Evacuées au cours des combats de la guerre de 1947-1949, les communautés d’Iqrith et de Bir’em figurent parmi les cas les plus emblématiques des déplacés internes palestiniens en Israël. Bien qu’elles aient obtenu un droit au retour reconnu par la Cour suprême dès 1951, puis par un comité gouvernemental en 1995, ces décisions n’ont jamais été mises en œuvre.
Depuis les années 1970, les habitant·es réinvestissent néanmoins les sites de leurs villages détruits, réhabilitent les églises et les cimetières, et y recréent des formes de vie sociale. En produisant une présence là où l’effacement était attendu, ils transforment ces lieux en espaces de mémoire, de résistance et de vie collective révélant une expérience singulière située entre exil, intégration et « retour inachevé ».
par Adoram Schneidleder
Anthropologue, Marseille.
Originaires d’Iqrith et de Kafr Bir’em, deux villages de Haute-Galilée vidés et détruits par les autorités israéliennes au lendemain de la guerre de 1948, les Iqrithawiy et les Bir’umaniy sont aujourd’hui les plus connus des déplacés internes palestiniens en Israël [1]. L’importante couverture médiatique dont les communautés ont bénéficié reflète un parcours historique singulier illustré notamment par la décision favorable de la Cour suprême israélienne à leur retour dès 1951 et par la décision officielle sans précédent d’un gouvernement israélien en 1995 d’accorder le droit au retour à des réfugiés palestiniens de la guerre de 1948
Déplacements des habitants de Bir’em et Iqrith en Galilée.
Philippe Rekacewicz, 2024.
Bien qu’à ce jour ces décisions n’aient jamais été appliquées, depuis le début des années 1970 déjà, les Iqrithawiy et les Bir’umaniy sont à l’origine d’un réinvestissement social des sites de leurs villages détruits sans commune mesure avec quelconque autre communauté de déplacés internes palestiniens en Israël. Par leurs retours, les Iqrithawiy et les Bir’umaniy produisent de la présence et de la mémoire là où il devait y avoir absence et oubli et font renaître des lieux culturels arabes du côté israélien de la Ligne verte dans les marges d’une géographie sioniste d’apparence triomphante
Ces pratiques de retour singularisent l’expérience des Iqrithawiy et des Bir’umaniy parmi les réfugiés et déplacés palestiniens, situant leur quotidien de manière indécise entre « l’exil » (ghurba) et le « retour » (al-ʿaūda), sur les plans symbolique et imaginaire aussi bien que sur les plans pratique et géographique. Leur condition insolite prend ainsi la forme d’un « retour inachevé ».
La Nakba et la destruction des villages palestiniens, 1948
par Philippe Rekacewicz & Dominique Vidal
La recension la plus complète des villes et villages palestiniens détruits ou judaïsés en 1948 a été réalisée par l’ONG israélienne De-Colonizer sous la direction d’Eitan Bronstein Aparicio et Eleonore Merza Bronstein . Elle comptabilise :
612 villages de moins de 100 habitants
417 villes et villages entre 100 et 3.000 habitants
34 villes de plus de 3.000 habitants.
Benny Morris insiste dès son premier livre, The Birth of the Palestinian Refugee Problem (1987), sur l’importance du facteur « atrocité » dans la guerre de 1947-1949. L’historien montre que, loin de représenter une « bavure » extrémiste, le massacre de Deir Yassin a été précédé et suivi de nombreux autres commis par la Haganah, puis par Tsahal, de fin 1947 à fin 1948.
Benny Moris est revenu, dans la seconde édition de son ouvrage (2004, p. 5), sur l’étendue de ces tueries, à partir d’archives récemment ouvertes :
« Les nouveaux documents révèlent que les expulsions et les atrocités commises par les troupes israéliennes ont été beaucoup plus nombreuses que [je ne l’avais indiqué] et que, dans le même temps, les fonctionnaires et officiers arabes ont donné beaucoup plus d’ordres et de conseils aux différentes communautés pour qu’elles quittent leurs villages [...], ce qui a considérablement alimenté l’exode. »
La plupart des victimes de ces massacres sont palestiniennes. Seuls trois ont des victimes juives : ceux du mont Scopus, de Goush Etzion et du quartier juif de la Vieille Ville de Jérusalem.
