouverture, il faut que je puisse ouvrir une porte. Même si je sais que je ne vais pas ouvrir la porte, je sais que c’est plus facile d’en sortir. C’est juste dans la... C’est symbolique, c’est dans la tête. »
2 - Sanya, Amrata et Thouraya : Les Rosiers
J’ai d’abord rencontré Sanya, qui réside dans le quartier des Rosiers, dans le 14ᵉ arrondissement, puis j’ai mené un entretien avec sa voisine, Amrata, ainsi qu’avec sa sœur Thouraya et son mari, Mustafa. Tous et toutes viennent des Comores et sont arrivées en France depuis moins de dix ans avec leurs familles.
Sanya m’a donné rendez-vous chez elle, parce qu’elle devait y garder sa fille. Nous avons réalisé l’entretien dans le couloir de l’immeuble, entre la cage d’escalier, ouverte sur l’extérieur, et les portes des appartements, car son appartement était alors en travaux. Le quartier des Rosiers, dans le 14e arrondissement, est considéré comme « très dégradé » par le rapport Nicol en 2015 [23]. Au moment de l’entretien, Pierre [24], qui travaille chez les Compagnons Bâtisseurs [25], est en train de poser un parquet sur le sol de l’appartement de Sanya, car elle le trouvait en mauvais état :
Oui, c’était pas bien parce que quand tu as fait le ménage, tu vois pas que tu as fait le ménage : le carreau, il brille pas. Tu fais le ménage et les gens qui rentrent ils pensent que t’as pas fait le ménage [rire]. »
Mis à part le sol, elle apprécie son logement et en prend grand soin : par exemple elle ne lave le sol qu’à l’eau chaude et au liquide vaisselle, pour ne pas que sa fille en bas âge s’intoxique en mettant à la bouche des objets tombés au sol. Sur leurs cartes, Sanya et Amrata ont toutes les deux dessiné leur maison dans un cœur avec des ailes d’anges, notamment parce qu’avant d’obtenir un appartement aux Rosiers, elles étaient logées chez des proches dans d’autres quartiers, et qu’elles ont attendu longtemps avant d’accéder à celui-ci.
Mais en pleine canicule, la chaleur à l’intérieur de l’appartement de Sanya est insupportable, et ses enfants en souffrent :
Il fait trop chaud partout, parce qu’on n’a pas la clim’. Je n’ai pas la clim’, juste le ventilateur, ça ne suffit pas. C’est pour ça, on doit sortir un peu dehors pour promener. Les enfants, ils veulent promener tout le temps : « Maman, il faut promener ». Je dis non, il faut rester. Ils disent non, non, non. Je n’ai pas le choix, ils voient les gens dehors. »
Alors, elle me parle du parc qui se trouve au milieu des immeubles, disposés autour d’une cour à l’herbe sèche et pelée en cette saison, jonchée de morceaux de verre et d’autres déchets en plastique, et quelques rares arbres :
— Magdaleine : Et le parc en bas, vous y allez des fois ?— Sanya : Non, il est pas bien. Le parc, il est là, mais ce n’est pas bien. […] Ils font semblant qu’ils ont fait un parc, mais c’est pas beau. Il est cassé parce qu’ils n’ont pas réparé. […] Ils ont mis le toboggan, c’est tout. Et des petits trucs, c’est tout, mais pas beaucoup. Juste le toboggan et ils ont dit que c’était le parc [rire].
— Magdaleine : Si vous, vous pouviez le changer, vous feriez quoi ?
— Sanya : Je vais faire comme le parc du carrefour du Merlan, parce que c’est un beau parc. Je vais faire comme ça : je mets de l’eau pour les enfants, comme ça, et je mets beaucoup de jouets. Je le fais beau, beau ! Comme ça, les enfants seront tranquilles, allongés. Parce que le parc des Rosiers n’est pas beau.
— Magdaleine : Du coup, le parc du Merlan, il est comment, [...] y a de l’ombre aussi ?
— Sanya : Il y a des arbres, oui. Certainement, c’est beau, mais c’est loin d’ici. On peut pas rentrer après le bus : si on veut traîner, il faut prendre le bus du service de nuit. C’est difficile, on n’a pas de voiture, je ne sais pas conduire. Est-ce que vous pouvez m’aider pour apprendre à conduire ? [rire]. »
L’appartement de Sanya est représenté et légendé comme une maison, à l’intérieur d’un cœur bordé d’ailes d’ange, parce qu’elle aime son lieu de vie. A côté, elle représente le parc pour enfants dont elle se plaint, car il n’y a qu’un petit toboggan. À gauche du toboggan, ce sont les autres jeux du parc, cassés. En bas de sa maison sont représentées les poubelles, qui ne sont pas assez ramassées selon elle, et qui débordent vite. En bas, elle figure la mer qu’elle trouve belle, et une fleur à côté, qui représente la beauté de cette plage, et parce qu’elle y a vu des végétaux.
