Octobre 2024 : « Alice raconte », illustratrice et carnettiste, expose au 26 rue Très-Cloîtres de Grenoble un travail réalisé en 2021. C’est un carnet de voyage qui retrace en mots et en croquis aquarellés l’ambiance perçue de différents lieux du quartier Alma Très-Cloîtres. Que les lieux racontés soient emblématiques du quartier ou plus anecdotiques, le carnet traduit une vision sensible et personnelle de ces rues qui composent le vieux centre de la ville.
Même mois, même année, même immeuble : j’expose quatre cartes sensibles de quatre habitantes du quartier dessinées dans le cadre de mon mémoire de master en géographie. Ces femmes partagent, à travers ces cartes, la manière dont elles perçoivent leur quartier et comment elle le vivent. Elles y représentent aussi les émotions qu’elles ressentent quand elles arpentent les lieux de leur quotidien. L’intention de ce travail était d’établir le lien dialectique - parfois oublié - entre lieux et émotions.
Ce texte évoque le processus cartographique initié dans le quartier et comment il a été restitué à ses habitant·es.
Par Lucie Bœglin, géographe, avec la participation de Alice raconte, illustratrice
Coordination éditoriale : Cristina Del Biaggio et Philippe Rekacewicz
Carte « Du 1 au 54 » exposée au Cabinet de Curiosités des histoires du quartier, au 26 rue Très-Cloîtres.
Photo : Mak Boubeker.
Des récits de quartier exposés
Couverture du livre De l’autre côté, Coline Picaud, 2015.
Le travail d’Alice et le mien — le carnet de voyage et les cartes sensibles — racontent des récits de territoire. Ils sont exposés au rez-de-chaussée du 26 rue Très-Cloîtres, transformé en Cabinet de curiosité des Histoires du Quartier. Créé par la compagnie de danse Scalène, ce lieu est animé par des bénévoles. On y trouve diverses formes de récits qui racontent des bouts de vie du quartier. L’exposition des cartes et du carnet a aussi été l’occasion de donner à voir d’autres œuvres, dont la bande dessinée De l’autre côté de Coline Picaud, des albums photos d’évènements organisés dans le quartier, des photos, portraits d’ancien·nes habitant·es, prises par Makhlouf Boubeker, le recueil de témoignages Très-Cloîtres mémoire Grenobloise - paroles d’habitants écrit par Andrée Appercelle en 1996… et de nombreux autres récits.
L’ouverture de ce petit local, dédié entièrement aux histoires du quartier, témoigne de l’importance accordée aux récits comme patrimoines et comme mémoires, mais aussi comme vecteurs d’une identité de lieux.
Le quartier Très-Cloîtres durant le Festival Ouverture Exceptionnelle.
Photo : Alice raconte.
Lorsque l’on prête l’oreille on se rend finalement compte que les récits sont présents partout dans le quotidien et prennent des formes multiples : photos oubliées dans une pochette au fond d’un tiroir, document institutionnel produit lors des rénovations urbaines, histoires entendues depuis l’enfance... C’est un peu comme une chanson à laquelle on ne prête plus attention. Dans l’article « Partager les pratiques et les concepts en cartographie expérimentale », Philippe Rekacewicz rappelle que les cartes, lieu de mise en récit de territoires, finissent par construire la réalité de notre environnement et nos représentations mentales (Rekacewicz, 2026). Ainsi, elles participent à constituer un patrimoine matériel ou immatériel des lieux, et à fabriquer à leur tour un imaginaire de quartier, des histoires et des identités de lieux.
La cartographie sensible : outil multidimensionnel pour raconter les territoires
Dans nos projets respectifs, Alice et moi avons pris beaucoup de plaisir à écouter les histoires racontées sur les nombreuses vies de cette rue, à observer les yeux qui pétillaient quand une anecdote apparaissait au détour d’une conversation. Il semblait y avoir encore tant d’histoires à raconter.
Après avoir achevé les mises en récit de cette rue, nous avons souhaité conjuguer nos disciplines respectives et imaginer un projet commun pour continuer de la raconter et faire émerger les multiples récits de vie. Nous pensons qu’il est important de montrer la diversité des réalités dans le temps et l’espace, et la richesse que peuvent produire l’entrelacement de ces vies. À la rencontre de nos disciplines — la géographie sociale et les arts-plastiques — nous avons pensé que la cartographie sensible était le moyen le plus fructueux pour mettre en récit ce patrimoine foisonnant.
