Partager les pratiques et les concepts en cartographie experimentale

#symposium

8 avril 2026

 

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Les ateliers de cartographie expérimentale (sensorielle et émotionnelle) sont des lieux d’exploration et de création, de pratiques cartographiques originales orientées sur la représentation de nos perceptions sensibles et personnelles du monde, de nos espaces quotidiens, de nos itinéraires de vie, ou tout simplement de nos imaginaires.

par Philippe Rekacewicz

géographe cartographe, chercheur associé

 

La cartographie expérimentale est une “pratique en prolongement” de la cartographie radicale ou critique, conceptualisée et mise en œuvre au tournant des années 1970 par David Harvey et surtout William Bunge avec Gwendolyn Warren, à la suite des grands mouvement de lutte pour les droits civiques aux États-Unis. Après avoir été largement et efficacement utilisée dans des contextes politiques pour révéler et dénoncer ces injustices ou des pratiques en contradiction avec le droit international et les droits humains fondamentaux, cette approche cartographique a évolué vers des dimensions plus intimes et plus immersives, autrement dit, plus sensibles.

Cette pratique exige alors que nous mobilisions tous nos sens, que nous soyons à l’écoute de nos émotions, autant lors de la collecte des données que lors de la phase de création à proprement parler : le regard pour voir enfin ce que nous ne regardons habituellement pas ; l’ouïe pour entendre ces bruits et ces sons auxquels nous ne prêtons généralement aucune attention ; l’odorat, le goût et le toucher pour prendre pleinement conscience de l’atmosphère des lieux. Enfin, cette démarche engage largement ce que nous appelons le « sixième sens », c’est-à-dire notre intuition des choses, notre capacité à ressentir le réel en le confrontant à notre imaginaire, ce qui laisse le champ libre à l’expression poétique et artistique, à l’épanouissement de notre sens créatif, notamment lorsqu’il s’agit de jouer avec les couleurs, les formes et les mouvements.

En d’autres termes, on pourrait dire que c’est une cartographie « expérientielle », en ce qu’elle constitue la restitution dessinée de notre immersion dans des lieux, des terrains où nous sommes ou avons été physiquement. Elle peut également être « mémorielle », dans la mesure où elle reconstruit des lieux à partir d’impressions et de perceptions enracinées dans la mémoire et le « savoir territorial transmis » — ce qui est particulièrement pertinent lorsque des communautés autochtones entreprennent de cartographier leurs terres ancestrales.

Depuis le début des années 1990, de très nombreux collectifs citoyens à travers le monde se sont intéressés à cette forme d’expression, qu’ils ont perçue comme un médium efficace pour défendre et soutenir les causes qu’ils portaient (surtout orientées vers la justice sociale et spatiale). Ces groupes d’artistes et d’activistes se sont emparés de cette pratique qu’ils ont développée, conceptualisée et expérimentée sous une riche variété de dénominations : cartographie radicale, critique, participative, collective, sensible, émotionnelle, olfactive, expérientielle, mentale, perceptive, et même contre-cartographie (bien que ce terme soit aujourd’hui sujet à discussion). Elle a de ce fait pris une dimension militante et activiste, au service des communautés, des minorités ou tout simplement des citoyennes.

Parallèlement, des groupes de recherche en cartographie critique et radicale se sont aussi constitués dans le milieu académique, où ont émergé des laboratoires et des des formations universitaires centrées sur la pratique d’une cartographie critique, radicale et expérimentale, abordant la diversité de ses usages et approches.

Depuis 2021, le projet de recherche « Écologies incarnées », mené au sein du département des sciences sociales sous la direction de l’anthropologue Anita Hardon, a développé et mis en œuvre la cartographie sensorielle dans le cadre de ses recherches, en l’utilisant comme un outil d’investigation et d’exploration au même titre que les entretiens ou les enquêtes.

Les résultats de ces expérimentations (toujours en cours) sont déjà très prometteurs, et montrent comment cette mise en œuvre fait avancer la recherche anthropologique.

Pour les chercheurs et chercheuses, cela permet de « territorialiser » leurs entretiens et, plus encore, de mieux comprendre les territoires (dans certains cas les domaines ancestraux) dans leur dimension sacrée et intime, ainsi que de mesurer pleinement l’espace (notamment l’importance des distances) dans lequel se déploient les processus sociaux et économiques complexes que vivent les communautés.

Pour les représentantes des communautés avec lesquelles nous travaillons, cela a permis l’émergence de ce que l’on pourrait appeler des « illustrations synthétiques ». Celles-ci offrent des représentations visuelles immédiates et accessibles de problématiques subtiles et complexes, rendant visibles des aspects de la réalité souvent obscurcis par les données qualitatives ou quantitatives traditionnelles. C’est aussi l’occasion de porter un autre regard sur leur propre espace de vie, d’y découvrir de nouveaux potentiels, de le comprendre sous des perspectives inhabituelles.

De plus, le fait de cartographier les émotions a aidé les communautés à surmonter des barrières psychologiques, leur permettant de mieux comprendre les raisons de certaines pratiques spatiales, ainsi que leurs propres conditions et positions en tant qu’êtres sociaux dans les espaces qu’elles cartographient. En ce sens, cet outil agit comme un révélateur complémentaire dans les enquêtes ethnographiques, permettant à l’image cartographique de dialoguer avec les textes écrits et de révéler des phénomènes, des processus ou des dynamiques jusque-là négligés. Donc, de revisiter le passé, de le mettre en lien avec le présent, pour éventuellement imaginer les formes que pourraient prendre le futur.

Pendant deux jours et demi, théoriciennes et praticiennes de la cartographie alternative — mais aussi chercheureuses et passionnées — ont pu discuter, partager les approches, les concepts, les champs de recherche, mais aussi les doutes et les questionnements lors des présentations et des tables rondes, s’essayer à une diversité de pratiques lors des ateliers, où les participantes étaient invitées à expérimenter leurs propres cartes sensorielles et émotionnelles, exprimées à travers des outils mêlant science et art. Les exercices étaient conçus pour être simples et accessibles à toutes et tous. Aucune compétence artistique ou cartographique n’était requise — seulement une volonté de s’écouter soi-même et d’écouter les autres, d’explorer, de jouer, et de partager.

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