Le projet ABC-Balkans (Agricultures, Biodiversités, Changements climatiques), disponible en ligne, a été mené par l’Association Internationale pour le Développement de l’Agroenvironnement (AIDA) et avait pour ambition d’identifier et de mettre en réseau les acteurs de ces six pays qui portent les stratégies agro-environnementales relatives au changement climatique et à la biodiversité.
Une discussion collective a permis de faire émerger une vision commune à l’échelle régionale de ces stratégies. Pour animer cette discussion, plusieurs cartes ont été proposées à la trentaine de personnes présentes originaires des six pays lors des rencontres de Skopje de décembre 2023. Cet article se penche sur une de ces représentations du territoire : l’Agriculture à Haute Valeur Naturelle (HNV - High Nature Value).
L’agriculture HNV a été décrite au début des années 1990, afin de caractériser les systèmes agricoles combinant utilisation peu intensive des terres, présence d’une végétation semi-naturelle, et diversité de couvertures des sols (Keenleyside et al., 2014 ; Carlier et al., 2023). L’enjeu est de croiser les questions agricoles et de biodiversité dans l’UE. Ce concept est mis en pratique dans les années 2000 ; en 2004, l’Agence européenne de l’environnement définit les zones HNV comme « celles où l’agriculture est une forme majeure (voire dominante) d’utilisation de l’espace et où elle est à l’origine de (ou associée à) une grande diversité d’espèces et d’habitats, et de la présence d’espèces d’intérêt communautaire. »
Depuis les années 2010, les stratégies de conservation de la nature de l’UE s’appuient notamment sur les zones HNV, ce qui oblige les acteurs nationaux à développer des indicateurs pour cartographier ces espaces (Brunbjerg, 2016). En deux décennies, l’agriculture HNV est passée d’un concept porté par des scientifiques à un indicateur qui fait référence en Europe. Il a pour objectifs :
- de reconnaitre l’existence de zones et de systèmes de production qui ménagent la biodiversité et sont irremplaçables pour sa conservation, et
- de construire un référentiel d’évaluation des politiques existantes qui permette aussi d’orienter et de concevoir des politiques agricoles futures.
Si, en France, ce concept n’a eu qu’une portée marginale, d’autres pays européens ont su s’en saisir, comme la Roumanie, la Bulgarie ou encore l’Irlande. Notre hypothèse, en présentant une carte des zones HNV dans les Balkans occidentaux, est que la mise en visibilité de ces espaces intermédiaires, qui présentent des intérêts pour l’agriculture et la conservation de la biodiversité dans la péninsule balkanique, est un levier pour l’intégration de l’acquis communautaire, en particulier sur les enjeux environnementaux et la politiques agricoles.
Collecter des données cartographiques
Les cartes des surfaces HNV reposent sur le croisement des couvertures de sol et des données sur la biodiversité.
À propos des données de couverture de sol, la base Corine Land Cover (CLC) de l’Agence européenne de l’environnement (EEA) intègre depuis 2000 les territoires albanais et de l’ex-Yougoslavie. Ces données, dont le dernier jeu date de 2018, sont obtenues par analyses d’images satellites et classent chaque surface de sols selon sa nature (végétation, bâtie ou aquatique) et les usages principaux (Corine Land Cover, 2018 ; Büttner et al., 2021). Elles sont accessibles, fiables et uniformes au niveau européen. Leur résolution est adaptée pour un travail à l’échelle nationale. Cette classification à trois niveaux distingue 44 catégories de couvertures de sols : 11 classes d’espaces artificialisés, 11 agricoles, 12 de forêts et milieux semi-naturels, 5 de zones humides, et 5 de surfaces en eau.
