Plus d’un siècle après sa mort, comment comprendre le projet mené par Kayed al-Obeidat et ses compagnons en Grande Syrie ?
Vous avez raté le jour de Samakh, les filles,
Si vous aviez été là, votre colère aurait attisé votre rage.
Hélas ! Un avion dans un ciel bleu éclatant,
Frappa Kayed alors que son épée brillait dans les airs.
Elle fendit le ciel en suivant sa trajectoire
Et le faucha au milieu de son cri de guerre. [3]
C’est cet air de ma’eed (مَعيد), plein de tristesse [4], récité lors de ses funérailles, que les femmes de Kafr Soum (كفر سوم) font leurs adieux à leur cheikh martyr, Kayed al-Obeidat (كايد العبيدات), chef de la nahia de Kfarat (localité, ناحية الكفارات) et l’une des personnalités éminentes du qada’ d’Ajloun (sous-district, قضاء عجلون), qui comprend aujourd’hui les gouvernorats d’Ajloun et d’Irbid en Jordanie. À l’âge de cinquante-deux ans, le 20 avril 1920, il fut tué par des tirs de mitrailleuse provenant d’un avion britannique.
Aux premières heures de cette journée, al-Obeidat prit la tête d’un groupe armé qui s’était rassemblé à al-Mukhaibeh (المخيبة), près du fleuve Yarmouk [5], qu’il traversa après avoir divisé ses hommes en cinq lignes disposées en formation triangulaire, avec une ligne centrale et deux bases parallèles, chacune se voyant attribuer une tâche spécifique [6]. Leurs cibles étaient la base militaire britannique, la gare ferroviaire et la colonie sioniste de la région de Samakh (سمخ), sur la rive sud du lac de Tabariyya (طبريّا, Tibériade).
Suivant un plan prétabli, le groupe devait rejoindre les forces palestiniennes dirigées par Abdullah al-Fahoum (عبد الله الفاهوم) et Mahmoud Shteiwi (محمود اشتيوي) [7], afin de prendre en tenaille l’ennemi. Un officier arabe du campement britannique, le premier lieutenant Muhammad al-Hindi (محمد الهندي), leur avait assuré qu’à leur arrivée, il n’ouvrirait pas le feu sur eux, et qu’ils pourraient s’emparer des armes et des munitions stockées sans tirer un seul coup de feu [8].
Mais les événements ne se déroulèrent pas comme prévu. Alors que les groupes approchaient de la base britannique, des soldats indiens servant dans l’armée britannique ouvrirent le feu, bientôt renforcés par des troupes supplémentaires, de la cavalerie et un appui aérien provenant de la ville voisine de Tabariyya [9]. Au cours de l’affrontement qui s’ensuivit, les deux premières victimes parmi les forces d’attaque furent Fandi al-Mufleh al-Obeidat (فندي المفلح العبيدات) et Fandi al-Qaftan al-Obeidat (فندي القفطان العبيدات) [10].
Surpris par le déséquilibre des forces, al-Obeidat ordonna le retrait. Au cours de la retraite, il se rendit compte qu’un des détachements — dirigé par son fils Turki (تركي) et comprenant le guerrier le plus éminent de la troupe, Abd al-Rahman al-Abwini (عبد الرحمن العبويني), surnommé al-Aqra’ (الأقرع, « le Chauve ») — avait disparu. Craignant que les renforts britanniques n’encerclent et ne détruisent ce groupe, al-Obeidat fit demi-tour pour aller le récupérer. Un avion britannique l’aperçut et le mitrailla, le tuant sur le coup [11].
Cette nuit-là, un groupe venu de Deraa (درعا) réussit à pénétrer à nouveau dans la zone et à récupérer les corps des trois hommes tombés au combat [12]. Ils furent enterrés à Kafr Soum le lendemain, aux côtés d’une quatrième victime, Sultan al-Obeidat, qui avait été grièvement blessé, évacué vers Saham (سحم) mais décédé à son arrivée [13].
Des chefs, des cheikhs et des délégations représentant Ajloun, Hauran (حوران) et le Joulan (الجولان, Golan) [14] participèrent aux funérailles. Leur assemblée reflétait à la fois l’ampleur de la tragédie et la gravité du moment, mais il marquait également la fin d’une époque historique — une époque dont on se souvient à peine aujourd’hui.
Avant la « Transjordanie » : Ajloun, le Hauran et la tentative de création d’un État unifié en Grande Syrie
« a été créée en 1921. » credit=
Kayed al-Obeidat est souvent décrit comme « le premier martyr jordanien sur le sol palestinien [15] ». Cette caractérisation est triplement inexacte : premièrement, parce que les deux Fandi sont morts avant lui ; deuxièmement, parce que cela diminue l’importance de ce qu’il représentait à l’époque ; et troisièmement, parce qu’elle impose une identité nationale postcoloniale qui n’existait pas encore. L’Émirat de Transjordanie — précurseur de l’actuel Royaume hachémite de Jordanie moderne — n’a été fondé qu’en 1921 par Winston Churchill, alors secrétaire d’État aux Colonies britannique, à la suite d’une rencontre avec l’émir Abdallah à Jérusalem [16], un an après la mort d’al-Obeidat.
