La Bibliothèque Ḥaydar ʿAbd Al-Shāfī [مكتبة حيدر عبد الشافي] était située dans le Quartier Rimal en face de la Faculté des sciences de l’Université Al-Azhar. Le 30 octobre 2023, un premier bombardement l’a endommagée. Ce bombardement visait le bâtiment du Croissant Rouge de Gaza qui abritait au deuxième étage la bibliothèque. Le 8 septembre 2025, un second bombardement a détruit la tour Al-Ruya” (برج الرؤية) haute de 20 étages qui s’est effondrée sur la bibliothèque. En plus de la destruction, un incendie a ravagé l’ensemble du fonds composé de 18500 ouvrages et archives. La bibliothèque “Ḥaydar ʿAbd Al-Shāfī” du Centre culturel Shaykh Aḥmad Zakī al-Yamānī a été fondée en 1972 par le Docteur Ḥaydar ‘Abd Al-Shfī. C’était une bibliothèque publique ouverte à toutes et tous au sein de laquelle se retrouvaient étudiants et lycéens. Un lieu incontournable pour la jeunesse au milieu des universités et des écoles.
Haider Abdel Shafi Library Sheikh Zaki Al-Yamani Center Red Crescent
Adresses et localisations
Établissement :
dans le quartier al-Rimāl au croisement de la rue Jamal Abdel Nasser (Jamāl ʿAbd al-Nāṣir) de la rue Medhat Darwich Al Wahidi (Madḥat Darwīš al-Waḥīdī) en face de l’Université Al-Azhar (faculté des sciences). La bibliothèque est aussi située à côté du commissariat de la police
La création de la bibliothèque s’est faite en réponse à la guerre de 1967. En 1972, le président de la Société du Croissant-Rouge de la bande de Gaza [à ne pas confondre avec le Croissant rouge Palestinien], le Docteur Ḥaydar ʿAbd al-Shāfī, a souhaité ouvrir une bibliothèque publique dans la ville de Gaza. Une bibliothèque destinée à être un lieu de savoir à destination de tous les publics, y compris les personnes précaires. La bibliothèque est par la suite devenue un lieu culturel de référence à Gaza.
A la suite de l’occupation israélienne des territoires palestiniens en juin 1967, un groupe de onze personnalités palestiniennes a en effet pris l’initiative de créer une association appelée « Croissant-Rouge pour la bande de Gaza [2] » (جمعية الهلال الأحمر لقطاع غزة).
L’association a obtenu la licence Croissant-Rouge en juin 1969 et a été autorisée à commencer officiellement ses activités le 1er janvier 1972. La même année, la bibliothèque créée par le Docteur Ḥaydar ʿAbd al-Shāfī a ouvert ses portes. Les premiers membres fondateurs qui ont travaillé au sein de la bibliothèque ont été Fayrūz Arafa, Abdel Malek Taluli, (Abu Rami) puis Imed Hattab à partir de 1990.
Ḥaydar ʿAbd al-Shāfī (1919-2007) était une personnalité publique. Il a étudié à l’Université américaine de Beyrouth (médecine générale, 1943), puis la chirurgie à l’hôpital de Miami Valley à Dayton, dans l’Ohio. Il a aussi été un acteur politique important. ll a rejoint au début des années 1940 le Mouvement Nationaliste Arabe puis il est devenu président du Premier Conseil législatif palestinien à Gaza (1962-64). Il a été délégué de la première conférence du Congrès National Palestinien qui s’est tenue à Jérusalem en 1964. Un des fondateurs de l’OLP, il a été membre de son premier Comité exécutif [3] (1964-1965). Il est mort en 2007.
Initialement, la bibliothèque se trouvait dans l’hôtel Funduq al-ilū (فندق الحلو), un hôtel emblématique à Gaza. On y trouvait aussi un théâtre et des cours de danse dabke. Dans un second temps, dans les années 1980, le Docteur Muṣṭafā ʿAbd al-Shāfī, frère de Ḥaydār ʿAbd al-Shāfī, a offert sa villa pour abriter la bibliothèque. Enfin, la bibliothèque a été définitivement relocalisée dans le quartier Al Rimal.
Cette bibliothèque s’est aussi appelée Centre « Shaykh Aḥmad Zakī al-Yamānī » du nom d’un mécène saoudien qui a soutenu financièrement la création de la bibliothèque.