Ces récits, parlant de la vie du quartier et de son évolution des années 1970 jusqu’aux années 2000, seront brièvement retracés avant que nous n’abordions le processus cartographique lui-même.
Une courte histoire du quartier de l’Alma Très-Cloîtres [1]
Couvent des Minimes - église et cour intérieure.
Photo : Pethrus / wikimedia commons.
Le quartier Très-Cloîtres, portant sans doute ce nom en référence à la présence de trois lieux religieux, dont le Couvent des Minimes, était un lieu de relégation et un endroit de passage propice aux rencontres. Les personnes exclues et marginalisées de la société s’y retrouvaient : protestant·es, migrant·es provenant des régions rurales, prostituées, travailleur·es immigré·es (Picaud, 2015 ; Histoire De... 2020 ; Martin 2018). Dans l’entre-deux-guerres, le quartier accueille des travailleurs provenant d’Italie ; à partir des années 1950 ce sont des Algériens qui s’y installent, puis, dans les décennies suivantes, des personnes provenant du Maghreb.
Aquarelle du quartier Très-Cloîtres.
Illustration : Alice raconte.
La vie de quartier qui s’y développe est un socle d’entraide et de ressources pour les travailleurs algériens. Ils investissent notamment le quartier par l’ouverture de commerces qui deviennent des lieux de retrouvailles. L’espace public est investi et habité par des personnes d’origine étrangère qui l’animent et le font vivre. Plusieurs témoignages d’hommes et de femmes ayant habité le quartier avant la rénovation (qui débute en 1976) décrivent un quartier occupé et aimé. En 1972, la rue Très-Cloîtres compte 1200 habitant·es, 26 cafés-restaurants, 14 magasins d’alimentations, 18 boutiques d’artisans, 13 boutiques de détails, selon le recensement de Getur (1972), qui a aussi publié une carte recensant les activités présentent dans la rue Très-Cloîtres (voir ci-dessous).
Carte du quartier Très-Cloîtres.
Carte publiée dans un rapport du Getur de 1972, qui montre les nombreuses activités implantées dans le quartier dans les années 1970.
Une forme d’unisson résonne dans les souvenirs de ceux et celles dont je peux lire les mots dans les ouvrages qui parlent de cette période. Ces souvenirs sont aussi présents dans les discussions avec des personnes rencontrées grâce à une association de quartier qui ont accepté de partager un peu de leur mémoire. En discutant avec les Algériens qui vivaient dans Très-Cloîtres et en lisant le livre d’Andrée Appercelle Très-Cloîtres-Mémoire grenobloise-Paroles d’habitants (1996), je suis frappée par la récurrence des mêmes récits. Les souvenirs se mélangent : les habitant·es parlent bien de tensions, de bagarres, de problématiques sociales, mais décrivent aussi et surtout un quartier marqué par la solidarité, la joie, les fêtes et la diversité culturelle. On retrouve cette effervescence dans les témoignages recueillis par Andrée Appercelle :
Le quartier c’était une activité intense, une vie commerciale très forte : les épiceries italiennes, les cafés, surtout maghrébins. Dans les cafés, toute une population se retrouvait ; c’était ici que l’on pouvait recevoir le courrier, avoir des nouvelles du pays ; c’était une animation riche. Il y avait aussi beaucoup de tendresse ; pour eux, nous étions un peu les enfants qu’ils avaient laissés au pays. Les restaurants étaient pleins ; les travailleurs y mangeaient régulièrement, surtout ceux qui n’avaient pas leur famille. Quelle joie pour moi d’aller chez Moussa : dans son café j’ai pu voir ma première télé et, tous les jeudis, regarder Zorro ! » témoigne un habitant [2].
L’ambiance semble chaleureuse et presque amicale lorsque je lis et écoute d’autres voix : « Tout le monde se tutoyait : jeunes, moins jeunes, il y avait une bonne entente. » (Appercelle, 1996). Les gens se connaissaient (Arnaud-Goddet, 2001), ils et elles semblaient presque vivre ensemble et s’entraider pour les démarches administratives : dans le bar « Chez Michou » la patronne aidait les Algériens pour leurs papiers (Picaud, 2015).
Grâce aux discussions avec les retraités ou au travers du recueil de mémoire, je m’imagine un quartier où l’espace public était rempli, où les gens circulaient au milieu de nombreuses personnes :
« Le quartier foisonnait de commerces, de passant·es, d’habitant·es », « le quartier était ’noir de monde’, ’on ne pouvait pas passer’ » me partageaient les retraités.