À propos des données sur la biodiversité, les cartes des surfaces HNV s’appuient notamment sur les IBA (Important Birds Areas), les IPA (Important Plants Areas), les PBA (Prime Butterfly Areas) et les aires protégées recensées dans la base de données CDDA (Common Database on Designated Areas) (Makarewicz et al., 2012). Birdlife International a fourni les données IBA pour les six pays de l’étude. Les données IPA sont gérées par Plantlife International et sont disponibles sous forme de polygones pour l’Albanie, la Macédoine du Nord et le Monténégro, sous forme de points pour le Kosovo et la Serbie, et n’existent pas en Bosnie-Herzégovine. Nous n’avons pas pu trouver les PBA pour les six pays ; il est possible que ces données n’existent pas. La base de données CDDA, disponible sur le site de l’EEA, recense 58 aires protégées en Albanie, 32 en Bosnie-Herzégovine, 66 au Kosovo, 73 en Macédoine du Nord, 15 au Monténégro, et 387 en Serbie, qui ont été définies entre 1948 et 2022.
Pour ce qui concerne les données de biodiversité, nous avons utilisé à la fois des données d’inventaires naturalistes apportées par des ONG internationales (Birdlife et Plantlife pour les IBA et IPA) et des délimitations fournies essentiellement par les États à l’Agence Européenne de l’Environnement (CDDA de l’EEA). Les données sont plus ou moins accessibles selon les « fournisseurs » : pour celles de l’agence européenne, c’est très facile, elles existent en plusieurs formats sur leur site internet ; elles sont publiques, gratuites et libres d’accès. Par contre, les données collectées et administrées par les ONG internationales font l’objet d’un contrôle plus stricte ; il faut en faire la demande en précisant l’usage et en renseignant le profil du demandeur. Elle sont par ailleurs soumises à des règles d’édition et d’utilisation particulières (citation, pas d’exploitation commerciale, justification de l’usage, etc.).
Quelle est la procédure la plus stable et durable pour la gestion des données sur la biodiversité ? D’un côté, l’EEA est dépendante des financements publics, et donc tributaire de la coopération de chaque État pour fournir des données précises et actualisées ; de l’autre, les ONG internationales qui peuvent jouer un rôle de bureaux d’études dans certains projets sont des entités privées qui administrent des données publiques et d’intérêt général. C’est un aspect qui est déjà assez compliqué à gérer à l’échelle nationale (Alphandéry et Fortier, 2015), et qui l’est encore bien plus dès qu’on passe au niveau international.
Une fois les données spatiales de couvertures des sols et de biodiversités rassemblées, nous avons pu produire la carte des surfaces HNV. La méthodologie, proposée par l’EEA (Makarewicz et al., 2012), a été adaptée selon le contexte régional, en s’appuyant sur les travaux de terrains effectués depuis une dizaine d’années en Albanie, au Kosovo, en Bosnie-Herzégovine et en Serbie.
Sur un fond gris, d’un modèle numérique de terrain, les surfaces HNV sont colorées en respectant le code couleur des couvertures de sols de CLC. Cette représentation conserve l’information précise de chaque couverture de sols (les couleurs vertes et jaunes sont proches). Les surfaces HNV rassemblent toutes :
- les prairies (code CLC 231),
- les pelouses et pâturages naturels (321),
- la végétation sclérophylle (323)
- les forêts et végétations arbustives en mutation (324),
ainsi qu’au sein des IBA ou IPA ou aires protégées :
- les terres arables hors périmètres d’irrigation (211),
- les vignobles (221),
- les vergers et petits fruits (222),
- les oliveraies (223),
- les systèmes culturaux et parcellaires complexes (242),
- les surfaces essentiellement agricoles interrompues par des espaces naturels importants (243)
- la végétation clairsemée (333).
En construisant cette carte et à sa première lecture, deux points retiennent particulièrement mon attention :
- La représentation des frontières nationales, notamment entre le Kosovo et la Serbie
- L’interprétation des zones grises (dans certains cas, un manque de données sur la biodiversité et, dans d’autres, des surfaces non HNV).
Six ou cinq pays ?
En se concentrant sur les six pays candidats à l’Union européenne (UE), cette carte propose une représentation des Balkans occidentaux inhabituelle. La plupart des cartes de la région représentent l’entièreté de l’ex-Yougoslavie alors que dans ce cas, la Croatie et la Slovénie, déjà membres de l’UE, ne sont plus dans le cadre, qui se décale vers le Sud pour intégrer l’Albanie.