Lors d’un autre entretien, j’ai rencontré Omar, qui habite Marseille depuis son enfance, arrivé du Maroc avec ses parents. Lui qui a présidé une association dans le social pendant seize ans, ne cache pas les problèmes de la ville, notamment en termes d’inégalités entre les quartiers. En tant qu’infirmier, il souligne surtout l’inégalité d’accès aux soins de santé entre les quartiers sud et les quartiers nord, qu’ils jugent « enclavés » sur de nombreux points, notamment à cause d’un manque de transport. Pourtant, les trois entretiens dans le quartier des Rosiers ne parlent ni d’un manque de transport ni d’injustice à ce propos, mais plutôt de méconnaissance du réseau de transport (Thouraya), d’horaires trop restreints le soir (Amrata) ou de la longueur des trajets jusqu’à la plage (Sanya).
Amrata, la voisine de Sanya (qui nous aide pour la traduction), habite aux Rosiers depuis deux mois. Comme Sanya, elle n’est allée qu’une seule fois à la mer depuis son arrivée à Marseille il y a quatre ans. Elle ne connaît pas le nom de la plage dans laquelle elle est allée, ni le nom du bus - elle m’explique qu’il s’agissait de bus mis en place par la mairie l’été pour aller à la plage, qu’elle est juste montée dedans. Elle ne s’est pas baignée, mais elle a trouvé l’eau propre, en m’expliquant que les plages des Comores sont pire.
Sur sa carte, Amrata représente les lieux qu’elle connaît à Marseille : les Rosiers et son appartement dans un coeur, comme Sanya, mais elle a représenté par de grands traits rouge « la peur » de « la drogue », car elle a entendu des coups de feu dans la cour, qu’elle appelle des « attentats ». En haut à droite, elle représente la Visitation (14e arr.) où elle a vécu chez des proches auparavant, et la station de métro Gèze (15e arr.), à côté du marché aux puces. C’est un lieu qu’Amrata et Sanya apprécient beaucoup, elles indiquent y aller tous les dimanches pour y trouver de la nourriture, des habits ou des cosmétiques pas cher. Le marché aux puces, tenu par des biffins dont les stands sont installés sur les trottoirs, est menacé d’expulsion par l’aménageur public Euroméditerrannée, dans le cadre d’un plan de réaménagement du quartier [26]. Sur sa carte, Amrata dessine aussi le supermarché Netto, dans lequel elle va habituellement faire ses courses, plus proche de chez elle. Sanya me parle de l’inflation :
Avant quand t’as 50 euros, tu vas à Aldi, tu mets un chariot plein. Maintenant, tu ramènes un sac. »
Thouraya, la sœur de Sanya, et son mari Mustafa, habitent aussi les Rosiers, mais dans un autre immeuble, au fond de la résidence, qui m’apparaît plus dégradé que celui de Sanya et Amrata : dans la cage d’escalier, des incendies ont fait fondre certains matériaux et laissé les murs noircis. De leur propre avis, l’appartement qu’ils occupent est en bon état, sauf le robinet de la cuisine qui fuit et les volets roulants du salon qui ont cessé de fonctionner. Leur attention est principalement portée sur l’extérieur, sur la cour, et Thouraya me parle de personnes qui pourraient lancer des objets pour casser leurs vitres et squatter l’appartement. C’est la raison pour laquelle ils éteignent les lumières le soir, de peur qu’on ne les voie et qu’on leur casse la vitre :
Oui, j’ai dit, j’ai peur, les autres, ils font n’importe quoi, ils vont casser. Tous les soirs, tout le temps, je mets le rideau comme ça, je n’allume pas. Le soir, je n’allume pas. Parce que quand j’allume, ils regardent, […]. Ils font exprès, ils prennent quelque chose, ils vont taper : paf ! Il vont casser. »
Sa peur est aussi centrée sur les squatteurs et sur le fait que si l’appartement venait à être vide, d’autres pourraient s’y introduire, alors elle préfère qu’il y ait tout le temps quelqu’un à l’intérieur. L’insistance avec laquelle elle a parlé de ces peurs montre qu’elles représentent une véritable angoisse au quotidien.
Elle souhaite alors faire appel à Pierre, des Compagnons Bâtisseurs, pour réparer les stores électriques du salon qui ne se baissent plus, mais la liste d’attente est longue dans le quartier, et le budget alloué à chaque foyer est faible [27]. Le couple ne laisse pas les enfants sortir seuls dehors, en m’expliquant que l’on peut recevoir des poubelles sur la tête, lancées par une fenêtre - ce qui est déjà arrivé à Thouraya alors qu’elle passait dans la cour. Il est aussi difficile d’imaginer des enfants de 3 et 4 ans jouer devant son immeuble car le sol est jonché de milliers de petits morceaux de verre étalés dans une herbe sèche et éparse.