Ilan Pappé, pour sa part, écrit que le nettoyage ethnique, s’il « n’est pas un génocide [...], comporte des actes atroces de meurtre collectif. Des milliers de Palestiniens ont été tués implacablement et sauvagement par des soldats israéliens de toutes origines, de tout grade, de tout âge. Aucun de ces militaires n’a jamais été jugé pour crimes de guerre, en dépit de preuves accablantes » (Le nettoyage ethnique de la Palestine, p. 244).
↬ Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal
La Nakba, 1948 : expulsions, destructions et massacres
Carte : Philippe Rekacewicz, 2023.
Source : Palestine-Israël, une histoire visuelle, Le Seuil, 2024
Avant d’être perçues comme des cas particuliers, les expériences collectives respectives des Iqrithawiy et des Bir’umaniy ont été conditionnées par des facteurs qu’ils partagent avec tous les Palestiniens déplacés (et non pas « exilés ») en 1948 à l’intérieur même d’Israël.
Le village d’Iqrith vers 1935 avant sa destruction.
Le clocher de l’église du village se détache au-dessus des autres bâtiments.
Source : Walid Khalidi, All That Remains : The Palestinian Villages Occupied and Depopulated by Israel in 1948, Institute for Palestine Studies, p.16, 1992.
Au lendemain de la guerre de 1947-1949, un nombre important des 160. 000 Palestiniens devenus citoyens israéliens ont été arrachés à leurs maisons et villages et dépossédés de leurs terres. Subissant la fameuse loi de 1950 sur la propriété des absents (qui vise à l’expropriation des biens palestiniens), ces personnes, qui ont paradoxalement perdu les espaces de leur chez-soi tout en restant chez eux, sont les déplacés internes d’Israël, ou IDPs (Internally Displaced Persons), parfois désignées par le terme « présents absents » [2].
Selon Hillel Cohen, spécialiste de la question, les déplacés internes palestiniens auraient été entre 23.000 et 30.000 au lendemain de 1948 ; à la fin du XXe siècle, avec leurs descendants, ils représenteraient entre 15% et 25% de la population palestinienne israélienne totale (Al-Haj 1986 & Cohen 2000) [3].
À la veille de la guerre de 1947-1949, Iqrith et Bir’em étaient deux villages de confession chrétienne (500 habitants à Iqrith, 1 000 habitants à Bir’em), situés sur la frontière entre le mandat britannique de Palestine et le Liban. Au lendemain de l’opération Hiram qui a conclu la conquête israélienne de Galilée, et avec elle celle des villages d’Iqrith et de Bir’em (octobre 28-31, 1948), les habitants ont été évacués dans le contexte du « nettoyage » de la zone frontalière libanaise par les forces israéliennes en novembre de l’année 1948 (Morris 2004).
Le moukhtar d’Iqrith accompagné des soldats israéliens sur le chemin principal du village.
Source : Collection nationale de photographies d’Israël, département photographie du Bureau de presse du gouvernement israélien (Photo D276-001).
Présentée comme une mesure sécuritaire temporaire, l’évacuation des deux villages s’est faite sans opposition de la part des communautés, et contre une promesse d’un retour rapide à leurs villages. Déplacés vers deux autres villages de Galilée, les habitants d’Iqrith dans le village éloigné de Rāmah, et ceux de Bir’em dans le village voisin de Jish, les deux communautés ont ainsi rejoint le sort réservé à l’ensemble des déplacés palestiniens qui sont restés à l’intérieur des frontières du nouvel État d’Israël.