« J’ai vraiment des souvenirs superbes ; tous les dimanches matins, c’était le grand marché sauvage rue des Minimes. Un brassage naturel d’une population riche en couleurs, un exotisme extraordinaire qui se côtoyait sans problèmes, une vie exubérante dans les odeurs d’épices. ’Le quartier c’était aussi une notion de petit village où tout le monde se connaissait, était solidaire’ partage un habitant du quartier.[...] Les habitant·es se retrouvent pour jouer et échanger : ’le bruit des dominos frappant les tables’, ’tous les hivers, dans les bistrots, les concours de belote allaient de bon train. Les soirs d’été c’étaient les jeux de boules. Les femmes descendaient leur chaise, payaient le café à tour de rôle et discutaient durant des heures’ témoigne un habitant.’ »
À cette époque, le quartier était délabré et les logements insalubres (surtout ceux destinés aux personnes immigré·es). La rénovation débute en 1976 et dure plusieurs années. Fin 1980-début 1990 commence une phase de réhabilitation, sans destruction de bâtiments. Sous l’impulsion du maire socialiste Hubert Dubedout, 66 logements sociaux sont construits dans ce qui sera appelé « l’Alma », et plusieurs bâtiments démolis. Des équipements collectifs et des structures d’accompagnement social ouvrent alors leurs portes dans le quartier : centre social et de santé, crèche, salle de musculation. L’ouvrage d’Andrée Appercelle témoigne de cette richesse associative du quartier, laquelle reste encore très vivante aujourd’hui.
Le projet de rénovation urbaine fait craindre aux populations les plus précaires des décisions d’expulsion et de mise à l’écart par un processus de gentrification. Ainsi le Getur (Groupe d’études urbaines - Grenoble) engage une lutte afin d’alerter de ces possibles conséquences, comme le rapporte Coline Picaud dans sa bande dessinée :
"On avait lu tout ce qui s’était passé dans le 13e arrondissement à Paris. Henri Coing [3], un urbaniste, avait publié un excellent rapport de recherche, qui montrait que n’était pas possible économiquement une rénovation qui ne change pas complètement de population", témoigne Alain, du Getur.
— Coline Picaud, 2015, De l’autre côté, éditions Le Monde à l’envers.
En réalité, la physionomie du quartier est bouleversée après la rénovation. Les chiffres issus de l’étude du Getur témoignent des transformations urbaines et sociales du quartier. Entre janvier 1972 et janvier 1973, 24% des habitant·es, et parmi elles et eux les plus pauvres, quittent le quartier. Seulement 16% des 66 nouveaux logements sociaux sont occupés par des habitant·es du quartier. Je peux lire dans les différents témoignages du recueil d’Andrée Apparcelle l’émotion causée par la rénovation et la brutalité avec laquelle un quartier voit son organisation spatiale et sociale être transformée :
Au moment de la démolition, j’ai pleuré... Où va-t-on nous remettre ?[...]Maintenant, il y a moins de convivialité [...] la vie ’dans la rue’ (promenades, rencontres, papotages) n’est plus la même. [...] Du fait des déplacements de populations dus à la rénovation des immeubles, les loyers, plus élevés, en ont chassé les anciens occupants. Maintenant, la rue est comme coupée en deux par les immeubles neufs des rue Servan, Très-Cloîtres et Beaux Tailleurs » exprime Poupette.
— in : Andrée Appercelle, 1996, Très-Cloîtres-Mémoire grenobloise-Paroles d’habitants
Le témoignage de Maurice, artisan souffleur de verre, recueilli par Andrée Appercelle, met en lumière les transformations successives de la population et de la vie commerçante, ainsi que les conséquences qu’elles ont entraînées :
Jusqu’au moment des rénovations, expulsions, expropriations, puis des constructions des immeubles neufs [...] le quartier était animé et vivant. [...] Les nouveaux logements, chers tant à la vente qu’à la location, ont opéré une terrible rupture ; un changement total de type d’habitants. [...] Dans la rue, à part le matelassier et le menuisier-ébéniste, au lieu des magasins d’artisans se sont installés des bureaux. La rue en est morte. [...] »
Couverture de l’étude ’Très-Cloîtres. Analyse du processus d’insalubrité d’un quartier’, publiée par le Getur en juillet 1972.