Mais quand Thouraya me parle de cuisine, elle change de ton, et me raconte longuement les plats comoriens qu’elle prépare, parfois avec d’autres femmes de l’immeuble. Pour elle, la nourriture apporte un réconfort important : elle m’a par exemple raconté en détail et avec plaisir la recette d’un plat qu’elle affectionne particulièrement. L’approvisionnement de certains produits spécifiques comoriens est aussi un critère de choix pour rester à Marseille : elle raconte alors que des Comoriens de Nice s’organisent même pour envoyer une personne faire les achats du ramadan à Marseille.
Amrata et Sanya me racontent qu’aux Comores elles avaient un potager avec du manioc qu’elles mangeaient souvent parce qu’elles n’avaient pas d’argent pour acheter du riz. Elles parlent du rapport aux fruits qu’elles pouvaient cueillir gratuitement près de chez elles, et qu’elles pouvaient échanger avec leurs voisines, mais sans pouvoir les vendre parce que tout le monde avait des fruits :
Il y a des fruits à pain, tu les prends gratuitement comme ça, et si t’as pas chez toi, tu demandes à ta voisine si elle a des ananas, des bananes, le manioc, y a tout. Mais y a pas de sous. »
Sanya et Amrata affirment aussi que les fruits et légumes n’ont pas le même goût en France parce qu’aux Comores ils sont « naturels » tandis qu’en France ils mettent « des produits » : « Le goût n’est pas pareil, mais on a pas le choix ». Lorsque j’ai suggéré la possibilité de faire un potager en bas, dans la cour des Rosiers, elles ont rigolé et ont répondu qu’elles y iraient s’il y en avait un, mais que c’est à la mairie de s’en occuper.
En réalité, ce n’est pas la mairie qui s’occupe des Rosiers, puisque c’est une copropriété de diverses agences et propriétaires privés, qui ne payent pas les charges locatives qui leur incombent [28]. Mustapha, le mari de Thouraya, m’apprend aussi que la poste ne passe plus dans le quartier depuis les manifestations de l’été 2023 contre les violences policières suite à la mort de Nahel Merzouk. Les habitantes doivent donc aller chercher leur courrier au guichet de la poste directement. Il conclue :
Donc, vous voyez que ce n’est pas facile. Même l’État, ils ont peur de venir ici. »
3 - Pierre, Émeline et Darius : la privatisation des communs
Pierre travaille chez les Compagnons Bâtisseurs, dans le quartier des Rosiers, et s’occupe à faire les travaux demandés par les locataires, en les intégrant à la démarche : l’association « accompagne des habitants en situation précaire, dans la rénovation de leur habitat. [...] Chaque habitant accompagné participe concrètement à son chantier et acquiert ainsi de nouveaux savoir-faire [29] ». Par rapport aux entretiens avec les habitantes des Rosiers, ce qu’en décrit Pierre est bien différent : il a un regard professionnel et sa perception est surtout centrée sur la notion de risque, qu’il est en charge de mesurer pour l’atténuer autant que possible. Mais il se sent démuni parce que les moyens à sa disposition sont faibles (il dispose seulement de 600 à 800 euros par logement) :
« La personne que j’ai accompagné la dernière fois, c’était une personne elle a passé l’hiver sans chauffage, sans eau chaude, avec six fenêtres cassées - donc le mistral qui passe à l’intérieur du logement - un dégât énorme dans la salle de bain, donc beaucoup d’humidité, tous les murs moisis, le plafond qui est tombé, genre il y a le béton à nu sur le plafond, tout le plâtre est tombé… Pareil : dégât des eaux dans la cuisine, pression d’eau insuffisante dans le logement - donc elle ne peut pas brancher d’appareils comme de machine à laver, donc c’est trop chiant - et cafards, punaises de lit, rats... Et vraiment elles ont eu hyper froids avec deux enfants en bas âge. »
Il a bien conscience que le problème est structurel, à la fois au niveau de la copropriété des Rosiers et au niveau de l’action de la mairie et des réponses administratives et judiciaires de l’État : ce dernier peut mettre sous tutelle les syndics qui ne payent pas les charges qui leur incombent (comme aux Rosiers), mais les procédures sont longues et n’aboutissent que très peu. Les Rosiers, comme d’autres copropriétés privées des quartiers nord, font office de « logement social de fait ». Il m’explique :
Les logements sont vraiment hyper dégradés parce que les propriétaires sont dans une logique de rentabilité à très très court terme. En fait, c’est les familles qui sont captives parce qu’il n’y a pas assez de logement social à Marseille. Du coup, c’est le seul endroit où elles peuvent aller, à part la rue. Souvent, elles ont très peu de ressources à part les APL et les proprios, du coup, ils se payent juste avec les APL. »
Pierre, lui, habite en squat dans le 4e arrondissement : un grand logement de plusieurs étages entouré d’un parc arboré qui accueille de nombreuses personnes.