A l’arrière-plan de ces événement apparaissent plusieurs éléments d’un contexte sociopolitique et géographique aujourd’hui largement tombés dans l’oubli. Le premier, et le plus important, était le Gouvernement de l’Orient arabe (حكومة الشرق العربيّة), devenu par la suite le Royaume arabe de Syrie, un proto-État éphémère dirigé par le prince (futur roi) Fayçal dans la Syrie « intérieure », s’étendant d’Alep au nord jusqu’à Ma’an (معان) au sud. Le terme « intérieur » exclut ici les régions côtières, qui furent directement occupées par les Français et les Britanniques après la fin de la Première Guerre mondiale, conformément aux grandes lignes de l’accord secret Sykes-Picot de 1916.
L’accord Sykes-Picot, conclu avant la fin de la guerre, a divisé de manière préventive l’« héritage » de l’Empire ottoman en décomposition. Il accordait à la France un contrôle direct ou indirect sur ce qui allait devenir les zones côtières syriennes et le Liban, avec une zone d’influence s’étendant vers l’intérieur des terres, alors que la Grande-Bretagne obtenait le contrôle des ports clés de ce qui allait devenir la Palestine et une influence s’étendant à travers la future Jordanie jusqu’en Irak.
À droite : Le Moyen-Orient à l’heure des indépendances.
Les puissances coloniales n’ayant pas encore entièrement occupé les régions « intérieures », un proto-État local a vu le jour entre fin 1918 et juillet 1920, incarnant ce qui restait du rêve d’une entité politique arabe unifiée — les promesses non tenues faites par la Grande-Bretagne aux Arabes qui s’étaient soulevés contre la domination ottomane. Ces promesses étaient énoncées dans la correspondance McMahon-Hussein (1915-1916), une série de dix lettres échangées entre Hussein bin Ali, le chérif de La Mecque, et Henry McMahon, le haut-commissaire britannique en Égypte [17].
Royal Geographical Society, 1910-1915.
Le deuxième élément de contexte a trait au Hauran — un plateau fertile correspondant approximativement au bassin du Yarmouk — qui constituait historiquement une région socio-économique homogène, fragmentée par la suite entre quatre États postcoloniaux. Kayed al-Obeidat était une figure clé de cette région et de son réseau politico-social, qui existait avant la guerre et s’est ensuite intégré au projet national arabe au sens large.
Parmi les figures marquantes de ce réseau figurait Ali Khalqi al-Sharairi (علي خلقي الشرايري, 1878-1960) d’Irbid, commandant des opérations militaires dans les régions du Hauran et du Joulan [18], figure de proue du Joulan, dans des régions aujourd’hui réparties entre le sud-ouest de la Syrie, le sud du Liban et le nord de la Palestine.
constituait le royaume arabe promis.
Cette ancrage hauranien se reflète dans l’œuvre d’un grand poète de la région, al-Dougarani (الشاعر الدوقراني, vers 1830 – 1926) [19], originaire du village de Dougara, qui fait aujourd’hui partie de la Jordanie. Al-Dougarani, qui était présent à Samakh et a immortalisé l’événement dans sa poésie, fournit un rare témoignage oculaire de ce raid. [20] Dans ses poèmes, le Hauran apparaît comme son « blad » (بلاد), c’est-à-dire sa patrie ou son pays [21], et il invoque souvent les cheikhs de ses différentes localités comme faisant partie d’un tout unifié. Il écrit en 1922 :
Le Hauran est comme une épouse noble et fidèle, Un jardin entretenu avec honneur et fierté, Ses cheikhs montent la garde, l’épée à la main. » [22]
Dans deux épisodes distincts, al-Dougarani s’adresse par des poèmes à l’émir Mahmoud al-Faour et à son successeur — tous deux basés dans l’ouest du Joulan, dans ce qui fait aujourd’hui partie du Liban — pour obtenir un cheval : sa demande est exaucée à chaque fois. Ces appels illustrent le sentiment d’unité organique qui caractérisait autrefois la région [23].
Le troisième contexte est celui du qada’ d’Ajloun, caractérisé par un réseau de relations étroites — sociales, certes, mais aussi profondément politiques — entre les principaux cheikhs de la région : Suleiman al-Rusan (سليمان الروسان), cheikh de la localité d’al-Saru ; Kayed al-Obeidat, cheikh de la localité de Kfarat ; Klaib al-Shraideh (كليب الشريدة), cheikh de la localité d’al-Kura ; Naji al-Azzam (ناجي العزّام), cheikh de la localité d’al-Wastiya ; et l’émir Rashid al-Khuza’i (راشد الخزاعي), chef incontesté du Jabal Ajloun [24].
