Aquareller la glace et la roche pour observer les bouleversements écosystémiques

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23 février 2026

 

La pratique de l’aquarelle s’est imposée à moi lors d’un premier travail de terrain, dans le cadre d’une enquête ethnographique dans l’océan Austral à bord du navire Marion Dufresne. Le sujet de recherche doctorale sur lequel je travaille porte sur les glaciers alpins et me fait passer des hautes latitudes aux hautes altitudes. Que ce soit pour les terres australes ou les glaciers, la pratique de l’aquarelle aide à décrire et comprendre les changements en cours sur ces territoires sentinelles du dérèglement climatique.

Cet article explicite la manière dont la pratique du dessin s’est invitée dans ce travail de terrain, et raconte comment elle a permis de créer des liens particuliers avec les personnes enquêtées. En milieu alpin, l’aquarelle devient aussi une technique pour observer les mutations des territoires glaciaires lors de séjours immersifs.

 

Texte, aquarelles et photos : Mathilde Henry

Doctorante en géographie, laboratoire Pacte, Université Grenoble Alpes

 

Coordination éditoriale : Cristina Del Biaggio et Philippe Rekacewicz

 

Un terrain ethnographique vers les terres australes françaises à bord du Marion Dufresne 

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L’imposant Marion Dufresne, à quai à La Réunion.
Dessin : MH.

J’ai réalisé mon premier terrain ethnographique à bord du Marion Dufresne — bateau ravitailleur des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) — dans le cadre d’un stage au laboratoire PALOC (Patrimoines locaux, environnement et globalisation) lors de mes études de master en anthropologie de l’environnement au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris. Ce stage s’inscrit au sein du projet de recherche « Terres australes françaises : au carrefour des imaginaires », porté par Frédérique Chlous et mené par une équipe pluridisciplinaire formée d’anthropologues, sociologues et historiennes de l’environnement, expertes en sciences de l’information et de la communication. L’objet de ce travail collectif est de réaliser une analyse diachronique des imaginaires associés aux terres australes, de leurs constructions et de leurs mises en scènes.

Le Marion Dufresne ravitaille les différents districts des terres australes (Crozet, Kerguelen, Saint-Paul et Amsterdam) sur lesquels vivent par intermittences des hivernants et hivernantes, qu’ils ou elles soient scientifiques ou techniciennes, militaires, cuisinières, médecins ou gestionnaires des infrastructures.

Dans un premier temps, les aquarelles ont illustré mon mémoire de master intitulé La rotation du Marion du Marion Dufresne à l’épreuve des rites de passages. Temps, espace et communauté (2022). Je décris par le dessin le trajet aller du bateau comme une forme de rite de passage ayant pour effet d’agréger une communauté d’hivernantes et de préparer à interagir d’une manière spécifique avec les environnements des îles dans le but de laisser le moins de traces humaines possibles.

Dans un second temps, le groupe de recherche m’a demandé d’illustrer l’ouvrage [1] qui devait restituer nos travaux. Pour ce projet, j’ai créé de nouvelles aquarelles qui sont venues s’ajouter à l’ensemble que j’avais déjà produit.

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Le Marion passe d’île en île.
Dessin : MH.

Quelques mots sur la démarche artistique

 
Ce n’était pas prévu

J’ai dessiné dès mon premier jour de terrain. J’avais pris le matériel nécessaire, juste au cas où, même si ce n’était pas vraiment prévu. Il se trouve que, dans les mois précédant le départ, je dessinais plus qu’à mon habitude. Je peignais avec ma mamie Gis pour observer autrement le temps passé pendant sa maladie. Elle me conseillait les couleurs : « Fais ton ciel », qu’elle me disait avec son accent de Marseille, son regard attentif posé au-dessus de mon épaule. Je lui dessinais les mouettes qu’elle observait depuis sa fenêtre, puis je lui ai dit que j’allais bientôt partir loin, et que je lui dessinerai un albatros. Elle m’a alors récité le fameux poème de Baudelaire par cœur :


Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

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L’albatros, indolent compagnon de voyage.
Dessin : MH.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
 
—  Charles Baudelaire [2]

 

Elle est partie de la vie le jour même où je suis partie dans les terres australes. En écho, j’ai mis mes pinceaux dans mes poches, pour emmener avec moi un petit bout d’elle et de son franc parler.