Sur sa carte, Pierre représente les espaces privés qui lui sont inaccessibles : la mer au nord de Marseille est représentée bordée d’un long trait rouge - comme des barbelés, me dit-il - interdisant l’accès à la mer là où se situe le Port Autonome de Marseille, le port industriel, ses chantiers navals et ses containers. D’un même trait rouge hachuré, il représente un espace vert privatisé, qu’il donne en exemple pour tous les autres : il s’agit de la colline du quartier Périer (8e arr.), sur laquelle s’alignent les villas, et leurs grands jardins arborés, privés. Pierre raconte que lorsqu’il habitait là-bas, dans un autre squat qui a été expulsé, il accédait à la colline en escaladant les portails :
Et la colline Périer, c’est un délire parce que c’est une colline qui est presque aussi haute que que celle de la Bonne Mère. Donc quand tu es en haut, tu es dans un espèce de parc trop beau, avec plein de verdure et tout ça. Et t’as une vue de dingue sur tout Marseille, sur la mer et tout ça. Il y a plein d’espaces verts trop beaux mais juste t’es obligé d’escalader des portails si tu veux y aller parce que c’est tout privé, quoi ! [rire]. Donc je pense : socialisation des espaces verts [rire] ».
Son lieu de vie est représenté en vert sur la carte, car il s’agit d’une maison à l’intérieur d’un très grand parc, sous les pins : il n’y a qu’en escaladant les portails que l’on peut accéder aux espaces verts, pour ouvrir des lieux d’habitation ou pour profiter de certains espaces, et pour rendre justice autour de lui.
De manière liée, Pierre recherche les espaces non-marchands dans la ville, et s’implique dans des projets militants : il représente par exemple la Dar dans un cœur, un centre social autogéré dans le centre-ville qui permet d’accueillir toutes les activités que ses usagères organisent collectivement ; El Mamba, un autre local autogéré qui propose des permanences juridiques et des activités avec des personnes en migration ou en exil ; ou encore le local du syndicat Solidaires. Les quartiers nord sont dépeints en gris hachuré, pour représenter le béton, et les Calanques sont indiquées avec une flèche, hors de la carte, parce qu’elles sont plus loin, et qu’il y va peu. Son vélo est au centre, ce qui lui permet de traverser ces espaces. La Plaine (5e arr.), une place du centre-ville, est représentée dans un cœur :
Même si c’est beaucoup les terrasses qui gagnent (on est quand même un peu obligé de consommer pour être présent sur cette place), mais je trouve que c’est quand même toujours possible de se poser un peu sur les bancs avec des canettes et tout, et de croiser toujours du monde, de croiser différents types de personnes aussi. Donc je trouve que c’est quand même un endroit assez... qui garde une certaine magie. »
Dans un autre entretien, Emmeline, habitante de l’Estaque (16e arr.), parle du port industriel (le Grand Port Maritime de Marseille, anciennement Port Autonome de Marseille [30] qui empêche d’accéder à la mer sur une bonne partie de la côte au nord de la ville.
La privatisation de cette partie de la côte oblige les habitantes de ces quartiers à se déplacer en bus ou en voiture pour aller à Corbières (16e arr.), la seule plage accessible au nord de Marseille, avant la Côte bleue [31]. Pour accéder à Miramar, un espace boisé, elle doit aussi traverser un parking de containeurs. Plus loin, pour accéder à la première plage de la Côte bleue, il faut traverser une déchetterie ou passer par dessus les rails du train.