Ce groupe entretenait également des liens étroits avec les notables et les personnalités politiques locales d’Irbid et d’al-Ramtha, formant ainsi un réseau d’influence interconnecté à travers toute la région. Ensemble, cette communauté de dirigeants et ces localités étaient unies par des liens solides avec les deux principales figures politico-militaires de la région — Ali al-Sharairi et Ahmad Mreywed —, reliant ainsi ces trois éléments de contexte au sein d’un cadre régional unique et cohérent.
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Le qada’ (sous-district) d’Ajlun, avec ses différentes nahiyes (localités), faisait partie du sandjak (district) du Hauran, lui-même rattaché au villayet (province) de Syrie.
Source : Mundy, M, et Saumarez Smith, R. (2007). Governing Property, Making the Modern State : Law, Administration and Production in Ottoman Syria. I.B. Tauris. |
Division administrative ottomane du Bilad al-Sham en 1914.
Source : Ababsa, M. (2013). Atlas de la Jordanie : histoire, territoires et sociétés. Presses de l’Ifpo. |
Chronologie de l’évolution politique du cheikh de la localité de Kfarat : de Kafr Soum à San Remo
Ces trois éléments de contexte sont nécessaires pour la compréhension du « raid » mené par Kayed al-Obeidat le 20 avril 1920 contre la région de Samakh, à l’extrémité sud du lac de Tabariyya, à la tête d’une force composée principalement d’hommes de sa localité, les Kfarat, et de son clan, les Obeidat, ainsi que de combattants supplémentaires provenant des villages environnants du sous-district d’Ajloun [25].
Pour comprendre la signification et les conséquences de ces événements, avant de se lancer dans l’analyse, il faut revenir sur la chronologie des événements :
- 1868 : Kayed al-Obeidat est né à Kafr Soum. Son père, Muflih, était le chef du clan Obeidat, et sa mère, Aisha al-Dawoud, était originaire du village voisin de Hartha (حرثا) [26]. Il a appris à lire et à écrire sous la tutelle du cheikh Abdullah al-Omari [27]. Il est ensuite devenu le cheikh de son clan après la mort de son frère aîné Muhammad, qui avait succédé à leur père à la tête du clan [28]. Tout cela s’est déroulé sous l’Empire ottoman, qui a reconnu son autorité [29].
- 1910–1911 : La conscience politique d’Al-Obeidat s’est renforcée grâce à ses contacts avec les membres de l’Association du Forum littéraire (جمعية المنتدى الأدبي), du Parti de la décentralisation administrative ottomane (حزب اللامركزيّة الإداريّة العثماني), de l’Association Qahtaniyya (الجمعية القحطانيّة) et de l’Association des Jeunes Arabes (الجمعية العربية الفتاة). [30] Dans toute la Grande Syrie et le Hedjaz, le sentiment nationaliste et le ressentiment à l’égard de la domination ottomane s’intensifiaient, en particulier sous Jamal Pacha, surnommé al-Saffah (السفّاح, « le Boucher »), qui ordonna l’exécution de nombreux nationalistes arabes à Damas et à Beyrouth en 1916. Ce mécontentement s’est manifesté selon deux orientations idéologiques : l’une prônant l’indépendance totale vis-à-vis de la domination ottomane, l’autre une large autonomie locale au sein d’un système ottoman décentralisé.
- 1912 : Le tournant décisif dans la vie d’al-Obeidat est sa rencontre avec Ahmad Mreywed dans la ville de Jabata al-Khashab (جباتا الخشب), située dans la région de Joulani et appartenant aujourd’hui au district de Quneitra (القنيطرة), dans le sud-ouest de la Syrie, organisée à l’occasion de la présentation des condoléances lors du décès de la mère de Mreywed. Il reçut une invitation à venir présenter ses condoléances — ce qui est très inhabituel et suggère une intention délibérée. Là, al-Obeidat rencontra plusieurs personnalités qui allaient plus tard tenter de façonner le destin politique de la région, notamment l’émir Mahmoud al-Faour, Sultan al-Atrash (سلطان الأطرش), Nabih al-Azmeh (نبيه العظمة) et Adel Arslan (عادل أرسلان). Au cours d’une réunion privée à laquelle assistèrent Mreywed et al-Azmeh, un accord fut conclu selon lequel la région de Kfarat servirait de refuge aux dissidents politiques poursuivis par les autorités ottomanes [31]. Ce pacte fut mis à l’épreuve en 1915, lorsque Mreywed fit passer clandestinement deux fugitifs poursuivis par Jamal Pacha — Jalal al-Bukhari (جلال البخاري) et Izz al-Din al-Tanukhi (عز الدين التنوخي) — vers Kafr Soum, où al-Obeidat les hébergea avant qu’ils ne poursuivent leur route vers le sud, en direction de Zarqa, Muwaqqar, puis finalement al-Jawf, dans le nord du Hedjaz, hors de portée du pacha [32].