Alors que sa frontière est dessinée d’un trait plein pour le séparer de la Serbie, le Kosovo semble être représenté comme un État souverain au même titre que les autres, alors que cinq pays de l’UE (l’Espagne, la Grèce, la Roumanie, la Slovaquie et Chypre) ne le reconnaissent pas, ce qui est aussi le cas bien entendu de la Serbie et de la Bosnie-Herzégovine à la demande de son entité serbe. En d’autres termes, en représentant six pays avec leurs frontières, la carte adopte la vision de la plupart des pays européens et des pays représentés.
Une autre manière de représenter le territoire kosovar, serait de le séparer de la Serbie d’un trait pointillé, pour suggérer que ce n’est pas (encore) un État mais une région plus ou moins autonome non souveraine, ou encore pour symboliser un conflit ou une « incertitude administrative ». Lorsque nous avons produit la cartographie de base (en tant qu’auteurices françaises), nous nous sommes demandé comment les acteurs balkaniques — notamment serbes — allaient recevoir notre « vision ».
Dans un premier temps, nous avons conservé les traits pleins, les premières lecteurices invitées à se servir de cette carte pour approfondir leurs connaissances sur les sujets agro-environnementaux étant plutôt pro-européenes. Après quelques retours d’acteurices balkaniques, Nous avons proposé une seconde représentation (dans un temps contraint) : les noms des pays ont été effacés et les frontières nationales n’apparaissent plus que d’un trait blanc très fin.
Les zones grises
On pourrait s’attendre à davantage de zones colorées dans le centre du Kosovo (qui est constitué de deux plateaux alimentant les bassins versants du côté serbe et albanais) et le long de la frontière serbe (composé de nombreux reliefs épars). D’ailleurs, lors d’une discussion, un membre d’une ONG environnementale kosovare est surpris de ne pas retrouver la région frontalière de Podujevo qu’il connait bien et qui, selon lui, revêt les caractéristiques d’une zone HNV. Il est aussi étonnant que les alpes dinariques bosniennes restent globalement sombres.
Il est possible que de grandes superficies de zones montagneuses ne sont pas identifiées comme des surfaces HNV, simplement parce qu’il manque des données sur la biodiversité :
- Il n’a pas été possible d’utiliser les données IPA en Bosnie-Herzégovine (elles étaient inexistantes) et au Kosovo (elles n’existaient que sous forme de points).
- En Bosnie-Herzégovine, il y a peu d’IBA et elles sont toutes de petites tailles.
Le manque de données naturalistes aurait pu être compensé par les aires protégées, mais leur création et leur délimitation au cours du siècle dernier ont été influencées par les idées de protection de la nature et par le contexte politique et juridique. Aucune aire protégée n’a été promulguée au Kosovo entre 1988 et 2006 (juste avant la proclamation d’indépendance en 2008). En Bosnie-Herzégovine, seules quatre aires protégées ont été décrites pendant la période yougoslave, deux en 1995 (juste après la guerre) et 25 depuis 2002, toutes de petite superficie.
Les zones grises de la carte montrent dans certains cas une absence de données, et dans d’autres, des zones qui n’atteignent pas les critères écologiques pour être considérées comme HNV. Cet enjeu se retrouve sur toutes les représentations spatiales qui s’appuient sur des inventaires de biodiversité. Il est très rare que des données naturalistes recensent les zones où des inventaires ont eu lieu et que les espèces ciblées n’aient pas été observées. Certaines bases de données peuvent avoir des entrées comme « espèce recherchée, mais non observée », mais, dans la plupart des cas, une absence de données signifie que l’espèce n’est pas présente, ou encore qu’aucun inventaire n’ait été effectué et renvoie à l’absence de données.
L’omniprésence de l’agriculture HNV dans ces six pays
La carte ci-dessous met en évidence l’importance des surfaces HNV dans les six pays, et presque dans chaque biorégion. Cette péninsule est recouverte de montagne associant forte pente et plateaux karstiques. Les zones HNV recoupent principalement ces espaces, comme le montre l’exemple de l’Albanie, où le littoral et la plaine agricole de Myzeqe (Fier) sont restés gris, alors que le reste du pays est coloré de nuances vert et jaune. Le Monténégro est aussi un exemple remarquable, quasi intégralement recouvert de surfaces HNV, il s’agit d’un pays de montagne en zones méditerranéenne et alpine.