Emmeline raconte aussi avoir renoncé à la cueillette d’herbes sauvages ou de fruits dans son quartier, alors que c’est une pratique qu’elle affectionnait, parce que d’anciennes usines ont laissé les sols pollués. En habitant proche du port industriel, sans avoir le choix de déménager plus loin puisqu’il faudrait payer un loyer beaucoup plus élevé, elle a conscience qu’elle s’expose à plus de toxicité. C’est ce qu’elle nomme « la précarité environnementale », qui lui fait peur sur le long terme, puisqu’elle résonne avec son histoire familiale :
Moi, je faisais de la boxe dans un collectif queer. C’était de la boxe en extérieur et un jour, un lieu a été ouvert qui a pu accueillir les cours : le lieu s’appelait « l’Ami hanté », parce qu’il y avait de l’amiante dans les murs. Il se trouve que moi, j’ai perdu ma grand-mère des suites d’un cancer lié à l’amiante. […] Et du coup, je n’ai pas pu rester avec eux parce que la toxicité de ce petit bâtiment était... je n’arrivais pas à m’en accommoder de par l’histoire familiale qu’il y avait derrière. […] Et du coup, c’est comment, dans l’illégalité, réussir à trouver des lieux qui ne soient pas des lieux de sacrifices pour notre santé. Et vu qu’on fait toujours un peu avec les moyens du bord… [...] ben voilà, ça entraîne la mort à petit feu. »
Mais Emmeline pense rester à l’Estaque pour le moment, car elle valorise les liens sociaux dans son quartier. La gentrification, dans ce cadre-là, lui fait peur parce qu’elle détruirait ces liens, la culture du quartier à cause des fortes pressions immobilières qui empêchent les habitantes d’accéder à la propriété :
J’entends beaucoup de gens au bistrot qui sont jamais devenus propriétaires et qui aimeraient forcément l’être, mais qui ont ce sentiment d’arriver trop tard, de pas s’être bougés plus tôt et d’avoir cette peur de voir leurs bars fermés - parce que, du coup, il y a la propriétaire qui n’est pas d’ici qui veut le vendre alors que ce bar, c’est un monument dans le quartier ! Peur de pas avoir accès à la propriété, sauf dans le neuf, peur de devoir quitter le quartier... »
Pour Darius, habitant du centre-ville, la recherche de liens sociaux est aussi importante, car elle lui permet d’« habiter quelque part » :
Habiter quelque part, c’est être dans un tissu social et, du coup, pas avoir forcément de contact personnel avec les gens qui sont autour de toi, mais commencer à être quelqu’un pour ces gens-là et ces gens-là sont quelqu’un pour toi aussi. […] Par exemple, moi, je n’habite pas dans le centre, à côté du Cours Julien, mais des fois, je sens qu’au marché des Cours Julien, j’ai des personnes où, si je n’y vais pas pour trois semaines parce que je suis parti, etcétera, quand je rentre, ils me demandent qu’est-ce que j’ai fait, et je trouve que c’est chouette. »
Il évoque le sport ou la randonnée comme une recherche d’équilibre entre la pollution et la santé. A Marseille, il fait du jogging (« Je vais courir. C’est un peu un truc pour balancer mes habitudes »), mais seulement quand l’espace s’y prête ou est accueillant : lorsqu’il habitait à côté du parc Longchamp, il dit avoir renoncé à cette pratique parce que le parc est trop petit et qu’il s’ennuyait vite. Il évoque les trottoirs larges du quartier résidentiel et plutôt aisé de Saint Barnabé (12e arr.), où il peut désormais continuer à faire du sport, et souligne lui aussi l’inégalité d’accès aux espaces verts et à la mer selon les quartiers.
« Habiter quelque part », c’est aussi ce dont parle Omar en termes d’amour, alors même qu’il ne cache pas les difficultés de la ville, qu’il habite depuis son enfance, d’autant plus qu’il a présidé une association dans le social pendant des années :
Marseille est une ville attachante. Et j’ai une grande affection pour Marseille. Je ne sais pas pourquoi. C’est un sentiment complètement irrationnel, comme quand on tombe amoureux, on le ressent, on ne peut pas l’expliquer. Voilà. Moi, j’aime beaucoup ma ville, j’aime beaucoup la ville, j’aime beaucoup la transformation qu’elle subit. »
4 - Anaïs et Madani : partir ailleurs
Sur sa carte, Anaïs montre trois lieux d’habitation, formant un parcours de vie, dont une ville de Marseille qui se dédouble entre un Marseille ressenti au présent, et un « Marseille amélioré », qui expose ses désirs, en y intégrant des éléments de l’Ariège « où je veux être », territoire futur, rêvé. Elle dépeint d’abord « Paris, d’où je viens », une ville qu’elle a appréciée pour ses nombreux espaces de respiration, en particulier les parcs, les arbres et les animaux qui les habitent.
Au centre, figure « Marseille, où je suis » : elle y représente une ville grise, bétonnée, pleine de voitures empilées les unes sur les autres, un seul arbre, un seul oiseau et une goutte d’eau, et la ville semble enfermée dans une bulle grise, sur laquelle figurent uniquement des routes. Les calanques, accolées à la ville, ressemblent à un aquarium : un rond gris rempli d’un fond d’eau bleu. Au centre, son appartement est représenté par une maison traversée des éléments du « vivant » qu’elle chérit chez elle : des animaux en orange, de l’eau en bleu et des végétaux en vert.