Assis, de droite à gauche : Rashid Itlei’ (رشيد طليع, premier Premier ministre de l’Émirat de Transjordanie) ; Ahmad Mreywed, Adel Arsalan. Debout, de droite à gauche : Jameel al-Madfa’i, Nabih al-Azmeh.
Publications du ministère de la Culture.
- 1917 : Le deuxième tournant dans la vie politique d’al-Obeidat fut la réunion d’Ajloun, organisée pour s’opposer à la déclaration Balfour — une lettre du ministre britannique des Affaires étrangères Arthur Balfour dans laquelle il s’engageait à soutenir la création d’un foyer national pour les sionistes européens en Palestine. Cette réunion rassembla des dirigeants régionaux, notamment Suleiman al-Rousan, Rashid al-Khuza’i, Naji al-Azzam, Klaib al-Shraideh, Abdul Rahman al-Rsheidat (عبد الرحمن ارشيدات) d’Irbid et Arif al-Anbatawi (عارف العنبتاوي) de Naplouse, entre autres. Les participants élirent al-Obeidat à la présidence et le chargèrent de correspondre avec d’autres chefs tribaux de la région afin de mobiliser l’opposition à la déclaration [33]. Son élection reflétait les relations étroites qu’il avait établies avec Ahmad Mreywed et Mahmoud al-Faour, figures clés du réseau nationaliste au sens large.
- Octobre 1918 : L’armée arabe de la Grande Révolte arabe, alliée aux puissances de l’Entente, entra dans Damas, suivie quelques jours plus tard par l’émir Fayçal. Le premier gouvernement arabe fut mis en place pour administrer les régions intérieures de la Syrie, d’Alep à Ma’an, sous la direction d’Ali Rida al-Rikabi [34].
- Fin 1919 : Lorsqu’il devint évident que la France et la Grande-Bretagne avaient l’intention de partitionner la région et de démanteler le projet d’un État syrien unifié, Ali al-Sharairi lança une résistance armée depuis le nord de la Jordanie contre les Français et les Britanniques, en coordination avec Mahmoud al-Faour, Ahmad Mreywed et Shukri al-Quwwatli (شكري القوّتلي). Al-Sharairi écrivit aux dirigeants des localités voisines, dont al-Obeidat, pour les exhorter à soutenir ses efforts [35]. Al-Obeidat répondit en formant un contingent armé de vingt hommes issus des villages sous son autorité afin de participer à la « révolution de Joulan » menée par al-Sharairi [36]. Ce groupe allait plus tard constituer le noyau de la force qui entreprit l’opération de Samakh.
- 6 mars 1920 : À la suite de plusieurs conférences régionales organisées à travers le Bilad al-Sham, le Congrès pan-syrien se réunit à Damas, en présence de représentants de toutes les régions de la Grande Syrie [37].
- 8 mars 1920 : Le Congrès proclama un État arabe indépendant englobant la Grande Syrie, rédigea une constitution et nomma Fayçal comme monarque constitutionnel [38]. Cette entité a été décrite comme « le premier État arabe libéral et démocratique en devenir [39] ». Le même jour, Kayed al-Obeidat se rendit à Damas pour féliciter le roi Fayçal [40]. Aucune des grandes puissances — la Grande-Bretagne, la France ou les États-Unis — ne reconnut cet État. Sa proclamation eut lieu peu avant la Conférence de San Remo, au cours de laquelle les vainqueurs de la Première Guerre mondiale allaient décider du sort de la région.
Royaume arabe de Syrie avec son drapeau.
- Début mars–début avril 1920 : Al-Obeidat organisa une série de réunions avec les cheikhs du sous-district d’Ajloun afin de préparer une action armée contre les forces britanniques et les colonies sionistes émergentes près de Tabariyya et du nord de Jaleel [41].
- 6 avril 1920 : Une réunion décisive se tint dans la ville de Qom, bastion de Naji al-Azzam, en présence de cheikhs et de notables d’Ajloun ainsi que de dirigeants palestiniens [42]. Les participants approuvèrent la proposition d’al-Obeidat visant à mener des opérations armées coordonnées. Leurs résolutions comprenaient :
a) assumer la responsabilité collective d’une attaque contre la base britannique et les colonies sionistes de la région de Samakh ;
b) fixer l’opération au 20 avril 1920 à 8 h ;
c) nommer le cheikh Kayed al-Obeidat commandant en chef, tous les combattants étant placés sous ses ordres ;
d) désigner al-Mukhaibeh comme point de rassemblement des forces avant leur avancée ;
e) solliciter les conseils militaires d’officiers expérimentés ;
f) informer Ali al-Sharairi du plan ;
g) constituer une équipe chargée de l’évacuation des morts et des blessés [43].