Le centre « Ḥaydar ʿAbd al-Shāfī pour la culture et le développement » (مركز حيدر عبد الشافي للثقافة والتنمية) situé lui aussi Gaza, dans le quartier Az-Zawayda, ne doit pas être confondu avec la bibliothèque Ḥaydar ʿAbd al-Shāfī.
La bibliothèque était ouverte tous les jours de huit heures du matin à 15 heures de l’après midi sauf le vendredi [4] Elle a été “l’une des premières bibliothèques publiques de la bande de Gaza à offrir ses services gratuitement à toutes les catégories de bénéficiaires et à tous les âges". Située à proximité des écoles, lycées et universités, elle était un lieu incontournable pour les étudiants et les élèves des lycées.
Elle était aussi un lieu d’accueil et de sociabilité. Tous ses visiteurs pouvaient devenir membres, soit gratuitement, soit en donnant une cotisation symbolique. La cotisation symbolique donnait droit à emprunter les livres : trois livres maximum par personne. La bibliothèque accueillait aussi des projets émanant de la société civile dans le cadre des activités du Centre et elle travaillait étroitement en collaboration avec d’autres associations et fondations [5].
Entre autres, nombreux projets soutenus par le Centre culturel Shaykh Aḥmad Zakī al-Yamānī, au cours de l’année 2018, la bibliothèque a accueilli la campagne « Papa, lis-moi une histoire ». Organisée par la Fondation Tamer pour l’éducation de la communauté (مؤسسة تامر للتعليم المجتمعي), la campagne avait été lancée le samedi 10 novembre 2018, à 10h00, depuis la bibliothèque Elle visait à promouvoir la lecture au sein de la société palestinienne.
Plusieurs élèves et leurs parents de l’Ecole “Royaume de Bahreïn”, en compagnie de deux enseignants, ont participé à ce lancement. M. Imad Al-Hattab, directeur de la bibliothèque, avait inauguré la campagne en souhaitant la bienvenue aux participants et en remerciant la Fondation Tamer pour son engagement constant en faveur de la lecture et la mise en œuvre d’activités variées et pertinentes. Il avait souligné que la bibliothèque était un acteur majeur des initiatives culturelles et un centre de référence pour la promotion et le développement de la lecture.
Il avait aussi remercié les organisateurs de la campagne et a exprimé l’espoir que ces activités contribuent à provoquer davantage des habitudes de lecture pour toutes et tous. Il avait également souligné l’importance de la campagne « Papa, lis-moi une histoire », qui visait à inviter les pères à participer avec leurs enfants à des activités et des événements destinés à renforcer les liens et à approfondir les relations familiales.
Il avait insisté sur le fait que la campagne permettrait de consolider cette relation et de favoriser les échanges dans une ambiance conviviale et participative, ce qui contribue grandement à façonner l’avenir et la personnalité des enfants [6]. La bibliothèque Ḥaydar ʿAbd al-Shāfī, quoique détruite, promeut toujours aujourd’hui, par la voix toujours présente de ses fondateurs et de celle de son directeur, la culture, l’éducation populaire et l’accompagnement scolaire.
Le bâtiment du Croissant-Rouge de Gaza qui abrite au deuxième étage la bibliothèque se trouve en face de l’université Al-Azhar dans le Bâtiment principal où se trouve la faculté de sciences.
La bibliothèque est composée de deux espaces distincts : un espace consacré aux livres et un espace consacré aux événements culturels et artistiques. Dans le premier espace étaient installés une bibliothèque pour adultes, une bibliothèque pour enfants et un laboratoire d’informatique [7].
Collections/fonds documentaires
Le nombre de titres en arabe et en anglais était de 17 500 environ. La bibliothèque était composée d’ouvrages de littérature jeunesse, de mémoires de maîtrise et de thèses de doctorat. On pouvait aussi y lire la presse. Les collections étaient indexées et classées, et gérées par le logiciel de gestion documentaire libre « Winisis ».
Équipements
En 2003, le laboratoire informatique « Shaykh Aḥmad Zakī al-Yamānī » a été installé dans la bibliothèque. Ce laboratoire donnait la possibilité aux étudiants de bénéficier de cours gratuits d’introduction à l’Informatique. En 2017, il a été modernisé grâce au partenariat avec le Tamer Institute for Community Education.