Derrière l’urgence établie, reconnue et demandée de rénover les logements, se place l’envie d’un changement de la physionomie sociale du quartier Très-Cloîtres de la part des autorités. Le Getur, qui publie en 1972 une étude intitulée Très-Cloîtres. Analyse du processus d’insalubrité d’un quartier, se désolidarise des autorités municipales et affirme : « La notion d’insalubrité est employée de telle sorte qu’elle masque ce dont il est question en fait et qui n’est pas l’état de dégradation du cadre bâti mais son occupation sociale » (Getur, 1972). Est ainsi dénoncée la volonté de contrôle social d’une population : la réhabilitation dépasserait la nécessité matérielle et viserait la “normalisation” d’une population ayant dû et su créer ses propres réseaux d’entraide, de survie et de sociabilité, comme l’explique Yvette Derrien dans son mémoire Très-Cloîtres : la normalisation d’un quartier à travers une opération de rénovation (Derrien, 1980).
Des décennies plus tard, en 2024, la rue Très-Cloîtres, jadis très animée, ne compte qu’un café, un café-restaurant et un restaurant. Le café — fréquenté surtout par les anciens du quartier — a fermé suite à une fusillade qui a eu lieu dans ses environs en mai 2024. Depuis sa fermeture, plus aucun café ne permet aux anciens d’être lieu de repère social dans la rue. Les politiques d’aménagement du territoire des années 1970 à 1990 ont donc sensiblement transformé la physionomie de la rue, sa vie, sa population et ses commerces : mais la rue Très-Cloîtres reste commerçante, puisque en 2014 elle en compte encore 27.
Si les souvenirs sont nombreux, qu’il s’agisse des années fourmillantes du quartier puis de la période de transformation drastique de la rue, nous nous sommes aussi demandé, avec Alice, quelles étaient les histoires de vies plus récentes : aujourd’hui, douze ans plus tard, qu’en est-il ? Qui occupe les rez-de-chaussée de la rue ? Que pourraient nous raconter les enfants du quartier, jeunes adultes des années 2000, ou encore les habitant·es arrivé·es plus récemment, il y a dix ans, cinq ans ou quelques mois ? Quelles histoires à partager sur cet·te commerçant·e, cet·te artisan·e, « ce drôle de lieu », cette vitrine toujours fermée ?
Pour nous, la cartographie ouvre un espace pour parler des multiples vies des rez-de-chaussée de la rue Très-Cloîtres du plus loin que la mémoire le permette, jusqu’aux histoires les plus récentes à raconter.
La valorisation des récits minorisés par la cartographie sensible
Le projet n’avait pas pour objectif de retranscrire une photographie du réel observable, mais de s’intéresser au non-visible, à ce qu’il y a dans le cœur et la tête des habitant·es, leurs affects et émotions associées aux lieux. D’où le choix de la cartographie sensible. Nous avons ainsi décidé de détourner les codes de la carte géographique conventionnelle, autant dans le fond que dans la forme, pour raconter un des récits du quartier en tissant les histoires, les mémoires certaines, les souvenirs flous, les questions en suspens, les anecdotes du passé et les observations sur le présent.
Cette carte est sensible du fait du vécu et des affects, mais aussi par sa création plastique qui, faisant appel aux divers sens, convoque une réflexion sur la « matérialisation » des vécus et des affects en s’affranchissant parfois des mots. Elle permet de se détacher des codes classiques en ne cherchant pas à retranscrire la réalité matérielle fine des aménagements de la rue, mais à provoquer « un dialogue permanent entre le réel et l’imaginaire, la poésie et l’expérimentation graphique » (Rekacewiz, 2026), sans toutefois oublier la démarche sociale que nous plaçons au cœur de ce travail. Nous avons souhaité que ce projet prenne nécessairement vie par le lien avec les résident·es, celles qui vivent le quartier : la dimension collective et participative de cette carte est essentielle. Nous avons pensé ces ateliers de création comme des temps de « café social » où les passant·es pouvaient se retrouver et échanger, d’une part autour des vécus de la rue, d’autre part pour créer des liens avec les commerçant·es.
Enfin, nous plaçons également au centre de cette démarche l’importance du pouvoir du récit comme vecteur d’informations, de documentation, de connaissances. Cette démarche a été portée par l’intention de déconstruire les discours aliénants ciblant certains quartiers de la ville de Grenoble, dont celui de l’Alma-Très-Cloîtres, le plus souvent réduit au trafic de stupéfiants et aux violences qui y sont associées. À travers notre approche et à l’inverse de ce que nous donnent à voir les seuls faits-divers, nous exposons des récits alternatifs et minorisés qui s’ancrent à la marge du récit dominant et mettent en lumière une quotidienneté du quartier, une histoire de la vie des habitant·es, plus généralement anodines et invisibles, car peu spectaculaires.