- 19 avril 1920 : Ouverture de la Conférence de San Remo, au cours de laquelle la Grande-Bretagne et la France officialisèrent leur partage du Levant arabe.
qui deviendra plus tard le Royaume arabe de Syrie.
- 20 avril 1920 : Le raid de Samakh, mené par Kayed al-Obeidat, fut lancé mais échoua face à une contre-offensive britannique écrasante et à des attaques aériennes. Les quatre martyrs — al-Obeidat lui-même, les deux Fandi et Sultan al-Obeidat — tombèrent ce jour-là. L’opération coïncida avec le deuxième jour de la Conférence de San Remo, dont les résolutions furent publiées huit jours plus tard.
- 26 avril 1920 : La conférence se conclut par le partage de la Grande Syrie entre les Français et les Britanniques.
- 14 juillet 1920 : Le général Henri Gouraud, haut-commissaire français au Levant, adressa un ultimatum au roi Fayçal, lui demandant d’accepter la domination française sur la Syrie et lui ordonnant de ne pas résister à l’avance militaire française [44].
- 21 juillet 1920 : Les forces françaises entamèrent leur marche sur Damas [45].
- 24 juillet 1920 : La bataille de Maysalun eut lieu dans la banlieue de Damas entre les troupes françaises qui avançaient et l’armée pan-syrienne en défense, dirigée par Yousef al-Azmeh, ministre de la Défense du Royaume. Les forces syriennes furent écrasées et al-Azmeh fut tué — le premier et dernier ministre arabe de la Défense à mourir au combat.
- 25 juillet 1920 : Damas tomba, marquant la fin du Royaume arabe de Syrie.
Un simple raid ou le début d’une guérilla ? Fronts divisés entre Kayed al-Obeidat, Ahmad Mreywed et Ali al-Sharairi
La chronologie et le réseau dense de relations décrits ci-dessus replacent le raid d’al-Obeidat dans un cadre stratégique plus large, plutôt que de le considérer comme un acte d’héroïsme spontané. Ils révèlent une division naissante de l’effort révolutionnaire le long des lignes de fracture entre les puissances coloniales rivales de la région.
Alors que le mouvement pan-syrien Istiqlali (Indépendance) menait une résistance armée contre les Français le long du front Joulan-Quneitra, sous la direction d’al-Sharairi et de Mreywed, il fallait aussi affronter les forces britanniques et les colons sionistes le long de l’axe Bisan-Samakh-Tabariyya.
Cette répartition des tâches trouve un écho dans le discours d’al-Obeidat lors de la réunion de Qom, où il déclara :
Nos frères de Damas souffrent sous le joug de la politique française... Nous avons ici des tâches tout aussi importantes que les leurs, et celles-ci doivent se compléter. Nous affronterons les Britanniques et les sionistes, tandis qu’ils feront face aux Français. Alors, les alliés se rendront compte que nous sommes les enfants d’une même nation. Nous ne laisserons pas notre liberté nous être confisquée, et l’Europe doit savoir que nous recherchons l’indépendance totale, pour laquelle nous sacrifierons tout. » [46].”
Ces deux axes d’action parallèles ont été conçus de manière stratégique : suffisamment proches géographiquement pour permettre un soutien mutuel, tout en ciblant trois acteurs coloniaux étroitement liés — les Français, les Britanniques et les sionistes — dont les intérêts étaient souvent contradictoires. En effet, la rivalité entre les puissances coloniales a persisté même après leur départ officiel de la région. [47].
Les sources historiques disponibles confirment la coordination entre les deux secteurs. La réunion de Qom a explicitement donné pour mandat d’informer al-Sharairi de l’opération Samakh, et celui-ci, à son tour, a encouragé al-Obeidat à agir rapidement « afin de soutenir la position du roi Fayçal dans les négociations de la conférence de paix (la Conférence de San Remo) [48] ».
Cela démontre qu’al-Obeidat et ses alliés avaient une vision politique claire de la partition anglo-française et qu’ils avaient élaboré un contre-plan. Ils comprenaient les intentions des puissances coloniales de diviser la région malgré les promesses antérieures faites par les Britanniques aux Arabes. Ils considéraient également l’action armée comme un instrument direct de pression politique — pour renforcer le fragile royaume de Syrie, pour montrer à la Grande-Bretagne que l’occupation ne resterait pas sans réponse, et pour signaler aux colonies sionistes qu’elles se trouvaient en territoire de résistance.