La bibliothèque contenait aussi différents équipements : matériel informatique, imprimantes, scanner, projecteurs, CDs et DVDs, ainsi que des éléments audio-visuels destinées à l’apprentissage et à la formation. Des équipements d’archivage et de préservation des ressources étaient aussi présents.
Public(s) et activités
Le public de la bibliothèque est issu de toute la Bande de Gaza. Des dizaines de lecteurs la fréquentent quotidiennement pour lire sur place, y mener des recherches ou emprunter jusqu’à trois livres à la fois. La bibliothèque organise des séminaires, des cours et des activités culturelles afin de promouvoir la lecture en coordination avec les écoles publiques, les centres culturels et les institutions éducatives.
Sous la supervision du personnel de la bibliothèque, des activités créatives et récréatives dédiées aux enfants sont également organisées [ [Site officiel Arabic news.]] : dessin, coloriage, lecture, narration et création d’histoires, jeux, écriture créative. Certaines sont organisées en collaboration avec la Fondation Tamer. Entre autres, il s’agit de la campagne « Papa, lis-moi une histoire » (« Abi Read to Me »), « Semaine nationale de la lecture », « J’ai fait don d’un livre. »
La fondation Tamer a fourni des ordinateurs pour les usagers de la bibliothèque mais aussi des formations gratuites avec des certifications. Une section est dédiée à l’accompagnement scolaire des élèves et des étudiants dans leurs études et dans les apprentissages académiques et professionnels.
Selon Imed Hattab — qui est le directeur de la bibliothèque —, la bibliothèque entretient des liens étroits avec la société civile. Elle a beaucoup contribué à des actions d’alphabétisation, d’enseignement à destination des personnes âgées, ainsi que d’éducation populaire et de lecture en milieu carcéral.
Dans un contexte de censure et de contrôle de la circulation des livres vers Gaza, la bibliothèque a aussi bénéficié de plusieurs dons de la part d’intellectuels palestiniens reconnus. Par exemple, elle a accueilli la bibliothèque personnelle de Yousri Al Ghoul [8] (Yusrī al-Ghūl), écrivain et essayiste gazaoui, connu pour son implication dans la société civile à Gaza.
Personnel
« Chère mère… Cher père, le temps que vous passez avec vos enfants à la bibliothèque ne peut être remplacé car il est précieux. »
Source : image envoyée par le directeur de la bibliothèque.
La bibliothèque comptait cinq employés : le directeur, la trésorière, une formatrice informatique et deux stagiaires bénévoles. Selon les dernières informations qui datent de février 2026, ils et elles sont toujours en vie. Selon les propos de Imed Hattab : « Toutes celles et tous ceux qui travaillaient dans la bibliothèque vivaient leur métier comme un engagement intellectuel et personnel. Ils y travaillaient par conviction et non pour le revenu [9]. »
Imed Hattab Abu Hamdi a intégré l’équipe de la bibliothèque en 1990 et est devenu directeur général en 1991. Chercheur en didactique, il s’est engagé dans les projets d’alphabétisation et d’éducation populaire en collaboration avec d’autres associations. Pendant plus d’une trentaine d’années, il a lutté pour obtenir un fonds d’ouvrage et d’archives qui a permis à la bibliothèque de devenir un lieu incontournable pour la formation. Imed Hattab se souvient : « En 1984, j’allais à la bibliothèque en tant que jeune étudiant et je rêvais de pouvoir un jour y travailler, et mon rêve a été exaucé… Pour moi le travail humanitaire est sacré. Je faisais en sorte d’encourager les jeunes femmes qui venaient afin qu’elles se retrouvent dans un endroit qui calme où elles se sentent à l’aise » [10]
Anaam Omar (Oum Youssef) est trésorière. Elle menait plusieurs activités en collaboration avec la fondation Tamer et était engagée dans les projets d’éducation populaire.
Younes Aljarw est président/membre d’honneur. Il est actuellement réfugié en Égypte.
Fayrouz Arafa est une des premières employées de la bibliothèque avec Abdel Malek Tlouli (Abou Rami). Elle a contribué à la création de la bibliothèque durant les années 1980 et 1990. Elle a joué un rôle très important dans le rayonnement du centre.
Dans la bibliothèque travaillaient également une formatrice en informatique et deux bénévoles.