Le dessein du dessin : l’observatrice devient observée

Réaliser des aquarelles en présence des hivernantes m’aide à observer, mais aussi à créer des liens plus facilement :


C’est l’après-midi, je me fais violence pour dessiner dans la salle commune du Marion de peur que tout le monde ne juge mes dessins. Puis, finalement, je me prends au jeu parce que ça me permet « d’être de loin » avec les anciens sans être vraiment avec eux. [...] Le pouvoir du dessin est une révélation : le dessin est créateur de liens. Je suis posée à la table pour dessiner, et je réalise que les hivernantes passent avec un regard curieux. À force, ils osent s’arrêter et commenter. Je leur demande des conseils ; ils se montrent assez sincères et très exigeants, mais j’adore. Une hivernante se lance : toujours aussi pétillante et joyeuse, elle s’assoit à côté de moi et me demande de lui faire un dessin à peindre. Je lui dessine La Réunion. À cet instant, elle se confie, tout en se focalisant sur la couleur de son aquarelle.

— Extrait du carnet de terrain, 19 février 2022, à bord du Marion Dufresne.

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Échanges ombrés sur le pont latéral.
Dessin : MH.

Les aquarelles me permettent ainsi d’inverser la situation d’enquête : l’observatrice devient à son tour observée, observable. Ce changement de position rééquilibre les relations. En effet, il n’était pas facile de justifier ma place sur ce bateau, même si j’y ai été très bien accueillie par les hivernantes qui m’appelaient « l’anthropologue » : les sciences humaines et sociales n’existent pratiquement pas dans les terres australes, où le paradigme des sciences naturelles est dominant.

Croquer le contexte pour colorer le cœur de l’observation ethnographique

Les aquarelles sont un véritable outil qui permet de décrire une situation autrement que par les mots. C’est une manière personnelle de « signifier » différemment. J’étais marquée par des images, des situations, des couleurs que je percevais comme la métaphore d’une idée, ou comme une situation ethnographique marquante. La retranscrire par des phrases me paraissait parfois trop long, moins saisissant. Par ailleurs, prendre une photo ne me suffisait pas, j’avais besoin de la traduire par le dessin, pour faire ressortir comme je le pouvais la sensation ressentie en observant ce cadrage. J’ai alors décidé de mettre la couleur sur les faits ethnographiques qui marquaient mon regard, et de laisser en noir et blanc le contexte de la situation.

Illustrer des chapitres de recherche sur commande

Les chercheuses et chercheurs avec qui je travaillais ont attentivement regardé les aquarelles, et m’ont proposé d’illustrer le livre que nous étions en train de co-écrire. C’était un tournant qui a transformé ma démarche : j’ai travaillé différemment, sur commande ! L’idée était de représenter le contenu de chaque chapitre de livre par une aquarelle. Nous avons donc « co-échangé » avec les chercheurs et chercheuses impliquées dans le projet éditorial, pour décider ce qui représenterait au mieux les chapitres dont ils et elles étaient les auteurices.


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Ludovic Martel et Frédérique Chlous (dir.),
Terres australes françaises, au carrefour des imaginaires,
Presses Universitaires Indianocéaniques, 2025, 290 pages.


 

Les allers-retours avec les chercheureuses sont représentés dans des aquarelles un peu plus « bricolées » sur Inkscape (logiciel libre de dessin vectoriel) pour faire du découpage et du collage. Ayant peu de temps devant moi, j’ai pensé qu’il ne fallait pas nécessairement produire de nouvelles pièces, mais plutôt faire des ajouts sur les aquarelles originales pour ne pas avoir à tout recommencer à chaque nouvelle demande. D’un côté, je perçois cette manière de faire comme de la « triche », mais d’un autre côté, mes conditions matérielles à ce moment-là ne me permettaient pas de recommencer une nouvelle version à chaque fois. Aussi est-il difficile de reproduire exactement une aquarelle déjà existante, dans la mesure où il y a une part d’incertitude de mouvement dans le mélange de l’eau avec le pigment. Cette part d’incertitude, c’est aussi ce que j’aime : l’usage aléatoire de l’eau...