Il est donc plausible d’interpréter l’objectif à long terme de Kayed al-Obeidat à Samakh comme le lancement d’une campagne de guérilla soutenue contre les bases britanniques et les colonies sionistes. Parmi les preuves à l’appui, on peut citer :
1. Une coordination continue avec Ali al-Sharairi et Ahmad Mreywed, chefs de la résistance anti-française ;
2. La constitution, dès lors, d’une force de kfarat qui avait déjà pris part à la révolution de Joulan, en conservant sa structure en vue d’opérations futures ;
3. L’ampleur et le sérieux de la réunion de Qom, qui a rassemblé de nombreux dirigeants — peu susceptibles de s’être réunis uniquement pour approuver un seul raid ;
4. La consultation par al-Obeidat d’officiers expérimentés pour former ses hommes ;
5. La répartition militaire minutieuse des forces d’attaque et la mise en place préalable d’une unité d’évacuation des blessés ;
6. Ses contacts avec des officiers arabes sympathisants au sein de l’armée britannique, qu’il a convaincus de laisser ses hommes pénétrer sans opposition dans la base britannique de Samakh pour s’emparer des armes [49], lesquelles auraient servi à alimenter de futures opérations et auraient constitué la base d’une campagne prolongée contre les positions britanniques et sionistes — à l’instar de la guérilla menée par al-Sharairi, Mreywed et leurs camarades de l’Istiqlali contre les Français dans le nord de la Jordanie entre 1920 et 1924.
Cette campagne prit finalement fin lorsque l’émir Abdallah les expulsa de l’Émirat de Transjordanie à la suite de plaintes françaises adressées aux Britanniques [50], qui avaient toléré ces opérations comme une forme discrète d’usure contre leur puissance coloniale rivale.
Une opération de martyre spontanée, ou un plan calculé pour assurer la continuité future ?
Dans son ouvrage consacré à Kayed al-Obeidat, l’historien Mahmoud Obeidat affirme que l’opération de Samakh était vouée à l’échec dès le départ — une forme de suicide militant : « Il [Kayed al-Obeidat] devait mourir comme il l’avait décidé, car défier [une armée] qui avait remporté la Première Guerre mondiale revenait à un suicide… un suicide empreint d’une forte volonté, de fierté et de dignité [51] ». En cela, il rejoint en quelque sorte le point de vue de Sir Alec Kirkbride sur l’incident. Kirkbride, alors officier de l’armée britannique stationné en Palestine et plus tard résident britannique en Jordanie, se trouvait par hasard dans la région et a contribué à repousser l’attaque. Il a décrit ce raid comme « l’un des raids arabes les plus insensés [52] », et a écrit que « les assaillants cherchaient eux-mêmes la défaite lorsqu’ils ont dirigé leur attaque contre les camps de l’armée [53] ». Ma lecture de cette opération la situe bien loin des notions de « folie », d’autodestruction ou de sacrifice gratuit.
Ce raid a constitué le baptême du feu pour la force placée sous le commandement de Kayed al-Obeidat à la suite de la réunion de Qom. Elle s’inscrivait dans le cadre d’une division militaire coordonnée sur le terrain avec Ali al-Sharairi et Ahmad Mreywed, servant d’opération de soutien politique à l’État arabe syrien naissant dans le contexte de la Conférence de San Remo, et de moyen de pression sur les puissances coloniales réunies là-bas afin qu’elles accordent d’éventuelles concessions au roi Fayçal.
Compte tenu de plusieurs facteurs souvent négligés et de l’énorme disparité des moyens entre le groupe d’attaquants et l’armée britannique, ce raid peut être considéré comme un succès relatif. Le premier facteur fut l’incapacité des régions environnantes à fournir des renforts significatifs. L’historien Suleiman al-Musa y fait allusion : « En fin de compte, seul le groupe dirigé par le cheikh Kayed a traversé le Yarmouk vers l’ouest, et la plupart de ses membres appartenaient à sa tribu, les Obeidat [54] ». Mahmoud Obeidat a partiellement contesté cette affirmation, notant : « La plupart de ceux qui venaient de leurs régions ont traversé le Yarmouk, mais la majorité, environ 85 %, étaient issus de la tribu des Obeidat [55] ».
D’après un simple calcul, plus de 300 hommes, comprenant des cavaliers et des fantassins, se sont rassemblés à l’aube devant la madafa (salle de réunion communautaire) des Obeidat à Kafr Soum, selon Turki, le fils de Kayed [56], qui dirigeait l’un des cinq groupes. D’après les estimations de Mahmoud Obeidat, le nombre total d’attaquants s’élevait à environ 300-350 issus de la tribu Obeidat et seulement cinquante provenant d’autres régions et clans d’Ajloun. Cela représentait un déficit important pour le commandant, qui s’attendait à des contributions comparables de chaque région, ce qui aurait pu permettre de mobiliser 1 200 hommes — une force qui aurait pu modifier considérablement l’issue des événements.