L’église d’Iqrith dans son environnement aujourd’hui.
Photo : Adoram Schneidleder.
Face à l’interdiction imposée par les autorités militaires de retourner dans leurs villages, mais forts de la promesse qui leur avait été faite au moment de l’évacuation, et de leurs nouveaux droits en tant que citoyens israéliens, les communautés ont saisi dès l’année 1951 la plus haute autorité de justice du nouvel État : la Cour suprême. Celle-ci, au cours de la même année, a prononcé deux décisions retentissantes favorables au retour de chaque communauté dans son village respectif. Mais ces décisions n’ont jamais été appliquées. Les deux villages ont été matériellement détruits, Iqrith en 1951 et Bir’em en 1953, et leurs terres ont été saisies en vertu de la loi sur la propriété des absents (Kretzmer 2019).
Dès les années 1950, dans les circonstances de précarité économique et de difficile adaptation dans les villages d’accueil (Cohen 2000), les anciens habitants (parfois des familles entières) ont quitté les villages d’accueil de Jish et de Rāmah pour s’installer dans les villes de Haïfa, Nazareth et Acre, ainsi que dans d’autres villages de Galilée, et parfois aussi à l’étranger. Aujourd’hui les Iqrithawiy et les Birʿumaniy, respectivement 1.200 personnes en 2009 et 2.100 personnes en 2007 (selon les dernières estimations des comités qui représentent ces communautés), se trouvent majoritairement en Galilée. Ils sont principalement repartis entre la ville de Haïfa (22% de la population iqrithawiy et 50% de la population birʿumaniy) et nombre d’autres villages de Galilée, avec des concentrations importantes de ʾIqrithawiy à Kafr Yassif et dans les villages qui le jouxtent (27% de la population iqrithawiy), à Ramah (23%) et à Fassutah, et des concentrations importantes de Birʿumaniy à Jish (35% de la population birʿumaniy) et à Al-Makr (5%).
Le village d’Iqrith réinvesti.
Ph. R., 2024.
On trouve des Iqrithawiy et des Birʿumaniy dans l’ensemble des secteurs de l’emploi peu qualifié à qualifié particulièrement représentatifs des Palestiniens d’Israël, tels le secteur du bâtiment, la restauration et les petites entreprises (Peleg and Waxman 2011:35-38). Toutefois, les Iqrithawiy et les Birʿumaniy participent d’une tendance, remarquée de manière générale chez la minorité chrétienne, d’investissement important dans les formations supérieures et de persistance devant les limites que le marché du travail israélien impose aux citoyens arabes (Soudah 2006).
C’est ainsi que ces communautés comptent un nombre remarquablement élevé de trajectoires professionnelles réussies — en médecine, en droit, dans les fonctions managériales, et même au sein de l’industrie high-tech israélienne, habituellement peu accessible aux Palestiniens d’Israël (Peleg & Waxman 2011).
Iqrith aujourd’hui
Photo : Adoram Schneidleder.
Il en résulte que, dans l’ensemble, les communautés d’Iqrith et de Bir’em donnent l’impression de jouir d’une situation socio-économique au-dessus de la moyenne des Palestiniens d’Israël, et, par le biais d’une approche active de leur citoyenneté, de constituer un modèle d’intégration « réussie » dans l’économie israélienne. De manière générale, cette situation est plutôt conforme à celle qui a été constatée et décrite par ailleurs dans la minorité chrétienne (Ramon 2012:188-91, Soudah 2006:9-37).
Ni la destruction des villages, ni la confiscation des terres — sur lesquelles furent établies quelques unités agricoles juives —, ni même l’amélioration significative de leur situation socioéconomique n’ont entamé la détermination avec laquelle la majorité des Iqrithawiy et des Birʿumaniy poursuivent leur quête du droit au retour. Depuis leur évacuation en 1948 et les décisions favorables de la Cour suprême en 1951, les deux communautés ont mené une lutte continue contre l’establishment israélien, aussi bien sur le plan juridique que sur les plans politique et public.