Les aquarelles publiées dans l’ouvrage Terres australes françaises : au carrefour des imaginaires

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Accostage en terres austères ?
Dessin : MH.
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Écume d’une îléité timbrée.
Dessin : MH.
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Pas d’avion en terres australes, le projet abandonné de piste d’atterrissage.
Dessin : MH.
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Le corps (des sciences) à l’épreuve.
Dessin : MH.
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Lever des couleurs.
Dessin : MH.
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Fin du chemin tracé.
Dessin : MH.

L’eau qui coule du glacier, représenter la fonte avec l’aquarelle

 
L’eau de fonte fonde l’aquarelle

La pratique de l’aquarelle est maintenant ancrée dans ma manière de travailler sur le terrain, de restituer des résultats de recherche, d’illustrer des idées et concepts. Je la mobilise donc dans ma thèse, qui porte sur les changements des matérialités du territoire liés à la fois aux retraits des glaciers alpins et aux nouveaux projets d’aménagements situés sur les glaciers et les environnements périglaciaires (barrages, bâches, téléphériques, pistes, etc.).

À travers l’aquarelle, il s’agit de représenter le bouleversement écosystémique lié au retrait du glacier. Pour cela, j’utilise son eau de fonte que je recueille dans des bocaux. Ainsi, l’eau provenant de la fonte devient la base de la représentation du glacier. L’aquarelle qui naît, nourrie de cette eau de fonte, représente alors ce qu’il reste du glacier et les environnements qui lui succèdent : mélange de roche et de glace, nouvelles espèces végétales, mais aussi les infrastructures qui surgissent de nouveaux projets d’aménagements (téléphériques, barrages, bâches et pistes de ski).

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Les bocaux avec l’eau de fonte récoltée des glaciers. Pour le glacier de Morteratsch, plusieurs jours à vélo m’attendaient et je ne voulais pas trop me charger ; j’avais besoin de ma gourde pour boire, j’ai donc récolté son eau dans le seul petit réservoir à ma disposition : un pinceau.
Photo : MH.
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Quelques aquarelles de travail pour apprendre à peindre les glaciers, merci à Jessica Cognard pour le cycle de cours d’aquarelles de glaciers qu’elle a créé et qui m’a beaucoup aidé !
Photo : MH.

Le glacier de Morteratsch, l’envers du décors…

Le premier glacier que j’ai décidé de peindre est le glacier de Morteratsch, même si cette première aquarelle ne suit pas la méthode de récolte de l’eau de fonte dont je viens de parler.

J’avais rejoins le glacier en vélo et en ski, et une longue route m’attendait, je ne voulais pas rajouter du poids supplémentaire à mes bagages. J’ai donc récolté l’eau du glacier dans un pinceau réservoir, une quantité insuffisante pour réaliser une aquarelle.

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Le vallon du glacier de Morteratsch, de la glace vive aux bruits d’écoulements et d’éboulements, avril 2025.
Dessin : MH.

Le glacier de Morteratsch est le plus grand glacier et un des plus reculés de la chaîne de la Bernina dans le canton des Grisons, en Suisse. Nous l’avions rejoint en avril 2025 en train-vélo-ski avec Guillem Carcanade, Mathieu Crétet et Clément Valla lors d’un bout de traversée des Alpes suisses. Nous réalisions un film pour promouvoir l’approche en train-vélo de la haute montagne, ainsi que des photos pour documenter les transformations des vallées glaciaires. Pour ma part, c’était une première « exploration immersive » qui allait servir mon nouveau sujet de thèse.

Dormir sur le glacier — dos contre dos — m’a profondément marquée. J’avais peur, mais je sentais une présence rassurante. Le matin, alors que nous remontions à ski dans le silence du glacier, des avions de chasse sont passés plusieurs fois, très haut, au-dessus de nous. Le vallon glaciaire faisait écho à ce terrible vacarme, au point que je craignais que ce bruit déstabilise les séracs suspendus.