Le deuxième facteur fut la trahison dont fut victime Kayed al-Obeidat de la part de l’officier arabe commandant le camp britannique, le premier lieutenant Muhammad al-Hindi, qui avait promis de livrer sans combattre la position de Tal al-Tha‘alib (تل الثعالب) ainsi que ses armes [57]. Les forces d’Al-Obeidat en progression furent ainsi immédiatement exposées à des tirs inattendus et engagèrent le combat contre la base, qqui reçut rapidement le renfort d’un appui aérien.
L’opération peut être considérée comme relativement réussie, compte tenu de la disparité qualitative en matière d’équipement, d’entraînement et d’armement entre le groupe d’Obeidat et l’armée britannique, dirigée par deux officiers de haut rang : Alec Kirkbride et Fitzroy Somerset [58], dont la présence semble avoir accéléré le déploiement de renforts supplémentaires [59], et compte tenu des pertes limitées subies par les assaillants (seuls quatre d’entre eux ont été tués), ainsi que de leur capacité à semer la confusion et à désorienter l’ennemi — notamment un officier touché à la poitrine et un pilote gravement blessé et contraint d’atterrir [60] — ainsi que leur retrait réussi du champ de bataille et la récupération nocturne des corps. Le facteur décisif a été la mort de son chef lors de l’assaut initial, qui a mis fin à toute possibilité de poursuite.
Al-Obeidat à Tabariyya : un déplacement naturel au sein de son habitat naturel
Les actions et les déplacements de Kayed al-Obeidat n’impliquaient ni ne nécessitaient un passage d’un pays à un autre, de la « Jordanie » à la « Palestine ». Il se déplaçait naturellement au sein de son habitat vital et quotidien — la sphère géographique et sociale dans laquelle il avait toujours vécu. Cet habitat englobait la région d’Ajloun, le Hauran et ses prolongements dans le Joulan, Tabariyya et Bisan.
Au début de la période islamique, le Bilad al-Sham était divisé en cinq unités militaro-administratives — qu’il ne faut pas considérer comme des « frontières » au sens moderne du terme — qui ont perduré pendant près de cinq siècles, jusqu’aux invasions franques de 1095 après J.-C. Ces unités étaient appelées ajnad (au singulier jund, signifiant « soldats »). Jund Filastin (Palestine) et Jund al-Urdun (Jordanie) étaient des entités transversales, chacune englobant des parties de l’actuelle Jordanie et de la Palestine, tandis que Jund al-Urdun comprenait également les régions méridionales de la Syrie et du Liban modernes [61], telles que Deraa, le Joulan, Bisan, Tabariyya et Samakh, s’étendant jusqu’à Sur (صور, Tyr). La capitale de Jund al-Urdun était Tabariyya [62], la région visée par les forces de Kayed al-Obeidat.
ont souvent varié au fil du temps.
Tabariyya et ses environs étaient contigus à Kfarat (localité d’al-Obeidat) et à al-Saru (localité d’al-Rousan). Samakh, situé sur la rive la plus méridionale du lac de Tabariyya, se trouve à 20 kilomètres de Kafr Soum et à quatre kilomètres du fleuve Yarmouk. Fadi Masamreh a détaillé la manière dont les habitants du bassin du Yarmouk formaient une communauté intégrée se déplaçant régulièrement d’un côté à l’autre, le Joulan — en raison de ses précipitations plus abondantes — servant de refuge à la région pendant les saisons sèches [63].
La fondation de Degania en 1911, première colonie sioniste de type « kvutsah [64] », stratégiquement situé là où le cours inférieur du Jourdain émerge du lac de Tabariyya, juste à côté de Samakh — qui s’est étendu pour devenir Degania B en 1920 —, combinée à la présence d’une base britannique et d’une piste d’atterrissage dans la région [65] constituait une menace directe pour la localité de Kfarat, et les régions d’Ajloun et du Hauran.
sur la rive sud du lac de Tabariyya.