C’est donc dans ce contexte que nous avons imaginé de créer et produire la carte sensible du quartier....
Naissance d’une carte sensible
Le cadre de création
Pour rendre la mise en récit possible et accessible et en permettre la représentation cartographique, nous avons concentré nos efforts sur l’espace le plus accessible et le plus « collectif » : les rez-de-chaussée. Dans ces lieux de rencontre se construit la mémoire collective. Ils offraient aussi l’occasion de retracer l’histoire des vies artisanales et commerçantes qui ont façonné ce lieu au fil du temps. Notre démarche a consisté à reconstituer l’histoire de l’occupation des rez-de-chaussée à travers un inventaire sensible (Filloque, 2021) élaboré par les habitant·es.
Pour porter la création de cette carte, nous avons choisi de mettre en œuvre une démarche expérimentale (Guinard, 2023) : nous sommes parties des présences, des paroles, des pratiques observées au fil des ateliers. Le processus de création se construisait au fur et à mesure, en restant ouvert et en se transformant au fil des rencontres.
Les intentions
La cartographie sensible du quartier a permis, par sa forme visuelle, de rendre visible et accessible ce qui est invisible ou volontairement caché. Elle a donné à voir les « blancs » de l’histoire, la parole de celles et ceux qu’on entend moins, celles et ceux parfois éloigné·es des espaces de discussion, de création mais aussi des institutions et des instances décisionnelles (Rekacewicz, 2026). Et, puisqu’elle participe à la construction de la réalité du monde, il était essentiel de montrer, par ce projet, d’autres récits, afin de rendre l’imaginaire de ce petit bout de territoire plus juste, plus complet, moins partiel (Moscovici, 2013).
Ce travail s’inscrivait plus largement dans une valorisation du savoir des habitant·es - y compris de leur expérience intime - qui, ainsi, jouaient le rôle de « guides du quartier ». Leur parole devenait un savoir légitime, et ils et elles pouvaient partager une réelle expertise urbaine. Au-delà du discours, le « savoir-faire habitant » était également central et a été pensé à travers l’expression artistique.
Ce processus de création cartographique, fondé sur les récits des habitant·es, a nourri un imaginaire sensible aux lieux et à ce qui nous entoure, en tant qu’habitant·es, passant·es ou touristes. Les façades n’étaient plus seulement des vitrines, des ornements qui longent les trottoirs, plus ou moins belles, parfois laissées à l’abandon, parfois parfaitement décorées : elles devenaient des lieux qui abritaient des histoires de vie.
Atelier de collecte réalisé auprès des habitant-es de la rue Très-Cloîtres en juin 2025.
Photo : Mak Boubeker.
Nous avons essayé de créer un espace où faire ressurgir la mémoire des lieux, et d’encourager sa transmission. La cartographie permet de conserver la trace d’événements et de les pérenniser : « la carte est une sorte d’espace de résistance mémorielle : là où l’actualité détourne le regard et efface progressivement les événements, elle fixe la mémoire et les empreintes, conserve les traces des processus : elle préserve soigneusement les vestiges de l’histoire. » (Rekacewicz, 2026).
Nous voulions montrer que la cartographie sensible est un merveilleux instrument pour comprendre les territoires en toute subtilité et en finesse, puisqu’elle s’ouvre sur les cœurs, les affects, l’expertise habitante, aspects trop souvent ignorés dans les plans d’aménagement urbain.
Le processus de création
Nous avons mené cinq ateliers entre juin et juillet 2025, dans et devant le Cabinet de curiosité. Les trois premiers ateliers ont permis de collecter les histoires de vie et de lieux auprès des passant·es et des commerçant·es de la rue. Nous avons dessiné une grande carte schématisée de la rue, puis nous l’avons déployée sur une table à l’extérieur, avant de proposer à celles et ceux qui passaient de déposer sur des post-it les histoires de lieux qu’ils et elles avaient envie de partager. Nous les avons ensuite collées sur l’emplacement des lieux en question.
Version de travail de la carte utilisée lors du premier atelier de collecte auprès des habitant·es de la rue en juin 2025. Les contributions des participant·es étaient ajoutées sur des post-its et positionnées sur les numéros concernés.
Photo : Alice raconte.