Cette représentation négative de Marseille est doublée d’un « Marseille amélioré » qui présente des transformations possibles : l’enfermement dans le cercle a disparu, des routes permettent d’en sortir, les voitures sont moins nombreuses, et des arbres sont davantage présents. Finalement, sa carte s’ouvre sur son futur : « Ariège, où je veux être », dans lequel le gris du béton a complètement disparu pour être remplacé par une forte présence de vert, orange et bleu. Lors de l’entretien, Anaïs dit qu’elle veut quitter Marseille :
Même dans les Calanques, comme il n’y a pas non plus beaucoup d’arbres, c’est beaucoup de roches [...], cette respiration n’existe pas parce que tu n’entends pas les arbres eux-mêmes bouger avec les feuilles, respirer. Donc oui, il n’y a pas de respiration. Est-ce que c’est lié uniquement aux liens entre les gens, au fait que ce soit très dense, au manque d’arbres ? Mais oui, il y a un truc étouffant pour moi à Marseille qui est évident. La respiration, je ne la trouve plus. Donc, j’ai arrêté de la chercher, ça c’est clair, maintenant, je veux partir. »
Le désir de quitter la ville est aussi fort chez certaines, et montre qu’un espace de respiration possible pour tenir au présent relève parfois d’un futur souhaité meilleur. Madani, qui tient un snack au bord d’un grand boulevard, dans le 1er arrondissement, est originaire des montagnes kabyles, en Algérie. Il dit qu’il faut continuer « d’être optimiste », « de faire un peu d’argent et de quitter la ville, d’acheter une petite maison à la montagne et de cultiver des légumes, des fruits et manger proprement. C’est le seul moyen, je crois, sinon t’as pas le choix ».
Madani, qui habite et travaille aussi dans le 1er arrondissement, reconnaît que, faute de moyen, il faut supporter l’insalubrité des logements précaires :
Le problème, c’est qu’il y a des insectes, partout. Il y a des odeurs partout, des égouts, des insectes, des cafards, des punaises de lit surtout. C’est partout dans le centre-ville de Marseille. Moi, je dis : le centre-ville de Marseille il est pas propre. Les gens vivent dedans parce qu’ils n’ont pas le choix, juste ils cherchent un toit. La plupart des immeubles, la plupart des bâtiments, ils ne sont pas propres de l’extérieur et de l’intérieur en même temps. »
Par là, il fait référence aux travaux de rénovation des façades le long du Cours Lieutaud sur lequel donne son restaurant, qui donnent à voir le contraste entre des façades noircies de fumée et d’autres rénovées. Sa perception de la toxicité à Marseille est liée à la mémoire de son enfance dans les montagnes kabyles, en Algérie :
— Magdaleine : Est-ce que tu savais quand tu étais enfant que... Est-ce que tu réalisais que c’était un bel environnement ?— Madani : Non, non, non.
— Magdaleine : Et à quel moment t’as compris ?
— Madani : Ben depuis qu’il y avait ce changement, de ... de partir. De quitter le pays et de voir ce qu’il y a dans les grandes villes. Et là, j’ai réalisé que c’est très important la nature, tu vois, sinon au début je ne savais pas. »
Madani compare ainsi l’alimentation française à celle de son enfance, où ses parents, agriculteurs, préparaient tout à la main :
À la montagne, on mangeait que des trucs naturels, bio. On mangeait du jardin. Et quand je suis arrivé en France, en ville, on mange beaucoup de surgelés, beaucoup de produits chimiques. Et c’est vraiment... je vois le changement dans mon ventre. Quand je mange des produits chimiques, j’ai mal au ventre, j’ai envie de vomir. Et voilà quoi, à force, j’ai mis mon budget pour manger des produits bio. Même ici en ville, on essaye de manger bien pour retrouver l’équilibre. »
Pour savoir si un aliment est toxique, il se fie principalement à son corps. Son point de référence est la mémoire gustative de son enfance :
Moi, j’ai mangé de la viande bio, de l’élevage de chez nous, les animaux, ils mangent dehors, ils mangent dans la montagne, ils mangent pas d’animaux en fait. [...] Et là, quand je mange la viande, je ne sens rien. C’est comme si tu manges un morceau de carton, sans goût. Pareil les légumes, aussi, c’est pareil. »
5 - Julien et Bacari : se souvenir, lutter
Au dos de sa carte, Julien représente la Guinée Conakry, d’où il vient. Peut-être qu’il la dessine parce qu’il vient d’en parler, pour répondre à mes questions ; peut-être qu’il la dessine parce qu’il en est fier ; peut-être aussi que, de la même manière qu’Anaïs, la carte de son pays d’origine agit comme un ailleurs à la carte de Marseille, un contrepoint qui précise la perception du présent.
