Cette seconde mission Artemis aura duré dix jours. Dix jours durant lesquels nous avons eu plus souvent que d’ordinaire les yeux rivés au ciel et à la voûte céleste ; ou du moins en avons-nous eu l’impression, car davantage que les astres c’est la Terre qui a capturé notre regard. Une série d’images et un ensemble de commentaires dédiés nous y ont aidés. Des images assurément très belles, des commentaires certes très convaincants, mais néanmoins très convenus.
Ces images, tout le monde ou presque les a vues et y a perçu, non sans raison, l’écho des missions Apollo (les images Earthrise et The Blue Marble dans un coin de la tête). Ces commentaires, tout le monde ou presque les a entendus : de telles images ne peuvent vous laisser indifférents, et peuvent même vous mettre dans la peau du premier astronaute venu découvrant à distance une Terre à la fois proche et lointaine. Pour les astronautes, nul doute que pareille vue vaut le détour, voire qu’elle s’approche d’une « révélation ».
En août 2025, peu de temps avant son décès, Jim Lovell, commandant de la mission Apollo 13, fit ce qu’il avait déjà fait par le passé : sommer l’équipe d’astronautes prête au départ « de profiter de la vue » [1]. Les quatre membres d’Artemis 2 le firent si bien qu’ils ne purent manquer de partager leur ressenti en direct, à l’instar du pilote Victor Glover disant main sur le cœur : « Croyez-nous, vous êtes magnifiques, vous êtes superbes. Et vu d’ici, vous formez un tout. L’homo sapiens, c’est nous tous, peu importe d’où on vient ou à quoi on ressemble. Nous ne formons qu’un seul peuple. » [2]
Avec Artemis 2, lyrisme ou pas, la « géomanie » vient d’effectuer un véritable retour en force.
Dans les années 1980, le commandant Cousteau rapportait déjà cette étrange manie qu’avaient les astronautes fixant la Terre à travers le hublot d’un module spatial voyageant dans l’espace profond : tous « insistent sur l’unité de notre planète, sur l’inanité des frontières ; tous sont convaincus que l’humanité est un équipage unique embarqué sur le vaisseau spatial Terre[, tous] soulignent que ce joyau fragile est à notre merci et que nous devons absolument tous contribuer à le protéger » [3]. À peu près au même moment, Frank White allait nommer le ressort de cette expérience : l’« overview effect ».
Le 13 avril 2026, deux jours après l’amerrissage de la capsule Orion au large des côtes californiennes, on allait retrouver cet effet, précisément décrit dans une tribune de Libération, pour apprendre que s’y mêlent « émerveillement, stupeur, parfois même une forme de vertige » et qu’« en prenant de la distance les astronautes nous font prendre conscience de ce qui est essentiel. Les frontières disparaissent, les conflits s’effacent. Il ne reste qu’un monde unique, suspendu dans l’obscurité. » [4]
Quiconque franchit la barre des 100 km d’altitude (la dite « ligne de Karman » séparant l’atmosphère de l’espace proprement dit) l’éprouverait. Tiens, comme Jeff Bezos en train de fêter à l’été 2021 le 52e anniversaire du premier pas sur la Lune en s’offrant une balade entre amis et clients au-delà de cette ligne. De retour de cette brève mais fort coûteuse incursion dans l’espace circumterrestre, dont le coût environnemental ne sera guère mentionné dans les dépêches, il n’eut aucune peine à dire qu’il était entièrement d’accord avec tous ceux qui l’avaient précédé, à savoir que cela l’avait changé, et que, comme eux, il avait été tourneboulé par tant de beauté.
La parole de Jeff Bezos vaut ce qu’elle vaut et cette expérience l’a certainement marqué. Pas sûr pourtant que depuis ce formidable vol il ait autant changé que cela. Ou peut-être si, car ne s’est-il pas dans l’intervalle rapproché de Trump, n’a-t-il pas mis au pas les journalistes du Washington Post… En matière de révélation et d’éveil à une réelle conscience planétaire, on pourrait souhaiter mieux, non ?
S’il ne fait aucun doute que pour les astronautes, commerciaux ou non, « la grande expérience du vol, ce [n’est] ni l’espace, ni la Lune, mais bien elle, la Terre » [5], il est hasardeux de soutenir que des images prises depuis l’espace puissent provoquer en nous, après eux, un « basculement intérieur » et une « transformation » d’ampleur. La raison en est aussi simple que réconfortante : nous ne sommes pas des machines cybernétiques, ni eux d’ailleurs, malgré tout le human engineering déployé par la NASA. Ni chez eux ni chez nous les images de la Terre ne produisent ou ne génèrent la boucle de rétroaction attendue. Ce qu’elles peuvent par contre, bien que de façon paradoxale, c’est faire barrage à l’action. Le demi-siècle passé l’illustre de façon presque parfaite. C’est ce qui arrive lorsque « la relation aux choses est [...] de plus en plus dissimulée, voire cachée sous les signes qui la représentent » [6].
Si les astronautes se doivent avant tout de « profiter de la vue », il n’en est pas de même pour nous. Gardons-nous donc de croire sur parole telle ou telle photographie de la Terre, aussi fascinante soit-elle, et intéressons-nous d’abord à ce qu’elle tend à gommer de nos vies en détournant notre regard du quotidien.