Photo de gauche : Atelier de création plastique réalisé en juillet 2025 dans la rue Très-Cloîtres : une participante se prépare à broder le nom de l’une des rues figurant sur la carte. Photo de droite : Tracé du fond de carte par Alice raconte et Lucie Bœglin, juin 2025.
Photo de gauche : Alice raconte. Photo de droite : Lucie Bœglin.
Atelier de création plastique réalisé en juillet 2025 dans la rue Très-Cloîtres : une participante est en train de broder « Cour de l’Alma ».
Photo : Alice raconte.
Notre fonds de carte a été décalqué de manière à ce que la rue soit identifiable par les lecteurices de la carte. Nous avons choisi d’associer à la représentation des lieux des couleurs reconnaissables : gris pour les rues, rouge-orangé pour les toits des bâtiments (qui sont en tuiles dans le quartier).
Dans les deux ateliers suivants, toujours de manière collective et participative, nous avons commencé la création plastique de la carte — peinture, collage, broderie, etc. — (Olmedo, 2011) à partir des envies et des savoir-faire habitants. Nous avons ensuite finalisé la carte à l’automne 2025.
Une carte forcément située
Une carte est toujours située (Haraway, 1988), elle n’est jamais neutre (Rekacewicz, 2012). C’est pourquoi il est important de questionner les données et les informations partagées. En s’inscrivant dans une approche sensible, nous avons à cœur de souligner que la cartographie s’ancre dans un travail de mémoire, composé de souvenirs, tributaire des personnes rencontrées (ou pas), des vécus que l’on a accepté de nous confier (ou qu’on a choisi de taire), de la mémoire qui parfois vacille.
Puisqu’elle est sensible, elle est aussi subjective. La carte que nous avons produite n’est donc pas exhaustive : les absences, les oublis, les non-dits s’y lisent en creux. Nous avons tenu à être les plus fidèles possible aux paroles partagées, tout en étant « contraint·es » de faire entrer des histoires racontées, parfois sous forme de récit-fleuve, dans un système de classification et de cases.
Tracé du fond de carte par Alice raconte et Lucie Bœglin, juin 2025.
Photo : Alice raconte.
Cette carte raconte une réalité parmi de multiples réalités de la rue. Elle montre l’une des facettes du réel parmi de nombreuses autres facettes. Elle vient ouvrir le champ de vision, agrandir la fenêtre de l’entendement et permet, par le travail autour des affects et du subjectif, de rendre accessibles les réalités qui s’ancrent dans le perçu et le vécu.
Par ailleurs, la transmission, le mouvement et la déformation sont des dimensions particulièrement présentes dans la carte. La question de la transmission se retrouve à plusieurs niveaux : dans les souvenirs entre les générations ou entre plusieurs personnes, entre les souvenirs et le temps qui passe, et entre ce qui nous a été transmis et ce que nous avons compris, perçu et retenu des données (localisation précise des lieux, chronologie des événements, orthographe de certains noms).
Ainsi le biais, l’erreur, l’incompréhension, le remodelage font partie intégrante de ce que vous, lecteurices, pouvez lire de la carte.
Lecture de la carte
La carte est intitulée « Du 1 au 54 » en écho aux numéros des rez-de-chaussée de la rue. Il arrive qu’un même numéro (par exemple le 9) soit associé à plusieurs pas de porte. Nous avons choisi une carte qui offre une lecture chronologique des lieux : chaque pas de porte est représenté par un fil sur lequel se succèdent les histoires, les souvenirs, les faits… dans l’ordre chronologique (de haut en bas). Sur le fil du temps, les lecteurices peuvent s’immerger dans les différentes vies qui se cachent derrière ces numéros de rues.
Détail de la carte ’Du 1 au 54’ exposée au Cabinet de Curiosités des histoires du quartier, au 26 rue Très-Cloîtres.
Photo : Mak Boubeker.
Les nombreux fils — parfois entremêlés et superposés — montrent le fourmillement de la vie du quartier. Les étiquettes révèlent le foisonnement des souvenirs et des vécus qui ont été partagés et qui parfois se répètent ou se contredisent.
Afin de donner à voir et de distinguer les informations concernant d’une part la fonction du lieu et de l’autre l’affect y associé, nous avons choisi d’utiliser deux couleurs qui témoignent de cette différente nature des lieux : en ocre la fonction des lieux, en blanc les affects et vécus en lien avec les lieux.