Cette carte lui permet de me montrer sa région natale, la Guinée forestière, et de me parler des techniques de chasse qu’il utilisait, de la végétation, des fruits et légumes qu’il mangeait. Grâce à cette carte, il me parle de ses plats préférés, et de la manière dont il peut les cuisiner à Marseille, même si c’est moins bon. Il me dit que les aliments en Guinée sont « naturels » parce qu’il pouvait les cueillir directement dans les champs (il cite les bananes, les avocats, les goyaves, le manioc, les pommes de terre).
En France, il dit que les aliments ont le même goût mais qu’ils sont moins frais, qu’ils ont moins de vitamines parce qu’ils sont gardés « avec la glace » ou qu’ils contiennent des « produits ». Il cite son plat préféré, la sauce aux feuilles de manioc, dont la préparation dépend des tickets que les associations lui donnent et avec lesquels il peut acheter des aliments requis, dans certains magasins spécifiques de Noailles (1er arr.). Il le cuisine alors dans le squat dans lequel il habite, et le partage avec ses colocataires.
Un plat peut-il être un espace de respiration ? C’est en tout cas un moment de plaisir recherché, qui entraîne les émotions liées à la mémoire du goût, à la convivialité du repas avec ses colocataires. Pourquoi les personnes pensent à la cuisine quand je leur pose une question sur le toxique ? Dans presque tous les entretiens, le sujet est revenu : des gestes, des goûts, des moments, des rituels qui permettent de continuer à vivre dans un monde toxique. Il suffit d’aimer manger pour comprendre l’intérêt d’une telle réponse, d’autant plus quand le plat cuisiné évoque des souvenirs d’enfance, ou d’un pays qu’il a fallu quitter. Et la sociabilité que charrie la cuisine est une autre nourriture que beaucoup jugent aussi nécessaire.
Sur sa carte de Marseille, Julien a représenté en vert les endroits qu’il aime fréquenter et en rouge - avec un gros point d’exclamation - l’ADDAP13, une structure vers laquelle il a été orienté à son arrivée, et qui lui a refusé son statut de mineur et la protection à laquelle il a droit. Il représente en vert la permanence du collectif Saint Just 59, qui l’a aidé par la suite à trouver un logement, des contacts et des amies. Le parc Lonchamps, la Plaine, le Mucem sont aussi en vert parce que ce sont des espaces publics gratuits qu’il aime fréquenter, et dans lesquels il va souvent pour faire du rap avec ses amis – et il me fait écouter ses morceaux, dans lesquels il raconte son parcours.
Julien a vécu dans la rue à son arrivée à Marseille, il parle du bruit jusque tard dans la nuit, de l’errance, du manque d’hygiène. Au contraire, il me raconte qu’à Conakry il a été hébergé par des personnes qui l’ont considéré comme un membre de leur famille :
Là, je suis dans une situation inférieure à mes attentes, tu vois. Et ça, ça va changer au cours du temps, parce que c’est [lié au fait] que je n’ai pas de papiers de séjour ou que je ne travaille pas. À Conakry, quand même, j’avais la liberté de faire ce que je veux, ici déjà je ne suis pas libre, tu vois ? Pour l’instant dans ma tête Conakry dépasse Marseille. Pour l’instant, dans la situation dans laquelle je suis, puisque à Conakry j’aurai jamais dormi dans la rue, je demande à quelqu’un, tu vois ? »
Avec humour, il parle de la différence avec la France, et s’imagine aller toquer n’importe où pour demander à manger – alors qu’en réalité il décrit surtout le racisme qu’il subit dans la rue, et en particulier les contrôle au faciès dans les transports en commun. Il insiste donc sur le fait qu’il faut s’organiser collectivement pour se faire entendre : lui, passe beaucoup de temps à se renseigner sur les droits des mineurs, et utilise un vocabulaire juridique précis pour m’en parler, à la manière d’un plaidoyer ; aujourd’hui, il fait partie de Binkadi, un collectif de « jeunes exilés en lutte », comme ils se présentent.
Julien décrit la vie en squat et l’exposition subie à différentes formes de toxicité que cela entraîne :
Comme je vous disais, il y avait les jeunes qui dormaient à la gare Saint-Charles et les derniers jours, il y avait la pluie et la fraîcheur, donc on était obligé, malgré les punaises de lit, de les envoyer pour dormir au moins là-bas, parce qu’on ne peut pas rester sous la pluie ou sous la fraîcheur. »
Lorsque je lui demande, à plusieurs reprises, dans quel type de lieu il souhaiterait vivre s’il pouvait tout se permettre, Julien me répète qu’il ira là où il y a du travail, et qu’il voudrait avant tout une stabilité qui corresponde à celle qu’il n’a pas au présent. Mais dans un futur plus lointain, il imagine partir dans des petites villes pour les vacances, comme Vitrolles par exemple - qu’il a visité et qu’il trouve plus agréable que Marseille - ou en Guinée forestière pour revoir les gens de son village et pour présenter sa région natale à sa future femme. Il souhaite donc avoir une liberté de déplacement qu’il n’a pas pour l’instant.