Cette prise de conscience se reflète dans la réunion d’Um Qais du 2 septembre 1920, qui rassembla les dirigeants d’Ajloun et d’Irbid sous l’égide d’Ali al-Sharairi [66]. La lettre qu’ils rédigèrent, cinq mois après l’attaque de Samakh, adressait des questions et des demandes au représentant britannique de la région, le major Somerset — le même officier qui avait participé à la bataille de Samakh et qui supervisa par la suite le sous-district d’Ajloun. La lettre demandait un mandat britannique sur l’ensemble de la Syrie afin d’en garantir l’unité [67]. En attendant, les notables demandaient la mise en place d’un gouvernement arabe sous mandat britannique, englobant les districts de Salt, Karak, Ajloun et Jerash (aujourd’hui en Jordanie), les districts de Hauran et Quneitra (aujourd’hui en Syrie), ainsi que les districts de Marj‘ayoun et Sur (aujourd’hui au Liban et en Palestine) [68]. Cette zone correspondait approximativement au Jund al-Urdun du début de l’ère islamique, reflétant une continuité socio-économique et même écologique durable fondée sur les bassins du Yarmouk et du cours supérieur du Jourdain, y compris le lac de Tabariyya.
à l’endroit où le Jourdain sort du lac.
Un revirement stratégique suivit la Conférence de San Remo et l’occupation française de Damas. Les Istiqlalis, désormais expulsés de la capitale de leur État encore à naître et ayant trouvé refuge en Transjordanie, considéraient les Britanniques comme des alliés potentiels et participèrent activement aux premiers gouvernements de l’émir Abdallah sous le mandat britannique, tandis que les Britanniques les utilisaient comme levier contre les Français [69] Cet arrangement se poursuivit jusqu’en 1924, date à laquelle, sous la pression française, les Istiqlalis furent expulsés de Transjordanie et leurs postes au sein du gouvernement furent pourvus par des fonctionnaires arabes délégués depuis la Palestine sous mandat [70].
à la gare ottomane de Samakh en 1918.
Repenser les régimes politiques postcoloniaux et leurs identités “imaginées”
Comme Muhammad Hamad al-Hunaiti [71], Kayed al-Obeidat bénéficie d’une reconnaissance limitée dans les cercles officiels jordaniens et palestiniens. Les deux leaders étaient originaires de la rive est du Jourdain et ont été tués au combat sur sa rive ouest, se situant ainsi en dehors des récits officiels des identités postcoloniales définies et imposées par les frontières qui ont émergé par la suite. Leurs déplacements d’une « région » à l’autre n’étaient pas des actes de défiance, mais l’expression d’une expérience ordinaire et vécue au sein de leur propre habitat géographique. Ils remettent en cause l’exclusivité territoriale recherchée par les groupes dirigeants contemporains et mettent en évidence la tension entre les identités locales et postcoloniales, façonnées par des frontières politiques imposées.
Ces deux personnages ont mené leurs activités dans des zones colonisées aujourd’hui reconnues internationalement comme faisant partie d’Israël. Tant l’Autorité palestinienne que la Jordanie considèrent ces territoires comme israéliens en vertu des accords d’Oslo et du traité de paix de Wadi Araba (1994). Leurs luttes armées seraient aujourd’hui qualifiées de « terrorisme ». Pourtant, al-Obeidat incarne à lui seul le passé précolonial et pré-national de la région — ses relations sociopolitiques, ses ambitions et ses aspirations à bâtir un État indépendant et pan-syrien — ambitions qui ont ensuite été sapées par la soumission aux projets coloniaux et sionistes.
On ne peut réduire Kayed al-Obeidat à la simple étiquette de « premier martyr jordanien sur le sol palestinien ». Son frère Fandi et un parent portant le même nom l’ont précédé dans le martyre — un détail qui passe au second plan face à la réalité plus large : l’issue tragique d’un projet ambitieux ancré dans une vision politique d’une Grande Syrie unifiée, tenté par un réseau de dirigeants hauranis, ajlounis et joulânis issu de la fin de la période ottomane. Tous ont finalement été sacrifiés sur l’autel de la force et de l’arrogance du colonialisme britannique et français, du mouvement sioniste et de la complicité des groupes dirigeants locaux, façonnant ainsi le paysage géopolitique auquel nous assistons aujourd’hui.
La mort de Kayed al-Obeidat à Samakh, le 20 avril 1920 — qui coïncida presque exactement avec la Conférence de San Remo — marqua symboliquement l’effondrement de la dernière tentative visant à préserver un Bilad al-Sham (une Grande Syrie) unifié sous domination arabe. Loin d’être un épisode isolé de résistance locale, la bataille de Samakh s’inscrivait dans le prolongement cohérent du projet pan-syrien : une tentative de préserver l’indépendance par une lutte coordonnée et transfrontalière.
Le projet d’Al-Obeidat, à l’instar de ceux de ses contemporains Ali al-Sharairi, Ahmad Mreywed et Mahmoud al-Faour, était ancré dans la conviction que la Syrie, la Palestine, la Jordanie et le Liban formaient un espace politique et social indivisible — une conviction effacée uniquement par les frontières tracées dans les salles de conférence européennes. Son dernier acte de défi ne constitue donc pas seulement une tragédie locale, mais l’une des dernières expressions d’une vision plus large, aujourd’hui oubliée, de l’unité.