Les fils « vides » représentent, quant à eux, les paroles manquantes, non-dites, oubliées, ce que les murs gardent pour eux, ou ce que le temps ou les habitant·es ont fait disparaître de la narration collective. Par un fil non rempli, nous avons aussi laissé une place aux récits à inventer, ceux pour un futur désirable, ou ceux qui sont projetés pour les temps à venir. Enfin, les fils vides représentent également les nombreuses histoires qui s’inventent en regardant une devanture, une façade, un indice laissé ici ou là.
Détail de la carte ’Du 1 au 54’ exposée au Cabinet de Curiosités des histoires du quartier, au 26 rue Très-Cloîtres.
Photo : Alice raconte.
On voit ainsi émerger les récits autour de la transformation du quartier : les souvenirs sont encore vivaces quand la première démolition d’immeubles est évoquée. Des édifices ont disparu, des adresses ont changé. Nous avons choisi d’utiliser du papier calque pour montrer la transparence de ces lieux qui continuent d’exister sans avoir (besoin) de consistance physique.
Détail de la broderie en cours de ’Rue Très-Cloîtres’ lors de l’un des ateliers de juillet 2025.
Photo : Alice raconte.
Dans l’écriture des étiquettes nous avons choisi d’être au plus près du processus de recueil de la parole collectée dans la rue. Une parole parfois brouillée, parfois claire, sur le vif, individuelle ou collective. Nous avons cherché à « faire entendre » l’oralité, les dialogues, les erreurs ou les modifications.
Nous avions envie de valoriser une carte texturée, qui appelle au toucher. La broderie, proposée par une habitante, a permis la création d’un temps social et convivial, transmis par une personne du quartier. La carte s’est ainsi transformée en une empreinte d’écritures multiples.
Dans le cadre du festival Ouverture Exceptionnelle, et grâce à Marie Perrier et Nisrine Chiba de Radio Campus Grenoble, la carte est devenue sonore ! Cette création a été diffusée en complément de l’exposition de la carte, lors des temps de médiation autour du projet. Les pistes sonores peuvent être écoutées grâces aux liens ci-dessous.
Témoignages sonores
Histoires de la rue Très-Cloîtres avec la participation d’anciens du quartier venus avec l’association « Pays’âges »
Les habitant·es de la rue ont la parole
Histoires du n° 7
Histoires du n° 38
Histoires du n° 54
Note réflexive sur le projet de la cartographie rue Très-Cloîtres
Quarante personnes environ ont pris part au projet, de manière ponctuelle ou plus investie. Ce sont principalement des personnes du quartier qui ont partagé leurs constats, interrogations, souvenirs et vécus. Ce sont les habitant·es qui, par leurs souvenirs, amenaient à faire vivre les conversations, les réflexions, les débats sur tel ou tel numéro de rue, sans que nous ne soyons vraiment nécessaires pour une médiation. Les résident·es se sont « approprié » la carte en quelque sorte. Finalement, au delà de « l’exercice cartographique », cette carte faisait vivre, le temps d’un croisement sur le trottoir, ce que chacun·e connaissait de cette rue.
Nous soulignons que la participation d’habitant·es identifié·es, familiers/familières dans le quartier, ou des travailleuses du centre social, a joué un rôle important : ils et elles ont permis, grâce à leurs réseaux, d’intéresser des habitant·es à prêter un œil ou participer à la carte.
Le fait d’avoir installé notre dispositif cartographique à l’extérieur, devant le Cabinet de curiosité, a permis aux personnes les moins familières avec ce type d’exercice de voir la carte advenir sans avoir besoin de franchir un seuil d’entrée, que l’on sait parfois difficile à traverser (Boeglin, 2024). En travaillant à l’extérieur, la carte a réussi à exister sans nous...
Le quartier Alma Très-Cloîtres s’est révélé particulièrement adapté pour le projet. De nombreux et nombreuses ex-habitant·es passent encore dans le quartier, ce qui permet à la mémoire plus ancienne d’être accessible. Parce que les habitant·es du quartier sont parfois très proches les un·es des autres, et ce sur plusieurs générations, certains souvenirs et anecdotes se réaniment et deviennent palpables. L’affection portée au quartier, la proximité habitante et la forte relation aux lieux a sûrement permis aux résident·es de s’investir dans ce travail documenté.
Temps de médiation autour du processus de création, lors du festival ’Ouverture Exceptionnelle’ organisé par la Compagnie Scalène dans la rue Très-Cloîtres en octobre 2025.
Photo : Youtci Erdos.