Dans un autre entretien, Bacari raconte son parcours d’exil et les actions qu’il mène avec son collectif, l’AUP, l’association des usagers de la PADA (Plateforme d’Accueil des Demandeurs d’Asile), qui réunit plus de 500 personnes autour de permanences juridiques et d’actions d’entraide. Bacari analyse la précarité, la rue, qui amènent très peu de choix sur sa propre vie : il dit dépendre des structures d’accueil, des associations, de la mairie, de la police, des institutions de l’État.
Dans de telles circonstances il a très peu de marge de manœuvre pour se prémunir de l’exposition au toxique, ne serait-ce que dans son alimentation ou dans son logement. Pour le « marché rouge » qu’il organise avec l’AUP (la distribution alimentaire), il dit se fournir auprès des dons des associations (dont certaines dépendent de la Banque alimentaire, une structure qui récupère et distribue les invendus des grandes surfaces), de quelques achats (comme le riz) ou de « récup », des fruits et légumes invendus, abîmés et moins frais.
Bacari me raconte qu’il est parti en vacances en Lozère via un réseau d’amitié. Il a donc eu l’opportunité de prendre des vacances hors de la ville de Marseille, qu’il n’avait pas quittée depuis son arrivée sauf pour être logé par des familles brièvement dans d’autres villes. Il raconte que ce passage en Lozère avec les arbres, les montagnes, les rivières et les vaches lui a rappelé sa région natale, en Sierra Leone. Il a particulièrement aimé se baigner dans les rivières car il ne se baigne pas dans la mer, qui lui rappelle sa traversée :
It was my first time there and it was fantastic for me to be there, I did’t even want to leave, I wanted to stay there because it was nice. I saw a lot of things that I even used to see in Africa, like the mountain, the forest, all these things. And also even the places that we went, the sea [the river]. All these things give me a lot of joy. »(C’était ma première fois là-bas et c’était incroyable pour moi d’y être. Je ne voulais même pas partir, je voulais rester parce que c’était bien. J’ai vu beaucoup de choses que j’avais l’habitude de voir en Afrique, comme les montagnes, la forêt, toutes ces choses. Et aussi l’endroit où on est allé, la mer [la rivière]. Toutes ces choses m’ont donné beaucoup de joie.)
Vivre à Marseille semble être pour lui ambivalent, entre les difficultés liées à la précarité ou à la demande de papiers d’un côté et le réseau amical et associatif qu’il y a forgé, et dans lequel il s’investit beaucoup. Au long terme, il se projette éleveur de vaches en Sierra Leone, et avoir son propre troupeau.
Épilogue - « Habiter quelque part », habiter Marseille, à condition de pouvoir respirer
Dans ce que les personnes m’ont dit pendant les entretiens, il a des choses qui m’ont semblées tellement évidentes dans leur simplicité que j’ai d’abord eu du mal à les écrire : tout le monde aimerait avoir un jardin à côté de chez soi, une jolie vue par la fenêtre. Toutes les personnes interrogées ici affirment un attrait pour la beauté, pour le calme, pour une sociabilité riche ou pour une satisfaction des sens - autant de sujets qui constituent le socle d’une vie digne et choisie.
Ainsi, on peut comprendre que, d’une part, une vraie justice reproductrice [32] n’affirme pas seulement des besoins nécessaires à la survie, et que, de l’autre, les violences structurelles ne diminuent pas l’horizon d’exigence de celles et ceux qui les subissent. Or, ces questions sont généralement portées par des organisations légitimées par les institutions de pouvoir, et donc par des personnes en majorité blanches et aisées. Le racisme environnemental, en reléguant les personnes racisées et précaires aux marges de la ville, éloigne aussi ces désirs aux marges de la parole politique, voire dans un silence bien épais, celui d’une parole subalterne inaudible, car elle ne s’énonce pas dans les catégories de discours entendables (Spivak, 1988).
Lorsque Sanya, par exemple, dit qu’elle aimerait bien avoir un potager au pied des tours des Rosiers et un parc avec des arbres et un ruisseau pour que les enfants s’allongent dans l’herbe ombragée, elle ne fait que rêver d’un cadre qu’elle a connu toute sa vie et dont le capitalisme post-colonial l’a privé en structurant l’échange écologique inégal global (Schmitt, 2016).
Il s’agit ici d’insister sur le fait que celles et ceux qui habitent les marges projettent des désirs de transformation radicale des espaces urbains dans lesquels ielles sont reléguées par le capitalisme urbain postcolonial ; et la simplicité apparente des réponses rend d’autant plus visible cette radicalité.
Bibliographie
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