Le village de Bir’em réinvesti.
Ph. R., 2024.
Durant plus de soixante ans, le combat des Iqrithawiy et des Birʿumaniy a oscillé entre phases d’intense mobilisation et périodes d’accalmie, entre espoirs d’une résolution imminente et déceptions à leur mesure. Au cours des soixante-dix dernières années, un nombre impressionnant de personnalités publiques, en Israël et en dehors, ont été impliquées dans cette lutte pour le retour, des intellectuels israéliens tels Ezriel Carlebach (1909-1956), Chaïm Guri et David Grossman, aux hommes d’Église (les papes Jean-Paul II, Benoît XII et François), en passant par les politiciens palestiniens d’Israël, tels Azmi Bishara et aujourd’hui Haneen Zoabi et Ahmad Tibi. Menée par trois générations successives d’Iqrithawiy et de Birʿumaniy, la quête pour le retour a été abordée et appréhendée par autant de générations d’hommes et de femmes politiques israéliens, de David Ben Gourion à Ariel Sharon en passant par Golda Meir, Moshe Dayan, Yigal Alon, Menahem Begin, Yitzhak Rabin et Ehud Barak. Depuis 1948 pratiquement aucun gouvernement israélien n’a pu ignorer ce dossier gênant.
Deux moments-clés ressortent de l’histoire politique de la lutte menée par ces deux communautés, qui les singularisent parmi toutes les communautés de déplacés internes en Israël :
D’abord, au cours des années 1972-1973, encadrées par un homme qui avait fait l’apprentissage de la lutte pour les droits civiques aux côtés de Martin Luther King Jr. en l’Alabama, l’archevêque grec-catholique de Galilée Yūsef Rayyā (1968-1974), les communautés d’Iqrith et de Bir’em ont pour la première fois investi la scène publique et médiatique en Israël. Rassemblant un nombre sans précédent de manifestants israéliens, juifs et arabes, l’activisme d’Iqrith et de Bir’em a mis dans l’embarras le gouvernement de Golda Meir, et a plongé l’intelligentsia israélienne dans une crise de conscience déstabilisante (Elon 1972, Kimmerling 1977, Massis 1976). Si cet activisme n’a pas abouti à l’objectif du retour, on a assisté à la naissance de « l’affaire Iqrith et Bir’em ». Pour illustrer l’ampleur de cette notoriété, le 6 septembre 1972, deux semaines après une manifestation organisée par Rayyā à Jérusalem qui a rassemblé près de 3.000 personnes (Kimmerling 1977:161), le groupe Septembre Noir a dédié à Iqrith et Bir’em l’attentat des Jeux Olympiques de Munich (Ryan 1973). Projetées ainsi dans l’espace public et médiatique du conflit israélo-palestinien, et transformées en symboles controversés, les trajectoires des communautés ont été, pour toujours, affectées comme aucune autre communauté de déplacés internes de 1948.
Ensuite, vingt ans plus tard, la période des négociations ouvertes à Oslo a produit un nouveau moment crucial dans l’histoire des communautés d’Iqrith et Bir’em. Alors même que les Iqrithawiy et les Birʿumaniy avaient choisi de se tenir à distance du nouvel activisme politique des déplacés internes incarné par l’Association for the Defense of the Rights of the Internally Displaced — ADRID, Association pour la défense des droits des déplacés internes —, un comité ministériel désigné par Yitzhak Rabin pour résoudre leur problème spécifique a énoncé une décision publique sans précédent dans l’histoire du positionnement du gouvernement israélien concernant le droit au retour de Palestiniens dépossédés en 1948.
Bir’em aujourd’hui :
à gauche, le village en ruine aujourd’hui ;
à droite, l’église restaurée.
Photo : Adoram Schneidleder.