L’usage de la cartographie sensible s’est révélé pertinent pour la rue Très-Cloîtres, facile à représenter schématiquement. Les habitant·es ont pu facilement s’identifier et se situer sur les lieux. Elle rend l’idée d’une collecte de vécus, passés ou présents, accessible, même si les mémoires sont fluctuantes et contradictoires, en particulier pour la période qui la rénovation urbaine du quartier.
Avec cette carte, nous avons attisé la curiosité et permis un réel partage de savoirs et connaissances sur la rue. Cela a permis de diversifier les sources de savoir et instaurer un autre rapport à la connaissance, où le toucher, l’identification affective, les couleurs, la curiosité visuelle, la prise en main ont davantage été sollicités que pour des mises en récit plus conventionnels et ont permis à divers publics de se sentir davantage impliqués et touchés.
La carte pour mieux comprendre les récits de territoire
La carte est un récit. Mais qu’est-ce qu’une carte permet de comprendre autour, au travers, en creux de la création cartographique menée dans le quartier Très-Cloîtres ?
Essayons de répondre :
La carte est une ouverture sur les histoires des lieux et des vies ayant croisé ces espaces. Elle amène les lecteurices à prêter une attention particulière à des objets de l’urbanité (façades et mobilier urbains par exemple), et permet peut-être d’interpréter les indices des lieux. Les lecteurices peuvent y apprendre à situer les lieux dans le temps, les incarner avec les nombreuses histoires des personnes qu’elles auraient pu croiser en cheminant dans cet espace. La carte fait basculer dans la fiction, puisque derrière les indices de la rue, de nombreux mondes imaginaires peuvent s’ouvrir (Rekacewicz, 2026).
Façade du numéro 54 de la rue Très-Cloîtres.
Photo : Alice raconte.
La carte transmet les informations partagées par celles et ceux qui l’ont garnie de récits, mais, en creux, elle fait aussi émerger ce qui n’a pas été dit et partagé.
La création même de la carte invite à se questionner sur notre lecture du territoire et donc sur ce qu’on y restituer : qui participe ? qui ne participe pas ? combien de personnes sont présentes… quelles sont les conditions pour que le processus marche ? qu’est-ce qui est raconté ? quelles réactions émergent du projet ?
Les histoires racontées à travers la carte portent davantage sur les commerces et lieux antérieurs, désormais disparus... qu’est ce que cela dit d’avant et d’aujourd’hui ?
La carte offre une vision de l’écosystème des acteurices du territoire, notamment quand on se pose la question de savoir comment les professionnel·les s’intéressent, s’insèrent et ont participé (ou pas) dans le projet...
Une carte prête à voyager
Aujourd’hui la carte est exposée dans le Cabinet de curiosité, mais elle est vouée à voyager, à être exposée ou utilisée comme un outil au service des structures de quartier, des habitant·es, des curieux et curieuses, des adeptes de la cartographie, pour partager la connaissance vernaculaire issue des habitant·es et des passant·es du quartier.
Elle vise aussi à montrer l’importance de la cartographique sensible comme outil puissant pour restituer des récits et transmettre la mémoire, vecteur de lien social et d’ancrage de vécus des territoires.
Enfin, elle s’adresse à toutes celles et ceux qui souhaitent mettre en avant la quotidienneté d’un territoire et sa richesse multiple, inépuisable et, souvent, insoupçonnée.
Lecture des ressources, enquêtes, études... réalisées sur le quartier Alma-Très-Cloîtres lors de l’un des ateliers de juin 2025.
Photo : Alice raconte.
Bibliographie
Appercelle, A. (1996). Très-Cloîtres mémoire Grenobloise – Paroles d’habitants, édité par Union des écrivains Grenoble, Dauphiné, Savoie Amitiés liens France-Maghgreb.
Arnaud-Goddet, M. (2001). « Du lait mélangé avec des amandes », documentaire, compagnie « Les Inachevés (Cie) », France, 45 minutes.
Bœglin, L. (2024), Approches sensibles du quartier : penser les transformations affectives et l’arrivée du Minimistan dans le quartier populaire Alma-Très-Cloîtres, Mémoire de master, Institut d’urbanisme et géographie alpine (IUGA), Université Grenoble Alpes.
Guinard, P. (2023). Pour une géographie (é)mouvante : Lire les transformations urbaines par les émotions dans le Grand Paris et à Lagos. Habilitation à diriger une recherche (HDR), Université Grenoble Alpes.
Haraway, D. (1988), « Situated Knowledges. The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective », Feminist Studies, Vol. 14, No. 3, pp. 575-599.