Quelques mois après, en regardant sur une image satellite l’endroit où nous avions bivouaqué, Mathieu s’est aperçu que, à quelques dizaines de mètres de là, le glacier s’est effondré de l’intérieur (voir images ci-dessous) laissant un trou béant remplis de débris de glace (le trou est situé au niveau de la grotte de glace visible à gauche sur mon aquarelle plus haut)...

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Image aérienne du glacier de Morteratsch le 17 octobre 2022.
Source : Google Earth.
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Image aérienne du glacier de Morteratsch le 17 octobre 2025.
Source : Google Earth.

C’est en réaction à cet effondrement que j’ai décidé de peindre le glacier tel qu’il était en avril 2025. Dans le contexte de la crise climatique, peindre les glaciers ne revient plus à représenter des géants immaculés de glace, mais bien des moraines qui s’effondrent, des bruits d’écoulement, un mélange de roche et de glace grise à vif.

Aujourd’hui, représenter les glaciers et les espaces périglaciaires, ça suppose de traduire la matérialité d’un territoire en transformation. Par la recherche de couleur et de textures, l’aquarelle permet de représenter au mieux « l’atmosphère » et les changements de spatialités si particulières de ces espaces bouleversés (Roussel et Guitard, 2021).

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Illustration de la technologie développée dans le cadre du projet MortAlive.
Source : site web GlaciersAlive, consulté le 15 février 2026.

Au glacier de Morteratsch, les bouleversements sont aussi liés à des projets infrastructurels : le projet MortAlive, issu d’une technologie développée par un consortium d’entreprises suisses, vise à ralentir la fonte des glaces. Le projet prévoit l’installation de câbles d’enneigement au-dessus du glacier pour ensuite, à partir de ceux-ci, faire couler de la neige artificielle sur sa surface (voir image ci-contre). La neige produite proviendrait d’un lac glaciaire aménagé dans lequel l’eau de fonte serait collectée.

Perdue au milieu de l’immensité du glacier, je voyais dans ce projet surtout une idée techno-solutionniste, un pansement sur une blessure beaucoup plus profonde du système.

Perspectives : la place de l’aquarelle dans la recherche doctorale

J’aimerais partager ici les pistes méthodologiques explorées lors de mon voyage à bord du Marion Dufresne. J’envisage de prolonger ce travail de recherche au printemps 2026 sur le glacier du Gorner à Zermatt, au pied duquel doit s’implanter un projet de barrage hydroélectrique.

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Entrée de la vallée du glacier du Gorner, la construction du barrage est prévue au niveau du verrou rocheux.
Photo argentique : MH (merci grand-père pour l’appareil photo).
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Au pied de la partie haute du glacier du Gorner, la glace laisse place à la roche.
Photo argentique : MH.

Dans ce contexte, l’aquarelle sera utilisée pour reproduire des observations ethnographiques de manière autant scientifique que sensible. Cette forme hybride de restitution entre art et science enrichit le processus d’argumentation de la preuve, d’une « matière sensible faisant pleinement partie des résultats de la recherche »(Lascaux, 2022). Comme pour toute autre forme de recherche, elle demande « une certaine réflexivité, ainsi que la mise en place d’un protocole méthodologique » (Lascaux, 2022).

Observer en aquarellant au pied du glacier

Les espaces situés sous le glacier sont souvent pratiqués par des locaux qui se promènent près du village. En m’installant proche d’un sentier, je compte peindre les environnements glaciaires qui me font face pour documenter les changements dans la matérialité du territoire. Je souhaite ainsi illustrer d’une part, le bouleversement écosystémique du retrait glaciaire, et d’autre part, montrer les effets matériels des nouveaux projets infrastructurels prévus sur et sous les glaciers.

Le dispositif méthodologique comporte deux volets.

Le premier consiste à utiliser l’aquarelle comme un miroir : basé sur le cadrage de photos anciennes du glacier transmises par les enquêtées, je peins les environnements glaciaires tels que je les perçois aujourd’hui. L’aquarelle aura donc le même cadrage de la photo ancienne, mais la glace, dans le paysage contemporain, aura laissé place à la roche. À travers l’aquarelle, cette transformation pourra être accentuée, ce qui permettra d’engager le dialogue avec les passantes.