Au-delà des zones montagneuses alpines, méditerranéennes et continentales, des zones HNV apparaissent au nord de la Serbie, en Voïvodine, dans la plaine pannonienne. Elles correspondent essentiellement à des zones agricoles non irriguées délimitées par des IBAs identifiés en 2010 et 2020. Cette région de plaines agricoles est constellée de rivières, canaux, petites buttes, haies et bosquets qui constituent des zones de vie pour la biodiversité du territoire. Au rebours de l’image de « grenier de la Serbie » avec ses grandes cultures et sa production intensive, la Voïvodine dispose aussi d’intérêts écologiques importants.
L’intérêt majeur de la cartographie des zones HNV dans les six pays des Balkans occidentaux est de rendre visibles des espaces intermédiaires (faiblement anthropisé, ni forestiers, ni uniquement agricoles) parfois appelés saltus (Poux et al., 2009). Cette représentation cartographique montre que la région se structure encore de nos jours sur ces couvertures de sols qui permettent de produire une alimentation locale adaptée et support d’une biodiversité importante. Ces espaces sont souvent invisibilisés, ou sous-estimés dans les descriptions classiques de l’espace rural, s’appuyant notamment sur certains critères de productivité agricole ou forestière.
La construction de cette carte HNV montre l’importance des enjeux agroécologiques dans les Balkans occidentaux, où les exploitations non spécialisées de polyculture-élevage jouent un rôle primordial dans l’entretien des paysages et le maintien de la biodiversité semi-naturelle. Par ailleurs, en transposant la méthodologie européenne à ces pays candidats, on atteint ses limites. Cet indicateur est très dépendant des données naturalistes inégalement réparties en Europe, ou encore des délimitations des aires protégées qui résultent aussi, au delà des critères écologiques, de facteurs historiques et politiques.
Bibliographie
- Alphandéry P., Fortier A. (2015). « Les données naturalistes à l’épreuve de la transparence ». Études rurales, 195.
- Brunbjerg A. K., Bladt J., Brink M., Fredshavn J., Mikkelsen P., Moeslund J. E., Nygaard B., Skov F., EjrnæsR. (2016). « Development and implementation of a high nature value (HNV) farming indicator for Denmark ». Ecological Indicators, 61 (2), pp. 274-281.
- Büttner G., Kosztra B., Maucha G., Pataki R., Kleeschulte S., Hazeu G. W., Vittek M., Schroder C., Littkopf, A. (2021). « Copernicus Land Monitoring Service - CORINE Land Cover. User Manual ». Copernicus Publications.
- Carlier J., Doyle M., Finn J.A., Ó Huallacháin D., Ruas S., Moran J. (2023). « The development and potential application of a land use monitoring program for high nature value farmland and forest quality and quantity in the Republic of Ireland ». Environmental Science & Policy, 146, pp. 1-12. ISSN 1462-9011.
- Keenleyside C., Beaufoy G., Tucker G., Jones G. (2014). « High Nature Value farming throughout EU-27 and its financial support under the CAP. Report Prepared for DG Environment ». Institute for European Environmental Policy, London.
- Makarewicz K., Schwaiger E., Banko G., Brodsky L., Van Doorn A., (2012), « Updated High Nature Value Farmland in Europe, An estimate of the distribution patterns on the basis of CORINE Land Cover 2006 and biodiversity data », European Environment Agency
- Poux X., Narcy J.-B., et Ramain B. (2009). « Le saltus : un concept historique pour mieux penser aujourd’hui les relations entre agriculture et biodiversité », Courrier de l’environnement de l’INRA, n 57 (juillet) : pp. 23‐35.
Sources pour deux des cartes
Les cartes ont été réalisées en 2023 par O. Crouteix en s’appuyant sur les données srtm, de natural earth, de European Environment Agency et de Birdlife et Plantlife International.