Le Comité Liba’i a reconnu officiellement la responsabilité du gouvernement israélien dans les torts causés aux deux communautés d’Iqrith et de Bir’em. Puis, pour la première fois dans l’histoire, le gouvernement israélien a proposé de résoudre le problème d’Iqrith et Bir’em par la réinstallation des communautés sur les sites originels de leurs villages. Certaines des conditions émises étant d’abord jugées inacceptables par les Iqrithawiy et les Birʿumaniy, les discussions ont continué, avant finalement de sombrer au lendemain de l’assassinat d’Yitzhak Rabin le 4 novembre 1995. La deuxième Intifada, les événements d’octobre 2000, et l’accession d’Ariel Sharon au pouvoir en février 2001 ont fini par renverser définitivement la tendance, et par tourner la page des espoirs soulevés par la période Oslo et les décisions du Comité Liba’i.
Bir’em aujourd’hui :
à gauche, le village en ruine aujourd’hui ;
à droite, Porte avec un décor en bas-relief .
Photo : Adoram Schneidleder.
Ainsi, les années 1972-1973 et 1995-2000 constituent deux moments historiques exceptionnels dans les trajectoires de deux communautés de déplacés internes en Israël, qui les singularisent parmi toutes les autres. Mais, à côté de ces développements, une autre particularité érige les Iqrithawiy et les Birʿumaniy en exception et en modèle référentiel pour les déplacés internes de 1948. Depuis le moment de grand activisme au début des années 1970, les Iqrithawiy et les Birʿumaniy ont réussi à réinvestir les sites de leurs villages détruits respectifs de manière unique parmi l’ensemble des déplacés internes.
À partir de la fin des années 1960, une convergence de circonstances historiques a abouti à un relâchement du contrôle par les autorités israéliennes, et a rendu les sites des villages détruits accessibles aux communautés. Depuis lors, à la suite d’une (re)découverte des lieux physiques de leurs villages, les Iqrithawiy et les Birʿumaniy ont petit à petit investi ces sites de leur présence. Dès l’année 1972, les sites des villages détruits ont été étroitement impliqués dans l’activisme politique des communautés, servant de lieux de rassemblements et d’occupation protestataire. Dès le début des années 1970, les Iqrithawiy et les Birʿumaniy ont procédé à des opérations de nettoyage des sites et de restauration des églises et des cimetières.
L’église de Bir’em dans son environnement (2017).
Source : Wikimedia commons.
Avec l’accord des autorités israéliennes, les cimetières ont été réhabilités dès la fin des années 1960 et, depuis, Iqrithawiy et Birʿumaniy n’enterrent leurs morts que dans les cimetières de leurs villages respectifs. Les églises ont été réouvertes et les Iqrithawiy et les Birʿumaniy ont pris habitude d’y célébrer des mariages et des baptêmes. Désormais, toutes les grandes fêtes du calendrier chrétien sont célébrées en nombre dans les villages détruits.
Finalement, les manifestations les plus originales des Iqrithawiy et des Birʿumaniy sont leurs camps de vacances d’été pour les enfants. Initiés en 1987 à Bir’em et en 1996 à Iqrith, d’une durée d’une semaine à dix jours, les camps de vacances se déroulent dans les ruines des villages détruits. Ils sont l’occasion pour les Iqrithawiy et les Birʿumaniy de renforcer les liens entre leurs communautés et les sites de leurs villages détruits, en impliquant leurs enfants, dès leur jeune âge, dans l’histoire et le projet de retour communautaires.
Un mariage a Bir’em :
en haut, dans l’église ;
en bas, rassemblement festif sur l’eplanade devant l’église.
Photo : Adoram Schneidleder.