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Volée d’aiguilles ou piste de bob à Cortina.
Dessin : Michela Vanda Caserini, illustration de l’article ’Echi e tracce. Le vene aperte dietro il paesaggio olimpico di Milano Cortina’ 2026, paru dans Altreconomia, 2026.

Le deuxième volet a comme objectif d’illustrer — en mettant en lumière ce qu’ils remplacent — les projets de construction d’infrastructures prévues dans les espaces glaciaires et post-glaciaires. Le but, à l’image du travail de Michela Vanda Caserini, chercheuse et illustratrice qui a travaillé sur les paysages transformés par les infrastructures des Jeux olympiques de Milano-Cortina, est de créer un récit visuel sur l’impact environnemental des nouvelles infrastructures construites en montagne (Caserini, 2026). En aval du glacier du Gorner, un barrage hydroélectrique qui bouche la vallée glaciaire est présenté ainsi par Alpiq, l’actionnaire majoritaire de Grande Dixence SA, maître d’ouvrage et investisseur du projet Gornerli :

Le projet Gornerli est le plus important de la table ronde sur l’hydroélectricité : il permettrait de fournir 650 GWh d’énergie hivernale supplémentaire et 200 GWh de production additionnelle (assez pour alimenter environ 140 000 foyers en électricité pendant un an), et générerait ainsi à lui seul un tiers de l’énergie hydraulique supplémentaire nécessaire en hiver en Suisse. Il est mis en œuvre par Grande Dixence SA, dont Alpiq est l’actionnaire majoritaire. La commune de Zermatt, les communes du Mattertal ainsi que toutes les autres communes concédantes de Grande Dixence sont des partenaires étroitement impliqués dans le projet et le soutiennent.  »

Un dispositif pour inviter à réagir

La construction de nouvelles infrastructures en milieu montagnard suscite des controverses. Le projet Gornerli ne fait pas exception. Ma pratique de l’aquarelle ne serait pas ici qu’une simple manière d’observer, mais représenterait un véritable dispositif de médiation, qui invite les personnes fréquentant ces espaces à réagir aux changements provoqués par le retrait glaciaire et les nouveaux aménagements, en regardant l’aquarelle en cours de réalisation.

Le dispositif méthodologique prévu est donc constitué de l’aquarelle qui se crée face au glacier, de photos anciennes imprimées et d’un enregistreur qui permet de saisir les relations des passants et passantes aux changements dont ils et elles sont témoins. Ce dispositif s’inspire de la méthode de l’entretien par photo-élicitation, « où l’entretien de recherche est mené sur la base d’un support photographique considéré comme susceptible de provoquer ou susciter […] des réactions verbales et émotionnelles chez la personne interviewée  » (Bigando, 2013). Ici, ce sera de « l’aqua-elicitation », car la base des échanges n’est pas une photographie, mais bien une aquarelle. Cette méthode s’appuie sur une hypothèse développée lors de mes recherches exploratoires passées : l’idée que les habitantes manifestent une sensibilité réelle à l’évolution de leur environnement, difficile toutefois à cerner ou à saisir lors d’entretiens semi-directifs.

Ainsi, il s’agit de dépasser peu à peu l’aquarelle pour faire parler de ce qu’elle montre, mais aussi de ce qu’elle ne montre pas et qui préoccupe les personnes enquêtées (Bigando, 2013). Le médium « commentaire d’aquarelle » a plusieurs effets : il agrège une communauté de locaux qui s’interrogent sur la question de la fonte des glaciers, et produit des échanges plus fluides et précis sur les changements matériels du territoire qu’ils et elles côtoient.

Dans un contexte d’environnements à la fois bouleversés par le dérèglement climatique et soumis à de nouveaux projets d’aménagements, il semble important de mettre en place un dispositif d’enquête qui permette d’accéder aux émotions et à un matériel sensible pour rendre compte de la manière dont les injustices environnementales sont vécues et perçues. Comme le soulignent Anne-Adélaïde Lascaux et Antoine Rigaud (2022), la pratique artistique, l’aquarelle dans mon cas, aide à répondre à cette nécessité dans la mesure où « le langage graphique permet l’émergence d’une nouvelle expression scientifique […] s’appuyant sur la retranscription sensible d’images du terrain associées à des émotions constitutives des résultats de l’enquête ».

Bibliographie