Destructions antérieures au 7 octobre 2023
La bibliothèque avait déjà été victime d’actes de vandalisme et d’incendie, notamment en 1979. Des tentatives de destruction n’ont aussi heureusement pas abouti. Toutes ces dernières années, l’armée israélienne a tenté plusieurs fois de confisquer des livres politiques afin de les détruire mais les membres ont en règle générale réussi à préserver et à cacher les livres. Les autorités israéliennes ont aussi intimidé les membres de la bibliothèque en essayant de saboter les événements scientifiques et culturels ainsi que les rencontres organisées de manière régulière. »
— Témoignage du Directeur de la Bibliothèque.
Description de l’état actuel incluant le site, les collections/fonds et les équipements
Premier bombardement : 30 octobre 2023
Tout d’abord, des bombardements ont visé le dépôt d’aide humanitaire situé dans le bâtiment du Croissant-Rouge. La bibliothèque, qui se trouvait dans le même bâtiment au deuxième étage, n’a pas été trop endommagée.
Deuxième bombardement : 8 septembre 2025
Selon Hanene Alamssi : « La tour « Al Ruya » (برج الرؤية) qui faisait 20 étages a été visée. Sous l’effet de l’effondrement de la tour, le bâtiment du Croissant-Rouge a alors été presque totalement détruit [11]. »
Au début du mois d’octobre 2025, Imed Al Hattab, le directeur de la bibliothèque, s’est rendu sur place. Il indique qu’en plus de la destruction, les livres ont été incendiés. D’autres ont aussi été utilisés pour des raisons de survie par la population.
Quand j’ai vu qu’il n’y avait plus aucun livre, que tout avait été détruit, je me suis évanoui. Tous les livres, mais aussi toutes les archives ont été brûlés ou volés. »
— Entretien du 9 février 2026.
Entrée du centre après les bombardements.
Sur la photo de droite, on peut apercevoir la pancarte sur laquelle est inscrit le nom de la bibliothèque.
Photos : à droite : Han*, à gauche : Imed Hattab. Février 2026.
Témoignages
Le directeur de la bibliothèque, M. Imed Hattab, était toujours très accueillant et optimiste. Il a créé un club de lecture pour les étudiants. Il était très conciliant quand nous n’avions pas la possibilité de payer l’inscription. J’y allais dès l’ ouverture le matin tôt. Je passais des journées entières là-bas et j’ai pu me former en lisant des livres spécialisés surdans l’histoire de la cause palestinienne. M. ḤHayidaer ʿAbdel al-Shāafṯi est un personnage important, il est un fondateur du mouvement communiste, et les intellectuels de Gaza lui ont fait don des livres sur l’histoire de la cause palestinienne. La bibliothèque contenait un fond très important sur le patrimoine palestinien qui permettait de sauvegarder l’identité palestinienne. Il y avait aussi un fond important de livres d’avocats, des revues de droit, et des livres rares. »
— Hanene Alamassi, entretien d’octobre 2025.
J’ai perdu plus de 130 personnes de ma famille dans cette dernière guerre : j’ai perdu mon frère Naif Hattab qui est mort dans une école alors qu’il apportait de l’aide et qu’il continuait à transmettre et à éduquer ; mais quand j’ai perdu la bibliothèque, j’ai perdu un morceau de ma vie. Quand je me suis rendu sur place, je me suis évanoui. J’étais terriblement affecté et je pleurais en cherchant les ruines de la bibliothèque. Nous avons tous perdu beaucoup de proches chers à nos cœurs, nous avons perdu nos livres, nos bibliothèques mais notre espoir est encore grand. Quand ma maison a été détruite, j’ai aussi perdu ma bibliothèque personnelle où il y avait 5 000 livres. Mais on va continuer car nous sommes un peuple qui ne connaît pas l’impossible. »
— Imed Hattab, entretien de février 2026.
Œuvre : Yasser Abded Elqader, 2026, réalisée avec le logiciel Sketchbook.
Yasser Abded Elqader est un artiste vivant à Gaza, il est aussi étudiant en médecine.
la guerre a détruit les bibliothèques et a démoli les rayons. Les pages se sont dispersées entre les ruines mais malgré l’ampleur de la destruction, la guerre n’a pas réussi à détruire la création, ni à faire taire les mots ou à arrêter les humains d’écrire et de lire, de dessiner et de créer.