Le lien étroit développé au cours des quarante dernières années entre communautés et sites de villages a son importance autant pour les communautés humaines, que pour les sites géographiques. D’abord, l’inclusion du site géographique dans la vie communautaire participe des nouveaux processus de communautarisation qui caractérisent les Iqrithawiy et les Birʿumaniy après leur déplacement de 1948 et leurs dispersions successives. Par ces multiples retours, qui constituent ce que j’appelais un « système de retours » (Schneidleder 2014), les sites des villages détruits sont intégrés dans l’espace intime de la vie quotidienne des Iqrithawiy et des Birʿumaniy, au niveau de l’expérience individuelle aussi bien que familiale et communautaire.
Il en résulte, pour ces communautés, une situation ambiguë et insolite parmi les réfugiés et les déplacés internes palestiniens. Les Iqrithawiy et les Birʿumaniy ne sont plus en « exil », bien qu’ils ne soient pas tout à fait « revenus ». Physiquement, mentalement, symboliquement et quotidiennement, ils vivent à cheval entre l’exil et le retour, une condition que, faute de termes adéquats, je qualifie de « retour inachevé ».
Cimetière de Bir’em :
à gauche, stèle en pierre avec une liste de noms commémorant tous les Bir’umaniy morts et enterrés à l’étranger ;
à droite, cérémonie d’enterrement.
Photo : Adoram Schneidleder.
D’autre part, du côté des lieux géographiques, l’action et la présence communautaires sur les sites des villages détruits participent d’une réappropriation des moyens de production de l’espace contestés par les autorités israéliennes. Par cette action communautaire, les Iqrithawiy et les Birʿumaniy produisent de la présence là où il devait y avoir de l’absence. Ils inversent le processus mis en marche depuis 1948, qui consiste à effacer le lieu culturel arabe et à le reléguer aux marges invisibles d’un nouvel espace israélien triomphant (Benvenisti 2002).
Depuis les années 1990, les Iqrithawiy et les Birʿumaniy ne sont pas les seuls déplacés internes à revenir sur les sites de leurs villages détruits, ni à avoir lutté pour le retour dès 1948 sur les plans juridique et politique (Cohen 2000). Avec le réveil politique des déplacés internes, les sites de leurs villages détruits ne sont plus les seuls à servir de lieux de rassemblements politiques de la communauté palestinienne d’Israël. Mais aucune autre communauté de déplacés internes n’a réussi à transformer le site de son village détruit en nouveau point focal de vie sociale et communautaire, comme l’ont fait les Iqrithawiy et les Birʿumaniy. Autrement dit, aucune autre communauté n’a réussi avec autant de succès à inverser le processus de transformation spatiale israélienne et à se réapproprier une part du processus de production culturelle de l’espace dans les lieux de vie et de mémoire que sont les villages détruits.
Masalha, Nur, ed. 2005. Catastrophe Remembered : Palestine, Israel and the Internal Refugees : Essays in Memory of Edward W. Said (1935-2003). London ; New York : New York : Zed Books ; Distributed in the USA by Palgrave Macmillan.
Morris, Benny. 2004. The Birth of the Palestinian Refugee Problem Revisited. 2d ed. Cambridge Middle East Studies 18. Cambridge ; New York : Cambridge University Press.
Peleg, Ilan, and Dov Waxman. 2011. Israel’s Palestinians : The Conflict Within. Cambridge ; New York : Cambridge University Press.
Rabinowitz, Dan, and Khawla Abu Baker. 2005. Coffins on Our Shoulders : The Experience of the Palestinian Citizens of Israel. Berkeley : University of California Press.
Schneidleder, Adoram. 2010. ‘The Children of the Stars - Atfal al-Nujuum’. In Remembering Iqrith, 6–10. Tel Aviv : Zochrot.
Birem, un documentaire de Camille Clavel (Réalisateur) 2022, Français et Arabe, VOST français, 75 minutes. Production : Haut les Mains & Cellulo Prod. Dans le nord d’Israël, Nagham, une jeune Palestinienne, décide de retourner à Bir’em, le
village de sa famille, détruit pendant la guerre de 1948. L’adolescente passe l’été à renouer avec les souvenirs de son grand-père.